Bon usage

Médicaments et alcool, une association fréquente aux conséquences parfois graves

La consommation de médicaments et d’alcool peut induire une perte d’efficacité du traitement ou une augmentation des effets indésirables. Cette association, encore souvent négligée, doit inciter à évaluer plus systématiquement la prise d’alcool lors de certaines prescriptions.

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Alcool : certaines classes médicamenteuses plus à risque d’interactions que d’autres.

Alcool : certaines classes médicamenteuses plus à risque d’interactions que d’autres.Juefrateam / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images

Résumé
  • La coconsommation de médicaments et d’alcool est une situation très fréquente
  • Elle expose à des interactions d’origine pharmacocinétique et pharmacodynamique, susceptibles d'entraîner une perte d’efficacité thérapeutique ou une majoration parfois sévère des effets indésirables.
  • Si ces interactions concernent potentiellement tous les médicaments, certaines classes exposent à des risques particulièrement marqués et certaines populations sont globalement plus à risque (sujets âgés, femmes et patients présentant un trouble de l'usage d'alcool).
  • Ainsi, il est essentiel d’évaluer systématiquement la consommation d’alcool qu'elle soit aiguë ou chronique avant l'instauration puis au cours du suivi des traitements psychotropes, antalgiques, antiépileptiques et de toute prescription exposant à un risque d'interaction (automédication, paracétamol, anti-inflammatoires non stéroïdiens [AINS]).
  • Il faut aussi informer de façon claire sur la nécessité d’une éviction totale de l’alcool en cas de traitement ayant un effet antabuse (véritable réaction d'intolérance à l'alcool).

En France, malgré une tendance à la baisse depuis plusieurs années, la consommation d’alcool reste très répandue. En 2023, 82,5 % des personnes interrogées déclaraient en avoir consommé au moins une fois dans l’année [1] et, près de 1 Français sur 4 (23,6 %) déclarait une consommation au-delà des repères recommandés depuis 2017 par nos autorités de santé [2].

Parallèlement, la consommation de médicaments, bien qu’elle suive, elle aussi, une tendance à la baisse, reste élevée, avec 41 boîtes par an en moyenne, avec de fortes disparités en fonction de l’âge et de la présence d’une maladie chronique [3].

De ce fait, la coconsommation d’alcool et de médicaments est très fréquente en pratique quotidienne :

  • selon une enquête nationale menée aux États-Unis (1999-2010), 43 % des adultes consommeraient au moins un médicament à risque d'interaction avec l'alcool [4] ;
  • une personne sur 5 de plus de 55 ans consommerait souvent ou presque toujours de l'alcool en même temps que ses médicaments (données suisses) [4].

Cette situation doit conduire le clinicien à rechercher systématiquement une éventuelle interaction. D’autant plus que ce risque concerne des classes thérapeutiques largement prescrites : psychotropes, anti-infectieux, médicaments cardiovasculaires, antalgiques, antiépileptiques.

Quels sont les différents mécanismes en cause ?

Deux grands mécanismes sont classiquement distingués :

  • les interactions pharmacocinétiques, qui modifient l’absorption, le métabolisme et/ou l’élimination des substances, et dont l’impact sur les concentrations plasmatiques du médicament expose à un risque de surdosage ou de sous-dosage avec une perte d’efficacité. 
  • les interactions pharmacodynamiques, qui peuvent potentialiser ou antagoniser les effets des substances, et donc in fine accroître leurs effets secondaires ou réduire leur efficacité.

Quelles sont les étapes pharmacocinétiques concernées ?

Si le métabolisme hépatique est une étape particulièrement sensible du fait de l’implication du système de détoxification des xénobiotiques par les cytochromes P450 (cf. notre article du 23 septembre 2026), chaque étape pharmacocinétique peut être concernée. Les interactions sont souvent complexes et parfois bidirectionnelles.

L’absorption

L’absorption peut être perturbée par la consommation d’alcool : l’éthanol agit notamment sur la solubilité des substances, la perméabilité membranaire, la motilité digestive et le flux sanguin intestinal. Il peut potentialiser l’absorption orale de certaines molécules (cf. Encadré 1). Mais il peut aussi, en cas de consommation chronique (facteur d’irritation de la muqueuse gastrique), altérer la vidange gastrique et la motilité intestinale, et in fine réduire l’absorption de la substance active.

