Le cercle vicieux du retard de phase à l'adolescence (Partie II)

À l'adolescence, le décalage physiologique du rythme veille-sommeil, confronté aux levers précoces imposés par l'école, peut engendrer une privation de sommeil chronique aux répercussions notables sur la santé. Zoom sur les pistes de prise en charge à envisager.

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L’efficacité de la prise en charge dépend avant tout de l’adhésion du patient et de son entourage.

L’efficacité de la prise en charge dépend avant tout de l’adhésion du patient et de son entourage.Choreograph (Konstantin Yuganov)/ iStock / Getty Images Plus / via Getty Images

Résumé

Des modifications physiologiques du sommeil s'installent au cours de l’adolescence : allongement de la latence d'endormissement, diminution du sommeil lent profond et tendance au retard de phase. Les contraintes scolaires créent une dette de sommeil aggravée par les écrans.

Ce manque chronique de sommeil peut avoir des répercussions sur la vigilance, les capacités cognitives, l'humeur, le comportement et le poids. Certains adolescents recourent à des stimulants le jour et au cannabis ou à l'alcool le soir, aggravant les perturbations.

La prise en charge repose sur la chronothérapie, les mesures comportementales et la luminothérapie. Les prescriptions médicamenteuses restent exceptionnelles et réservées aux spécialistes.

Cet article fait suite à une première partie : « Insomnies : de la naissance à l’entrée dans l’adolescence ».

L'insomnie de l'adolescent est définie comme celle de l'adulte [1]. Il s'agit d'une plainte subjective portant sur la quantité de sommeil (insuffisante) ou sur sa mauvaise qualité, accompagnée d'un retentissement diurne. Elle est chronique si elle survient au moins 3 fois par semaine depuis au moins 3 mois.

Un phénomène physiologique amplifié par les contraintes scolaires

L'adolescence est une période charnière et critique, marquée par une crise adaptative : deuil de l'enfance, puberté, découverte de la sexualité d'un côté, structuration de la personnalité, opposition au monde des adultes et conflit entre identité et identification à l'autre. Ces bouleversements s'accompagnent de modifications du sommeil bien documentées : allongement de la latence d'endormissement et diminution du sommeil lent profond au profit du sommeil lent léger.

Il existe de plus une tendance physiologique au retard de phase, avec des horaires de coucher et de lever plus tardifs, liée à une moindre sensibilité à la lumière du matin et à la sécrétion plus tardive du pic de mélatonine [2]. Du fait des contraintes horaires de la scolarité, cette tendance entraîne une privation de sommeil et une somnolence diurne excessive, particulièrement le matin. Cette dette de sommeil est encore aggravée par l'utilisation des écrans le soir jusqu'à des heures très tardives.

Le syndrome de retard de phase est ainsi un trouble circadien du sommeil, très fréquent à l'adolescence. Il se traduit par un sommeil décalé trop tardivement dans la soirée par rapport au rythme du jour et de la nuit, associé à un réveil spontané tardif.

Un cercle vicieux aux conséquences notables sur la santé

Ces modifications du sommeil à l'adolescence peuvent avoir des répercussions sur :

  • la vigilance (coups de barre, risque d'accident) ;
  • les capacités cognitives (baisse de la mémoire, de l'attention, de l'esprit critique, troubles du raisonnement) ;
  • l'humeur (attitude négative, mauvaise humeur, irritabilité) ;
  • le comportement (colère, violence, prise de risque) ;
  • le poids ; à long terme, le manque de sommeil est associé à une augmentation de l'apport énergétique et du risque de surpoids ainsi qu'à des complications cardiométaboliques [3].

Stimulants, substances psychoactives et dépression : des risques intriqués

Pour tenter de rester éveillé, l'adolescent se tourne parfois vers des boissons stimulantes (coca, Red Bull, café) ou vers le tabac (la nicotine est un excitant). Le soir, pour faciliter l'endormissement, il peut être tenté de fumer du cannabis ou de consommer de l'alcool, substances réputées favoriser l'endormissement. Ces comportements aggravent au contraire les perturbations du sommeil et entretiennent un véritable cercle vicieux.

Dans le même ordre d'idées, il a été montré que, parmi les adolescents atteints de trouble dépressif majeur, seuls 36,4 % présentent une durée de sommeil suffisante et que des comportements de santé plus sains, en particulier une meilleure qualité et durée du sommeil, sont significativement associés à une réduction des symptômes dépressifs (p < 0,01) [4].

Une prise en charge structurée, mais pas toujours facile à mettre en place

L'insomnie à l'adolescence est essentiellement une insomnie d'endormissement par retard de phase, souvent difficile à prendre en charge. Les mesures comportementales, pourtant incontournables, sont rarement bien accueillies par les adolescents :

  • tenir un agenda du sommeil en se levant tôt tous les jours à la même heure, quelles que soient la durée et la qualité du sommeil de nuit ;
  • arrêter les écrans au moins 1 heure 30 avant le coucher.

Ce décalage de phase s'accompagne fréquemment d'une relation conflictuelle avec les parents et d'idées dépressives (à orienter vers un psychiatre). Les parents, inquiets de voir leur enfant fatigué et en dette de sommeil, ont tendance à le laisser faire la grasse matinée le week-end. Si cela permet à l'adolescent de récupérer une partie de sa dette de sommeil, cela ne fait qu'accentuer son retard de phase. Par ailleurs, le réveil matinal est parfois si difficile que l'adolescent (parfois avec l'approbation de ses parents) sèche les cours du matin et peut finir par se déscolariser [3].

