Les stigmates séchés du crocus donnent le safran, épice précieuse parfois surnommée « or rouge ». Kersti Lindstrom / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
Le crocus évoque aujourd’hui une petite fleur délicate, dont les stigmates donnent l’une des épices les plus précieuses au monde : le safran. Mais en histoire de la pharmacie, les mots réservent souvent des surprises. Car le « crocus » ne fut pas seulement une plante. Il désigna aussi des préparations chimiques à base de métaux ! Comment nos ancêtres sont-ils passés du règne botanique au règne minéral ?
Le vrai crocus, c’est Crocus sativus L., plante de la famille des Iridaceae, dont les stigmates séchés donnent le safran. Comme souvent avec les drogues précieuses de l’ancienne pharmacopée, le safran finit par ressembler à une véritable panacée. Le chimiste Nicolas Lémery le dit à la fois « cordial1, pectoral, somnifère, anodin2, hystérique3, alexitaire4, apéritif5 » [1].
Le safran avait donc tout pour être une drogue prestigieuse : une origine volontiers associée au Proche-Orient, même s’il était aussi cultivé en France, notamment dans le Gâtinais6, une récolte minutieuse, puisque chaque fleur ne porte que trois stigmates, et une réputation thérapeutique presque universelle.
Au départ, une fleur...
Mais cette valeur attirait aussi les falsifications. Antoine Baumé, pharmacien et chimiste, signale ainsi que certains vendeurs de safran en poudre le mêlaient avec du « safran bâtard », c’est-à-dire des fleurs du carthame des teinturiers (Carthamus tinctorius, de la famille des Asteraceae) [2].
Il ne faut pas non plus confondre le véritable safran, issu de Crocus sativus, avec ce qui était parfois appelé le « Crocus indicus », ou « safran des Indes » ou Terra merita, qui désigne en réalité le curcuma, que l’on rapprochait du safran parce que sa racine « teint en jaune comme le Safran » [1].
Aujourd’hui encore, le safran intéresse la pharmacie. Ses principaux constituants, notamment la crocine, la crocétine, la picrocrocine et le safranal, sont étudiés pour leurs effets pharmacologiques. Plusieurs essais cliniques et méta-analyses ont évalué l’intérêt d’extraits de safran dans les symptômes dépressifs légers à modérés [3]. Le rapprochement est d’ailleurs séduisant : là où les anciens voyaient dans le safran un remède cordial, capable de « réjouir le cœur », les modernes s’interrogent sur ses effets possibles dans les troubles de l’humeur.
Mais l’histoire devient plus étonnante lorsque le mot « crocus » quitte la plante. Dans le langage des chimistes et des apothicaires, le mot glisse par analogie : par une sorte de métaphore de la couleur, le « crocus » ne désigne plus seulement la plante, mais toute préparation rouge orangé ou safranée. En chimie, plusieurs préparations portent ainsi le nom de crocus à cause de leur teinte rouge ou safranée[4].
... puis des préparations métalliques
De là naissent les « crocus » métalliques. Le crocus Martis, littéralement crocus de Mars7, est une préparation de fer [4]. Le Codex Medicamentarius Gallicus de 1818 cite toujours le crocus Martis aperiens, soit un remède apéritif [5]. Il existait aussi le crocus cupri à base de cuivre, mais surtout le crocus metallorum, préparation d’antimoine, métal célèbre pour ses effets émétiques et purgatifs [4, 6]. Nous retrouvons ici l’antimoine dont nous avons déjà parlé : remède admiré par les uns, redouté par les autres, interdit par la faculté de médecine de Paris, puis réhabilité après la guérison de Louis XIV par le vin émétique (cf. notre article VIDAL du 17 février 2026).
Madame de Sévigné offre un témoignage savoureux de ce vocabulaire thérapeutique [6]. Dans une lettre à Madame de Grignan, écrite depuis Bourbon-l’Archambault un jeudi 9 octobre, elle explique que les eaux de Vichy l’ont purgée « autant qu’il le fallait », puis ajoute : « J’ai pris du crocus, parce que je sais que quand il ne trouve guère d’humeurs, il ne fait point de mal à son hôte » [7].
Ainsi, l’histoire du crocus est celle d’un glissement. Au départ, une fleur : Crocus sativus, source du safran. Puis une couleur : le rouge orangé, suffisamment caractéristique pour donner son nom à des préparations couleur rouille ou safran, à base de métaux.
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1 « Cordial » renvoie autant à une action tonique et réconfortante qu’à une action strictement cardiaque.
2 « Anodin » ne signifie pas « banal » ici, mais antalgique : un remède anodin est un remède qui apaise la douleur. Le mot vient du grec anôdynos, « sans douleur ».
3 « Hystérique » désigne les affections alors attribuées aux « vapeurs », c’est-à-dire à des malaises nerveux, spasmodiques ou émotionnels que l’on pensait liés à l’utérus.
4 « Alexitaire » est synonyme d’alexipharmaque, c’est-à-dire contrepoison.
5 Le terme « apéritif » ne doit pas être compris ici au sens moderne de boisson prise avant le repas. Dans le vocabulaire médical ancien, il désigne un remède censé lever les « obstructions », notamment celles du foie, de la rate ou des voies urinaires. En effet, en médecine humorale, on cherchait à rétablir la circulation des humeurs ou des flux corporels.
6 Correspond à une ancienne région couvrant notamment une partie du Loiret et de la Seine-et-Marne.
7 Mars est le nom traditionnel du fer dans le vocabulaire alchimique.
[1] Lémery N. Traité universel des drogues simples, mises an ordre alphabetique, chez Laurent d'Houry, 1714.
[2] Baumé A. Éléments de pharmacie théorique et pratique, Samson, 1784.
[3] Shafiee A et al. Effect of Saffron Versus Selective Serotonin Reuptake Inhibitors (SSRIs) in Treatment of Depression and Anxiety: A Meta-analysis of Randomized Controlled Trials. Nutr Rev, 2025;83(3):p. e751–e761.
[4] Chambers E. Cyclopaedia. 1741.
[5] Faculté de Médecine de Paris, Codex medicamentarius Gallicus: Pharmacopée française. Masson, 1818.
[6] Lemay R and Dillemann G. Les médicaments de Madame de Sévigné. Revue d'Histoire de la Pharmacie, 1966 : 97-110.
[7] De Rabutin-Chantal marquise de Sévigné M. Lettres de Madame de Sévigné de sa famille et de ses amis, L. Hachette et cie, 1862.
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