En 2024, près de 12 millions de Français ont eu une prescription d'opioïdes.Vaselena / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
Le traitement de la douleur, quelle que soit son intensité, doit s’appuyer sur une approche multimodale, médicamenteuse et non médicamenteuse.
Si un traitement opioïde n’est pas le traitement de premier choix dans les douleurs chroniques non cancéreuses, il est cependant parfois incontournable.
La prescription prolongée d’un opioïde pour des douleurs chroniques non cancéreuses est très encadrée, de l’instauration à l’arrêt de la prescription.
La dépendance aux opioïdes est fréquente et le risque de sevrage sous-estimé.
Il est important de bien connaître les risques d’abus, de mésusage et d'addiction, regroupés sous le terme de trouble de l’usage d’opioïdes (TUO), qui sont inhérents à cette classe thérapeutique.
Un surdosage aux opioïdes ne concerne pas que les usages illicites. La Haute Autorité de santé (HAS) recommande de prescrire un kit naloxone prêt à l'emploi aux patients (et à leur entourage) pour anticiper les situations d'urgence.
Tour d’horizon avec l’éclairage de la Dre Sophie Pouplin, rhumatologue (Rouen), cheffe de service du Centre de traitement de la douleur (CETD) du CHU de Rouen et coresponsable pédagogique du diplôme universitaire (DU) « prise en charge de la douleur ».
Une deuxième partie « Opioïdes et douleurs chroniques non cancéreuses : initiation, poursuite et arrêt d’un traitement prolongé » complète cet article.
Même si le phénomène est sans commune mesure avec la crise des «
Qu’est-ce que ce que l’on entend par « médicaments opioïdes » ?
La classification de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de 1986, réservée aux traitements antalgiques en cancérologie (paliers 1-2-3), est
Quelles sont les principales indications des opioïdes dans les douleurs non cancéreuses ?
Selon les recommandations 2022 de la Haute Autorité de santé (HAS) [4], les principales indications des opioïdes dans les douleurs non cancéreuses sont
Les douleurs aiguës
- en première intention en cas de douleur sévère (≥ 6/10 selon l’échelle numérique [EN])
; - en association avec d’autres antalgiques non opioïdes et des mesures non médicamenteuses
; - les opioïdes ne sont pas recommandés en première intention en cas de
:- douleurs dentaires
; - lombalgie aiguë
; - traumatismes simples du rachis et distaux des membres
; - colique néphrétique
; - migraine.
- douleurs dentaires
Mais, dans ces situations, ils peuvent être proposés, en 2e intention, si les douleurs sont modérées (4 ≤ EN < 6), en l’absence d’amélioration avec les médicaments antalgiques non opioïdes.
Les douleurs chroniques
Lorsque l’ensemble des autres propositions thérapeutiques, médicamenteuses ou non, ont été essayées sans succès, les opioïdes peuvent être envisagés dans
- les lombalgies / lomboradiculalgies
; - l’arthrose
; - les douleurs neuropathiques
; - d’autres affections évolutives, comme des maladies neurodégénératives, des situations palliatives évoluées non liées au cancer…
Les douleurs nociplastiques (par sensibilisation centrale responsable d’une réponse exagérée aux stimuli douloureux, dont la fibromyalgie)
Qu’est-ce qu’un trouble de l’usage d’opioïdes (TUO) ?
Les propriétés psychotropes des opioïdes peuvent être à l’origine d’un trouble de l’usage d’opioïdes
Le mésusage
Un risque de mésusage, c’est-à-dire d’une utilisation non conforme à la prescription (indication, dosage, voie d’administration, bénéficiaire…), peut parfois être identifié.
L'addiction
L’addiction est caractérisée par une altération du contrôle de la consommation l’opioïde (envie irrésistible), une consommation compulsive (craving
Initialement, le risque d’addiction/toxicomanie aux opioïdes semblait faible (5-8
À noter que le fentanyl transmuqueux qui a une action rapide, une courte durée d'action, n’est ni indiqué (pas d’autorisation de mise sur le marché [AMM]), ni recommandé pour le traitement de la douleur aiguë.
