Privilégier la voie orale dès que possible s'accompagne d'une baisse de l'empreinte carbone.Nansan Houn / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
- La cancérologie fait partie des spécialités dont l'empreinte carbone est la plus élevée.
- Améliorer la pertinence des soins, éviter les actes inutiles et optimiser les parcours, mais aussi, à terme, la prévention et le dépistage précoce permettent de réduire l'impact environnemental des soins sans diminuer la qualité des prises en charge.
- L'immense majorité des professionnels de santé sont prêts à modifier leur pratique si l'efficacité est préservée.
Le réchauffement climatique et l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre (GES) ont des conséquences négatives directes et indirectes sur l’environnement, la biodiversité mais aussi sur la santé humaine. Il constitue ainsi un enjeu majeur de santé publique puisque les systèmes de soins doivent s’adapter à de nouvelles problématiques sanitaires tout en poursuivant l’amélioration des soins et le progrès médical déjà engagé.
À la suite de la COP 21 en 2015, la France s’est engagée à respecter l'accord de Paris : limiter l’augmentation de la température moyenne mondiale bien en dessous de 2 °C et poursuivre les efforts pour limiter cette augmentation à 1,5 °C, par rapport aux niveaux préindustriels. Pour ce faire, la France s’est dotée de la stratégie nationale bas-carbone (SNBC) [1] et a décliné les spécificités liées à la santé dans la feuille de route « Planification écologique du système de santé » publiée en 2023 [2].
L’empreinte carbone de la France est estimée en 2024 à 563 millions de tonnes d'équivalent CO2 (MtCO2e), soit environ 8,2 tonnes de CO2e par habitant. Les principales sources d’émissions sont les transports, qui représentent environ 25 % de cette empreinte, suivis de l’alimentation (23 %) et l’habitat (20 %).
Le secteur de la santé contribuait lui aussi de manière significative aux émissions nationales, avec près de 50 MtCO2e par an, soit environ 8 % des émissions de GES. Selon les estimations disponibles, environ 45 % sont liés à l’offre de soins, tandis que 55 % proviennent des médicaments et des dispositifs médicaux selon les données du Shift Project [3].
La part spécifique de l’oncologie dans cette empreinte globale ne peut être précisément quantifiée mais c'est de toute évidence l'une des spécialités qui mobilisent le plus de ressources, en imagerie, biologie, médicaments anticancéreux, chirurgie et radiothérapie. Ces prises en charge reposent sur des infrastructures et des équipements sophistiqués, des chaînes d’approvisionnement complexes et, souvent, des parcours nécessitant de nombreux déplacements des patients et des professionnels.
Le Dr Matthieu Delaye, oncologue médical à l’Institut Curie, revient sur les principaux postes d’émissions et sur les leviers permettant de réduire l’impact environnemental des soins sans diminuer la qualité des prises en charge.
VIDAL. La décarbonation de la santé est-elle compatible avec le progrès médical ?
Dr Matthieu Delaye. Contrairement à certaines idées reçues, la décarbonation du système de santé ne doit pas être perçue comme une démarche restrictive ou punitive. Elle peut, au contraire, s’inscrire pleinement dans les objectifs que poursuivent déjà les soignants : améliorer l’efficacité des traitements, limiter leurs toxicités, préserver la qualité de vie et réduire autant que possible leur impact sur la vie personnelle, professionnelle et sociale des patients.
Dans un contexte de ressources contraintes, améliorer la pertinence des soins, éviter les actes inutiles et optimiser les parcours contribuent à la fois à une meilleure prise en charge des patients et à une réduction de l’empreinte environnementale.
À plus long terme, la prévention et le dépistage constituent probablement l’un des leviers les plus importants. Prévenir la survenue d’un cancer ou le diagnostiquer à un stade plus précoce permet non seulement d’améliorer les résultats de santé, mais aussi d’éviter des prises en charge lourdes et consommatrices de ressources.
Quelles sont les principales sources de CO2 dans le domaine de la santé ?
Intuitivement, on pourrait penser que les 49 MtCO2e émises chaque année par le système de santé français proviennent principalement des bâtiments hospitaliers, du chauffage et de l’électricité. Or, selon les données du Shift Project [3], ils ne représentent respectivement que 9 % et 2 % des émissions de GES.