La distribution

L’alcool qui n’est pas éliminé lors du premier passage hépatique rejoint la circulation systémique et se distribue rapidement dans l’eau corporelle totale (mais contrairement à de nombreuses substances lipophiles, pas dans le tissu adipeux). Ainsi, toute variation significative du volume hydrique entraîne une variation du taux sanguin d’alcool. Le volume hydrique étant physiologiquement moindre chez les femmes et les sujets âgés, le taux sanguin d’alcool est, à quantité ingérée équivalente, plus élevé dans ces groupes de population ; ceci peut majorer les effets des médicaments ayant des propriétés sédatives, hypoglycémiantes ou susceptibles d’induire une réaction de type antabuse (cf. Encadré 2).

L’inhibition de la sécrétion d’hormone antidiurétique par l’alcool entraîne aussi une diminution du volume de distribution, ce qui peut avoir un impact clinique important en cas de prise de médicaments à marge thérapeutique étroite, comme la digoxine ou le lithium.

La métabolisation de l’éthanol sous la dépendance du cytochrome CYP2E1

L’éthanol est principalement métabolisé dans le foie par deux voies enzymatiques :

  • celle de l’alcool déshydrogénase (ADH), qui prédomine en cas de consommation faible à modérée ;
  • celle du système microsomal d’oxydation de l’éthanol (Microsomal Ethanol Oxidizing System [MEOS]), dont l’activité repose essentiellement sur le cytochrome P450 2E1 (CYP2E1) et qui prédomine en cas de consommation chronique ou élevée d’alcool.

L'acétaldéhyde formé est ensuite dégradé par l'acétaldéhyde-déshydrogénase (ALDH), dont l'inhibition par certains médicaments est à l'origine de l'effet antabuse (cf. Encadré 2).

Induction et inhibition enzymatiques

En cas de consommation chronique, l’alcool agit comme un puissant inducteur enzymatique du CYP2E1. Le foie fabrique de plus grandes quantités de l’enzyme CYP2E1, ce qui se traduit par une augmentation de la clairance hépatique des médicaments métabolisés par cette voie*, et donc par une réduction de leurs concentrations plasmatiques et de leur efficacité thérapeutique.

Si le métabolisme du médicament transforme la molécule-mère en métabolite toxique, cette hyperactivité enzymatique peut en majorer la toxicité. C’est le cas par exemple du paracétamol, où la formation accrue du métabolite hépatotoxique N-acétyl-p-benzoquinone imine (NAPQI) expose à un risque majoré d’insuffisance hépatocellulaire, notamment en cas de jeûne ou de dénutrition associés.

Lors d’une consommation aiguë, l’éthanol agit comme un inhibiteur compétitif du CYP2E1, et entre donc en compétition avec les médicaments métabolisés par le CYP2E1 et peut entraîner une augmentation transitoire de leurs concentrations plasmatiques.

*Si le CYP2E1 agit comme enzyme de biotransformation de l’éthanol, il agit aussi comme modulateur du métabolisme de nombreux médicaments.

L’élimination

Inversement, certains médicaments peuvent modifier les effets de l'alcool. En effet, l’élimination de l’alcool débute dès son passage dans l’estomac (dégradation par un alcool déshydrogénase gastrique), et ce métabolisme de premier passage gastrique limite la quantité d’alcool atteignant la circulation sanguine.

Différents médicaments agissent sur cette étape précoce, influençant la vitesse et l’intensité de l’ivresse et donc la tolérance à l’alcool et le risque d’intoxication aiguë. Ceux accélérant la vidange gastrique (prokinétiques et érythromycine par exemple) peuvent favoriser une montée rapide de l’alcoolémie et majorer les effets dépresseurs centraux, tandis que ceux qui la ralentissent (molécules à effet anticholinergique notamment) peuvent en retarder l’apparition.

L’élimination rénale de certains médicaments peut également être modifiée indirectement par les effets de l’alcool sur l’hydratation (il favorise la déshydratation) et la fonction rénale.

Quelles sont les interactions pharmacodynamiques ?

Les interactions pharmacodynamiques correspondent aux situations où l'alcool modifie directement l'effet du médicament sur l'organisme. Le plus souvent, les deux ont des effets similaires qui s'additionnent et augmentent la toxicité : c'est le cas des médicaments sédatifs ou hypoglycémiants. Plus rarement, l'alcool s'oppose à l'effet du médicament.