Le développement et les manifestations d’une addiction sont influencés par la pharmacocinétique du médicament, des facteurs génétiques, psychosociaux, environnementaux (désinsertion sociale, absence de liens familiaux ou amicaux) et le ressenti des effets du traitement (soulagement, plaisir, aversion).
La tolérance
La notion de tolérance (perte en efficacité du traitement opioïde avec augmentation de la quantité de médicament pour maintenir l’effet recherché) est incluse dans les critères diagnostiques du DSM-5 (cf. Tableau
La dépendance
L’utilisation répétée d’un opioïde entraîne fréquemment une dépendance physique (pharmacodépendance), même aux doses thérapeutiques, et incite à prolonger le traitement, alors qu'il n'y a pas ou presque plus de douleur. La dépendance doit être dépistée précocement, car elle est, la plupart du temps, réversible grâce à une décroissance lente et raisonnée des doses et sans conséquence pour la santé des patients.
Ce risque de dépendance varie en fonction des traitements prescrits ou auto-administrés, des troubles de l’usage de substances (passés ou actuels), des substances habituellement consommées (risque d’interactions médicamenteuses), de la posologie, de la durée du traitement par opioïdes, des comorbidités somatiques ou psychiatriques, et/ou de la situation de vulnérabilité psychosociale (sociojudiciaire et environnementale)…
Le sevrage
Du fait de la dépendance, lorsque l’opioïde est arrêté brusquement, il peut apparaître un syndrome de manque (sensations
Le dépistage d'un TUO
Les principaux facteurs de risques de TUO sont les suivants : non-adhésion répétée aux conditions définies (usage inapproprié, modification d’ordonnance, prescription multiple, utilisation fréquente des urgences pour gestion de la douleur, absence de suivi…) ; comportements déviants et répétitifs en rapport avec la prescription d’opioïdes ; dégradation du fonctionnement émotionnel, physique ou social attribué aux opioïdes.
Pour dépister le risque addictif et/ou un mésusage, il existe deux
- l’Opioid Risk Tool (ORT, cf. Tableau
III), outil d’évaluation du risque de trouble de l'usage d'opioïdes à l’initiation du traitement ; - le Prescription Opioid Misuse Index scale (l'échelle POMI, cf. Tableau
IV), outil d’évaluation d’un mésusage au cours de suivi d'un traitement opioïde.
La prise d’un traitement opioïde au long cours entraîne-t-elle systématiquement un trouble de l’usage d'opioïdes (TUO) ?
La prise d’un traitement opioïde au long cours n’entraîne pas systématiquement un TUO, mais la dépendance physique est fréquente.
En effet, le développement d’une dépendance est inhérent à tout traitement prolongé par opioïdes [4, 5], mais elle est parfois asymptomatique. Elle peut apparaître dès 7 jours de traitement, le risque augmentant avec la durée des prises, même si la posologie est respectée.
La survenue d’une dépendance physique aux médicaments opioïdes, sans critère de TUO et sans facteur de risque associé, doit faire poser la question de la durée du traitement antalgique.
Comment repérer et prendre en charge un surdosage en opioïde ?
Le surdosage en opioïde ne concerne pas que les usages illicites : un mésusage expose aussi les patients à ce risque. La HAS recommande de prescrire ou délivrer de la naloxone prête à l'emploi aux patients et à leur entourage pour anticiper les situations d'urgence (cf. notre article du 18 février 2026).
Le surdosage (surdose - « overdose ») par opioïdes se manifeste par une dépression respiratoire (voire un arrêt respiratoire) avec un risque vital.
Les problèmes de santé concomitants physiques ou mentaux et les coconsommations de substances licites (ou non) dépressogènes respiratoires (alcool, benzodiazépines, gabapentinoïdes…) favorisent la potentielle survenue d’une surdose.
On parle de toxidrome (syndrome toxique) associant plusieurs signes :
- coma calme, hypotonique, hyporéflexique, voire simple sédation
; - bradypnée (fréquence respiratoire < 12/min) - voire apnée
; - myosis serré bilatéral (en tête d’épingle)
; - rétention aiguë d’urine, bradycardie sinusale, hypothermie, hypotension souvent réunies.
Le myosis, lorsqu’il n’est pas associé à une somnolence ou à une dépression respiratoire, est un signe d’imprégnation opioïde et pas un signe de surdosage.