Les deux principaux postes sont en réalité les médicaments et les dispositifs médicaux qui représentent environ 29 % (14,5 MtCO2e) et 21 % (10,2 MtCO2e) des émissions de GES. Comptant pour 13 % des émissions de GES (6,5 MtCO2e), la troisième place est occupée par les déplacements (en incluant patients, professionnels, produits et équipements).
Ces chiffres montrent que la décarbonation de la santé ne passera pas uniquement par une réduction de la consommation énergétique de nos établissements. Elle repose aussi largement sur la maîtrise de nos achats, notre organisation des soins et la pertinence de nos prescriptions.
Le médicament est particulièrement concerné. Comment agir pour limiter son impact ?
Le médicament est le premier poste des émissions du monde de la santé.
Dans l’empreinte carbone des médicaments, il faut prendre en compte l’ensemble de leur cycle de vie, de la fabrication jusqu’à leur utilisation et leur élimination.
Par ordre décroissant, les principaux postes d’émissions sont liés à :
- la fabrication du principe actif : 25 % (les excipients seulement 4 %). Cette proportion est relativement élevée, car ils sont produits à 60 % dans des pays dont l’énergie n’est pas décarbonée ;
- les activités corporatives (activité du siège, gestion des terrains...) : 17 % ;
- la recherche et développement (essais cliniques…) : 13 % ;
- l’emballage : 9 % ;
- la formulation et la fabrication du médicament, puis son conditionnement (flacons, blisters, seringues, emballages et notices) : 11 % ;
- le transport et la chaîne logistique (depuis les sites de production jusqu’aux pharmacies et aux établissements de santé, avec parfois des exigences particulières de température) : 9 %.
C’est pourquoi, pour réduire l’empreinte carbone des médicaments, il faut agir à chaque niveau : écoconception des produits, chaîne de valeur industrielle, localisation du site de production mais aussi recherche et développement.
Tous les médicaments ont-ils le même impact ?
L’empreinte carbone moyenne d’un principe actif est estimée par le Shift Project [3] à 65 kgCO2e/kg, soit environ 105 fois l’intensité carbone moyenne de la production de ciment ! Cette moyenne masque cependant des écarts considérables entre les molécules.
Ainsi, produire 1 kg de paracétamol génère environ 20 kgCO2e, contre jusqu’à 10 000 kgCO2e/kg pour l’énoxaparine sodique et 21 000 kgCO2e/kg pour certains anticorps monoclonaux.
Les molécules utilisées en oncologie peuvent avoir des facteurs d’émission très élevés. Pour un traitement de 28 jours, les émissions pour le pembrolizumab s'élèvent à 235,5 kgCO2 (soit 1 226 km en voiture), pour le bévacizumab à 161,5 kgCO2 (841 km de voiture) contre 6,2 (32 km en voiture) pour l’irinotécan [4].
L’origine géographique de la production constitue également un facteur déterminant. Elle influence notamment le mix énergétique utilisé pour fabriquer les principes actifs. Ainsi la production des médicaments en France pourrait réduire leur empreinte carbone d’environ 50 % par rapport à une production en Chine, et d’environ 40 % en les produisant en Europe [3]. Par exemple, l’acétate d’abiratérone a un facteur d’émission rapporté de 1 035 kgCO2e/kg pour une production en Chine, contre 843 kgCO2e/kg lorsqu’il est produit en Europe.
Ces chiffres illustrent néanmoins une réalité essentielle : il est difficile de parler de « l’empreinte carbone d’un médicament » de manière générale. Celle-ci dépend de la molécule, de son procédé de fabrication, du lieu de production et des quantités utilisées.
Pour une même molécule, quelles formes de prescription et d’administration privilégier pour l’environnement ?
Qu’ils s’agissent des traitements anticancéreux ou d'autres prescriptions, la forme intraveineuse (IV) a un impact environnemental financier plus important que la forme orale qui est donc à privilégier. Selon les données de l'Observatoire du médicament, des dispositifs médicaux et de l'innovation thérapeutique (Omédit) Normandie [5], en moyenne, pour une même molécule, la prescription IV, par rapport à une forme orale, multiplie l’empreinte carbone par 30, le coût également par 30 et le poids des déchets par 160.
Prenons l’exemple simple du paracétamol : 1 g de paracétamol émettra 38 g de CO2 pour 1 comprimé sec, 151 g de CO2 pour une solution buvable et 310 à 628 g de CO2 pour une forme intraveineuse.