Effets dépresseurs du système nerveux central

L’éthanol est un dépresseur dose-dépendant du système nerveux central (SNC), et il renforce donc les effets sédatifs, anxiolytiques et dépresseurs respiratoires de plusieurs classes thérapeutiques, principalement : les benzodiazépines, les hypnotiques, les barbituriques (phénobarbital, utilisé comme antiépileptique), les neuroleptiques (notamment les phénothiazines), les antihistaminiques H1 sédatifs, les antidépresseurs imipraminiques, les analgésiques opioïdes.

Cette association expose à un risque accru de somnolence, d’altération de la vigilance, de troubles de la coordination, voire de dépression respiratoire.

Le risque de chute, d’accidents domestiques, professionnels ou de la voie publique, est ainsi augmenté.  

Effets cardiotoxiques

L’impact de l’alcool sur le système cardiovasculaire et l’effet en cas de prise d’antihypertenseurs varient selon qu’il s’agit d’une consommation aiguë, qui induit une vasodilatation transitoire (chute tensionnelle possible, hypotension orthostatique, vertige), ou d’un usage chronique, qui favorise une élévation de la pression artérielle, la survenue de troubles du rythme (tachycardie, fibrillation atriale) et le développement d’une cardiomyopathie alcoolique.

L’association des diurétiques ou bêtabloquants avec l’alcool peut majorer l’hypotension et, dans certains cas, l’alcool peut aussi aggraver bradycardie ou malaise. En cas de prise de médicaments modulant la conduction cardiaque, en particulier antidépresseurs, antipsychotiques et antiarythmiques, l’interaction peut être délétère : risque d’arythmie, de troubles de la conduction et allongement de l’intervalle QT.

Effets gastro-intestinaux

L’alcool a un effet irritant direct sur la muqueuse gastro-intestinale : inflammation, érosions et hyperacidité gastrique.

Il augmente ainsi significativement le risque d’ulcération et d’hémorragie digestive en cas de prise d’aspirine ou d’anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS). Il augmente aussi le risque hémorragique en favorisant les lésions digestives et en perturbant l’agrégation plaquettaire en cas de traitement par anticoagulants ou antithrombotiques

Il peut aussi majorer les effets indésirables digestifs de certains antibiotiques.

Effets métaboliques

L’éthanol inhibe la néoglucogenèse hépatique, situation à risque d'hypoglycémie, notamment en situation de jeûne, chez les patients diabétiques traités par insuline, sulfamides hypoglycémiants ou répaglinide. L’association alcool-metformine favorise la survenue d’une acidose lactique.

Par ailleurs, un éthylisme chronique favorise certaines carences nutritionnelles (vitamine B12, folates) pour plusieurs raisons (apports insuffisants, malabsorption intestinale...) et l'effet de certains médicaments agissant aussi sur cette même voie des folates et de la synthèse de l'ADN peut s'en trouver amplifié et accroître le risque d’anémie mégaloblastique.

Enfin, certaines interactions pharmacodynamiques spécifiques sont décrites :

  • l’alcool avec les amphétamines ou leurs dérivés expose à un risque accru de tachycardie, d’hypertension artérielle et d’infarctus du myocarde ;
  • certaines boissons alcoolisées riches en tyramine (telles que le vin rouge ou certaines bières), avec les inhibiteurs de la monoamine-oxydase (IMAO) peuvent provoquer des crises hypertensives graves.

Qui sont les sujets les plus à risque ?

Les sujets âgés, les femmes et les personnes souffrant de trouble de l’usage de l’alcool sont les plus à risque de présenter des effets cliniques délétères en lien avec ces interactions.

Les sujets âgés

Les sujets âgés présentent physiologiquement une réduction du volume hydrique et une altération de la clairance rénale et/ou hépatique, auxquelles s’ajoute une fréquente polymédication. A la clé, un risque accru de confusion, chutes et sédation prolongée.

Les femmes

Chez les femmes, le facteur de risque principal est la proportion plus importante de masse grasse et le volume d’eau plus faible, ce qui se traduit par un taux sanguin d’alcool plus élevé à consommation équivalente. Ceci conduit donc à une exacerbation de toutes les interactions pharmacodynamiques.