Un test urinaire d’urgence est utile pour identifier l'/les opioïde(s) responsable(s).
Selon la fréquence respiratoire (FR), on distingue deux cas de figure :
- FR <
10 cycles/min : réduction de l’opioïde ou arrêt, éventuellement administration de naloxone ; - FR < 8 cycles/min avec
trouble de la vigilance : administration de naloxone et appel du 15 ou du 112 [4, 7].
La naloxone est l’antidote aux surdoses d’opioïdes [8].
Il s’agit d’un antagoniste pur des récepteurs opioïdes mu, kappa et delta, sans effet agoniste, qui se fixe sur les récepteurs opioïdes à la place de la substance consommée.
Son action débute au bout de quelques secondes à quelques minutes, puis dure de 20 à 90 minutes (selon la dose et la puissance de la substance à antagoniser).
La naloxone se présente sous forme de spray nasal ou injectable.
Des kits de naloxone prêts à l’emploi sont disponibles, très faciles à utiliser
Ce traitement
AntinociceptifsCodéine : agoniste par voie orale Poudre d’opium : agoniste par voie orale ou rectale Dihydrocodéine : agoniste par voie orale Morphine (chlorhydrate ou sulfate) : agoniste par voie orale (à libération immédiate ou prolongée) Nalbuphine : agoniste-antagoniste par voie injectable Hydromorphone : agoniste par voie orale, à libération immédiate ou prolongée Buprénorphine : agoniste-antagoniste par voie sublinguale, perlinguale, sous-cutanée (à libération Oxycodone : agoniste par voie orale, à libération immédiate ou prolongée, ou injectable Fentanyl : agoniste par voie transmuqueuse (sublinguale, gingivale, jugale, nasale), transdermique Méthadone : agoniste par voie orale. Mixtes (antinociceptifs et modulateurs des voies descendantes)Tramadol : agoniste par voie orale ou injectable. Médicaments de substitution aux opioïdesBuprénorphine : agoniste-antagoniste par voie sublinguale Méthadone D’après [2, 3] |
|
Mode d’utilisation inadapté d’opioïdes conduisant à une altération du fonctionnement
2-3 critères : TUO D’après [5] |
Tableau III - Opioid Risk Tool (ORT) - Échelle ORT, outil d’évaluation du risque de trouble
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Tableau IV -
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|
PRENOXAD 0,91 mg/mL solution injectable en Ou NYXOID Ou VENTIZOLVE 1,26 mg solution pour pulvérisation nasale en récipient unidose Importance de contacter les services de secours d'urgence Les kits de naloxone sont disponibles pour les patients à risque D’après [4, 7, 8]. |
D'après un entretien avec la Dre Sophie Pouplin, rhumatologue (Rouen), cheffe de service du Centre de traitement de la douleur (CETD) du CHU de Rouen et coresponsable pédagogique du diplôme universitaire (DU) « prise en charge de la douleur ».
[1] Rapport d’information flash. Opioïdes en France : état des lieux, risques émergents et stratégies de prévention (Sénat-Commission des Affaires sociales, 9 juillet 2025)
[2] Beaulieu P, Lussier D, Porreca F, Dickenson A (Dir.). Pharmacology of Pain. International Association for the Study of Pain (IASP), pp.622, 2010. 〈hal-00661449〉
[3] Passard A. Classification des médicaments antalgiques. Classification de Lussier et Beaulieu. Rev Prat, 2020 ; 70(1);e13-31
[4] Bon usage des médicaments opioïdes : antalgie, prévention et prise en charge du trouble de l’usage et des surdoses (Haute Autorité de santé, 10 mars 2022)
[5] Diagnostic du trouble de l’usage d’opioïdes (Haute Autorité de santé, 10 mars 2022)
[6] Médicaments antalgiques opioïdes (Réseau de prévention des addictions, octobre 2018)
[7] De la prévention du trouble de l’usage et des surdoses à la prise en charge des surdoses d’opioïdes (Haute Autorité de santé, 10 mars 2022)
[8] Fiche mémo. Naloxone : antidote des surdoses aux opioïdes (Ministère des Solidarités et de la Santé, 10 février 2022)
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