Par ailleurs, pour une même molécule, les formes à libération prolongée et les dosages forts ont des impacts plus faibles sur l’environnement : 2 comprimés de tramadol 50 g sont plus émetteurs de CO2 qu'1 comprimé de 100 mg LP. Pour les formes IV, l’administration continue est moins émettrice de CO2 que l’administration discontinue : 2 g de cloxacilline en perfusion discontinue toutes les 4 heures émettent plus de CO2 qu’une perfusion de 12 g en perfusion continue sur 24 heures. La prise en compte de ces variations permet de réduire de 37 % les émissions.
Ces données ne signifient évidemment pas que la voie orale doive systématiquement remplacer la voie injectable. En oncologie notamment, la voie IV reste indispensable pour de nombreux traitements et situations cliniques. L’enjeu est de choisir, lorsque plusieurs options sont médicalement équivalentes, celle qui mobilise le moins de ressources.
Faut-il moins prescrire ?
La démarche oncologique doit avant tout viser l’efficacité des traitements, la limitation des toxicités et le maintien, voire l’amélioration, de la qualité de vie des patients. Il nous faut également prendre en compte l’impact des prises en charge sur la qualité de vie des patients, leur vie sociale et professionnelle.
Dans cette perspective, la pertinence des prescriptions constitue un levier accessible à chaque professionnel. Il ne s’agit évidemment pas de limiter les traitements lorsqu’ils sont nécessaires, mais de s’interroger, pour chaque prescription ou chaque examen, sur son utilité et sa capacité à modifier la prise en charge du patient.
Éviter un examen inutile, réduire une durée de traitement lorsque les données le permettent, regrouper des rendez-vous ou privilégier une stratégie thérapeutique moins intensive lorsqu’elle est équivalente sur le plan oncologique sont autant d’actions susceptibles d’améliorer simultanément le parcours du patient et l’efficience du système de soins.
Le bénéfice environnemental vient alors en complément du bénéfice médical : moins de ressources mobilisées, moins de déplacements, moins de consommables et, dans certaines situations, des économies pour le système de santé.
La radiothérapie peut-elle également contribuer à cette démarche ?
Plus d’un patient atteint de cancer sur deux a recours à la radiothérapie au cours de sa prise en charge. Ce traitement repose aujourd’hui sur des technologies de haute précision, mais également sur des équipements complexes et fortement consommateurs de ressources. À cela s’ajoute le fait que lorsqu’elle est délivrée de façon conventionnelle, elle nécessite généralement de nombreuses séances, et donc de multiples déplacements des patients.
Une étude française publiée en 2024 a évalué l’empreinte environnementale de la radiothérapie en France à partir de données de 2021. Un traitement comportait en moyenne 21,2 séances et générait environ 1 174 ± 379 kgCO2e. Les principales sources d’émissions étaient l’acquisition et la maintenance des accélérateurs (37,8 %), ainsi que les déplacements des patients et des professionnels (32,7 %). Les médicaments et dispositifs médicaux représentaient 7,3 % ; la consommation directe d’énergie 6,1 %, et la construction des bâtiments et bunkers 5,6 % [6].
Cette étude permet surtout de mettre en évidence un levier particulièrement intéressant : la réduction du nombre de fractions et donc des déplacements.
Dans le cancer du sein, le passage de 25 à 15 séances, puis à 5 séances dans certaines indications, s’accompagne ainsi d’une diminution importante de l’empreinte carbone estimée : d’environ 1 358 kgCO2e à 868 puis 378 kgCO2e par traitement. Dans le cancer de la prostate, le passage de 39 à 20 séances est associé à une réduction de l’empreinte estimée d’environ 2 066 à 1 135 kgCO2e.
Ces résultats illustrent le concept de cobénéfice environnemental. L’hypofractionnement et la radiothérapie stéréotaxique n’ont évidemment pas été développés dans le but de réduire les émissions de GES.
Dans l’exemple de la radiothérapie, la réduction des déplacements est également un levier de la décarbonation et nécessite une réorganisation des parcours de soins et du fonctionnement du système de soins.
Comment concilier progrès en oncologie et réduction de l’empreinte carbone ?
Le bénéfice du soin et de la prise en charge doit avant tout revenir au patient. La dimension environnementale ne doit pas conduire à choisir un traitement moins efficace ou à réduire des soins nécessaires. Mais une évolution intéressante émerge : certaines avancées de l’oncologie, développées avant tout pour améliorer l’efficacité, réduire la toxicité ou mieux sélectionner les patients, peuvent également entraîner une diminution importante des émissions de GES.