Les personnes souffrant d'un trouble de l’usage de l’alcool

Les personnes souffrant d’un trouble de l’usage de l’alcool sont plus susceptibles de présenter des lésions hépatiques et une induction enzymatique chronique (CYP2E1), associées à des altérations métaboliques chroniques et des carences nutritionnelles.

La conséquence est une toxicité hépatique majorée et une perte d’efficacité des traitements au long cours. Chez les personnes ayant une consommation chronique d'alcool, il est donc nécessaire d'adapter les posologies et de choisir des molécules appropriées.

Informer systématiquement

En conclusion, en pratique, toute prescription potentiellement à risque devrait s’accompagner d’une évaluation de la consommation d’alcool, y compris lorsqu’elle est occasionnelle. Cette démarche doit être répétée au cours du suivi, car les habitudes de consommation évoluent dans le temps. Une information claire délivrée par les médecins et/ou les pharmaciens sur les interactions possibles, et les situations imposant une abstinence stricte, constitue un élément essentiel de la sécurisation des traitements. Les recommandations actuellement élaborées par la Société française d’alcoologie et d’addictologie (SF2A) devraient prochainement fournir aux professionnels de santé un cadre pratique pour identifier ces situations et adapter leurs prescriptions.

Pour aider les professionnels de santé, la SF2A prépare actuellement un guide sur les interactions alcool et médicaments. Il devrait être disponible dans quelques mois.

D’après un entretien avec le Pr Mickaël Naassila, professeur des universités | directeur d'Unité Inserm, Institut universitaire de France IUF Président de la Société française d'alcoologie et d’addictologie (SF2A).

Encadré 1 - Qu’est-ce que le « dose dumping » ?
Le « dose dumping » est une libération massive de principe actif dans l’estomac, favorisée par différents facteurs externes, dont la consommation concomitante d’alcool, raison pour laquelle les formulations actuelles à libération prolongée font désormais l’objet d’évaluations spécifiques vis-à-vis de ce risque lors de leur développement. Ce phénomène a été notamment décrit avec des formulations de morphine à libération modifiée, l’alcool dégradant brutalement la matrice de la gélule et entraînant une libération totale et rapide de la dose.

Encadré 2 - Qu’est-ce que l’effet antabuse ?

L’effet antabuse fait référence aux effets du disulfirame (Antabuse®), molécule initialement développée dans la prise en charge de l’alcoolodépendance dans une démarche dite de « dissuasion thérapeutique ».

Le disulfirame et ses métabolites inhibent de manière irréversible l’acétaldéhyde-déshydrogénase (ALDH), enzyme impliquée dans la dégradation hépatique de l’éthanol. L’effet peut persister jusqu’à 7 à 14 jours après l’arrêt. Ceci entraîne une accumulation sanguine d’acétaldéhyde, métabolite de l’éthanol, dont les concentrations peuvent être multipliées par un facteur 5 à 10 et qui est responsable de tout un cortège de symptômes. Ils associent bouffées congestives du visage, vasodilatation périphérique avec tachycardie et hypotension, nausées, vomissements, sensation intense de malaise, voire dans les formes sévères, collapsus cardiovasculaire, troubles du rythme cardiaque, accidents neurologiques. Les symptômes apparaissent rapidement, généralement quelques minutes après la consommation d’alcool, et leur intensité dépend à la fois de la quantité d’éthanol ingérée, de la dose de disulfirame et de la sensibilité individuelle.

En raison du risque de réaction antabuse grave, la prise de disulfirame est formellement contre-indiquée chez les patients ayant consommé de l’alcool dans les 24 heures précédant l’initiation du traitement, et chez ceux susceptibles d’en consommer dans les jours suivants.

L’éviction totale de l’ingestion d’alcool, même minime (qu’il provienne de boissons alcoolisées, de sirops, de bains de bouche ou de préparations alimentaires) doit également s’appliquer de façon stricte lors de la prescription de médicaments susceptibles d’induire un effet dit « disulfirame-like », ce qui est le cas de certains antibactériens, sulfamides hypoglycémiants, antifongiques, antiparasitaires, cytostatiques (par exemple : métronidazole, tinidazole, céfamandole, procarbazine).

 

Sources

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