La chronothérapie

Cette technique est utilisée pour améliorer l'endormissement des sujets rencontrant des difficultés à s'endormir avant une heure très tardive et ayant tendance à se lever très tard.

Retarder l'heure du coucher dans un sens

L'objectif est de rétablir le rythme circadien normal en retardant progressivement l'heure du coucher, par exemple par paliers de 3 heures, jusqu'à atteindre l'heure de coucher souhaitée. Une heure de lever adaptée aux besoins de sommeil du patient est définie préalablement. Dans la journée, aucune sieste n'est autorisée.

Conseils d’horaires de coucher et de lever pour recaler le sommeil en 7 jours, en cas de retard de phase :

  • 1re nuit : coucher à 4 h (du matin), lever à midi
  • 2e nuit : coucher à 7 h, lever à 15 h
  • 3e nuit : coucher à 10 h, lever à 18 h
  • 4e nuit : coucher à 13 h, lever à 21 h 
  • 5e nuit : coucher à 16 h, lever à minuit
  • 6e nuit : coucher à 19 h, lever à 3 h du matin
  • 7e nuit : coucher à 22 h, lever à 6 h du matin

Une fois que ces horaires sont établis, essayer de les maintenir en les ajustant progressivement pour un coucher entre 22 h et 23 h et un lever à 7 h.

La chronothérapie peut se faire à domicile, sous le suivi du médecin, qui doit :

  • imposer un planning des heures de sommeil à l'aide d'un agenda du sommeil ;
  • expliquer clairement la méthode ;
  • motiver le patient, ce qui constitue souvent le point le plus difficile.

Au bout de 7 jours en moyenne, le patient devrait avoir retrouvé des horaires de sommeil standards.

Ou l'avancer...

La chronothérapie peut également se pratiquer en sens inverse : se coucher de plus en plus tôt, par paliers de 15 minutes, à condition de se lever aussi plus tôt dans les mêmes proportions.

Par exemple, si l'adolescent a l'habitude de se coucher à 2 h du matin et de se lever à 10 h, on lui proposera :

  • 1er soir : coucher à 1 h 45 du matin et lever à 9 h 45
  • 2e soir : coucher à 1 h 30 et lever à 9 h 30
  • 3e soir : coucher à 1 h 15 et lever à 9 h 15
  • 4e soir : coucher à 1 h et lever à 9 h
  • 5e soir : coucher à minuit 45 et lever à 8 h 45
  • 6e soir : coucher à minuit 30 et lever à 8 h 30
  • 7e soir : coucher à minuit 15 et lever à 8 h 15
  • 9e soir : coucher à minuit et lever à 8 h
  • 10e soir : coucher à 23 h 45 et lever à 7 h 45

Et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il atteigne les horaires de coucher et de lever lui permettant de couvrir ses besoins de sommeil et de se lever à temps pour aller en cours.

Ou encore faire le choix de la nuit blanche thérapeutique

Une troisième solution, souvent mieux acceptée par les adolescents, consiste à proposer une nuit entière, voire deux sans dormir (de préférence un week-end ou pendant les vacances), sans sieste le lendemain.

Dans tous les cas, la difficulté réside dans le maintien du rythme obtenu, y compris les week-ends et les vacances, pendant au moins 6 semaines, en évitant tout coucher tardif.

La chronothérapie peut être complétée selon certaines conditions par une prescription en médecine du sommeil de mélatonine à libération immédiate (hors autorisation de mise sur le marché [AMM]) afin de désynchroniser l'horloge interne.

La luminothérapie

Dans certains cas de retard de phase, le médecin du sommeil peut conseiller à l'adolescent une exposition à une lampe de 2 500 lux au réveil pendant au moins 30 minutes, associée à une moindre exposition à la lumière le soir (port de lunettes de soleil les soirs d'été). Les recommandations d'utilisation sont les mêmes que chez l'adulte en retard de phase ou en travail de nuit (cf. notre article du 21 avril 2026 : « Insomnie chez l’adulte »). Il convient toutefois de noter que la luminothérapie n'est pas encore validée ni codifiée, notamment pour la durée du traitement, chez l'enfant et l'adolescent.

Des indications médicamenteuses exceptionnelles

Les médicaments sont rarement prescrits chez l'enfant et l'adolescent, et restent l'apanage des spécialistes (cf. notre article du 1er septembre 2026 : Insomnies : de la naissance à l’entrée dans l’adolescence [Partie I] au paragraphe « D’exceptionnelles indications médicamenteuses »).

Éducation et prévention

Enfin, l’Académie nationale de médecine, qui a récemment lancé une alerte sur le sommeil des adolescents et formulé plusieurs recommandations, insiste sur le rôle essentiel de l’éducation et de la prévention [5]. Parmi les mesures proposées, figurent la création d’un Observatoire national du sommeil de l’enfant et de l’adolescent, une réforme des rythmes de vie (organisation scolaire, usage des écrans, activités extrascolaires), ainsi que l’intégration du suivi du sommeil dans tous les dispositifs de suivi pédiatrique (notamment dans le carnet de santé dès la naissance). L’Académie préconise également de renforcer les actions de prévention, de sensibiliser la population au moyen de campagnes nationales et d’intégrer l’éducation au sommeil dans les programmes scolaires.

Points clé

Au total, le retard de phase à l'adolescence est un phénomène physiologique, amplifié par les écrans et les contraintes scolaires.

La prise en charge repose avant tout sur la chronothérapie et les mesures comportementales, dont l'efficacité dépend de l'adhésion du patient et de son entourage.

Derrière la fatigue se cachent parfois des fragilités psychiques qui méritent une attention particulière.

Sources

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