C’est notamment le cas des stratégies visant à réduire les doses ou la durée des traitements, à mieux sélectionner les patients grâce aux biomarqueurs, à désescalader les traitements lorsque cela est possible, ou encore à développer des interventions non pharmacologiques comme l’activité physique. Ces initiatives illustrent la notion de « double bénéfice ».
Une analyse de près de 3 000 abstracts présentés au congrès de la European Society for
Par exemple, dans le mélanome métastatique traité par nivolumab ou pembrolizumab, 81,8 % des patients sont toujours en réponse objective après 24 mois de traitement. L’arrêt à 2 ans de l'immunothérapie versus sa maintenance ne compromet pas la survie globale à 4 ans (survie globale = 90,9 %). Le bénéfice environnemental potentiel est considérable. Une réduction d’environ 80 semaines de traitement pour près de 90 % des patients correspondrait à l’évitement d’environ 26,7 administrations de pembrolizumab 200 mg toutes les trois semaines, soit une économie estimée à 7 830 ± 4 307 kgCO2e par patient. Avec le nivolumab 360 mg toutes les trois semaines, l’économie serait d’environ 6 115 ± 3 363 kgCO2e par patient. À cela s’ajoute la réduction liée aux journées d’hospitalisation évitées.
Les professionnels sont-ils prêts à modifier leurs pratiques ?
Comme nous l'avons évoqué, les pouvoirs publics sont engagés dans la décarbonation de la santé. Sur le terrain, les professionnels ont conscience de l’impact environnemental de la santé et sont prêts à adapter leur pratique à condition de conserver et améliorer la qualité des soins.
En oncologie, dans une enquête réalisée en 2025 en France et en Belgique auprès de différents soignants (médecins 32 %, infirmières 25 %, infirmiers de pratique avancée [IPA] 8 %, autres professionnels 35 %), deux tiers estimaient que l’oncologie avait un impact environnemental plus négatif que les autres spécialités [8]. Les soins qui leur semblaient les plus concernés par ordre décroissant étaient : la chimiothérapie, les biothérapies, la radiothérapie, l’imagerie et les transports des patients.
Selon la même enquête, les professionnels estiment que la prise en compte de l’environnement dans les décisions cliniques reste actuellement très faible avec un score de seulement 8,3/100. Les efforts institutionnels étaient également jugés insuffisants, avec un score de 15,3/100. Cependant 97,7 % des répondants se déclaraient prêts à mettre en œuvre des stratégies ayant moins d'impact sur l'environnement dès lors que leur efficacité était démontrée.
Cela signifie que le principal frein n’est pas une absence de volonté, mais plutôt un manque de données, d'outils et de recommandations.
Comment envisager l’avenir ?
La décarbonation de l’oncologie peut s'intégrer dans l'évolution déjà engagée vers une médecine plus précise, plus pertinente et davantage centrée sur la qualité de vie des patients. Il ne s’agit pas de choisir entre efficacité médicale et préservation de l’environnement, mais d’identifier les situations dans lesquelles les deux objectifs convergent.
Décarboner l’oncologie, c’est finalement poursuivre une ambition familière aux soignants : faire le bon soin, au bon patient, au bon moment, avec les ressources nécessaires, mais pas davantage.
[1] La stratégie nationale bas-carbone (Ministères Transition écologique, Aménagement du territoire, Transports, Ville et Logement, du 1er juillet 2026)
[2] Feuille de route Planification écologique du système de santé (sante.gouv.fr, décembre 2023)
[4] 29. Eco-responsabilité en oncologie digestive (chapitre en cours de rédaction) (Société savante des maladies et cancers de l'appareil digestif [SNFGE])
[6] Dupraz C et al. The carbon footprint of external beam radiotherapy and its impact in health technology assessment. Clin Transl Radiat Oncol., 2024 Jul 31;48:100834. doi: 10.1016/j.ctro.2024.100834
[7] Delaye M et al. Improving cancer care while reducing its carbon footprint: GHG-mitigating strategies highlighted at ESMO 2025. BJC Rep., 2026; 4:30. doi.org/10.1038/s44276-026-00231-z
[8] Matte P et al. Perceptions of the environmental impact of oncology care: A cross-sectional survey of French and Belgian healthcare professionals. J Clim Chang Health, 2026 Sep 10;31:100741. doi.org/10.1016/j.joclim.2026.100741
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