L’antimoine, de symbole Sb (stibium), se place à la 51e place du tableau périodique des éléments.BJP7images / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
C’est entre légende et alchimie qu’est née l’histoire extraordinaire de l’antimoine, le macrogol du Grand Siècle ! On la doit à un personnage aussi insaisissable que Nicolas Flamel : Basile Valentin, moine bénédictin censé avoir vécu dans un couvent d’Erfurt au XVᵉ siècle. Son existence reste incertaine, mais les ouvrages publiés sous son nom existent bel et bien. Son œuvre majeure, Le Char triomphal de l’antimoine (1604), décrit la manière d’obtenir le « loup gris des philosophes », c’est-à-dire l’antimoine métallique. Ce métal, qui servait à purifier l’or, aurait, selon Valentin, le pouvoir de purifier aussi le corps humain [1]. La légende raconte que le moine a découvert ces vertus par sérendipité : il aurait jeté les résidus de ses expériences dans l’auge des porcs, lesquels, violemment purgés, ont repris appétit et embonpoint. Convaincu du bien-fondé de ce traitement, il aurait alors tenté la même expérience sur ses frères épuisés par les jeûnes… qui, hélas, sont morts les uns après les autres. Ainsi serait né le nom « antimoine », littéralement « contre les moines » [2].
La légende du tueur de moines
L’explication est savoureuse, mais linguistiquement fantaisiste. Le mot vient plus probablement de l’arabe iṯmid ou athmoud, ou du grec stimmi (stibium en latin, à l’origine du symbole chimique Sb). D’autres ont voulu y voir un composé de antí et monos (« non seul »), pour signifier que le métal ne se rencontre jamais pur dans la nature… Mais la légende du tueur de moines a bien plus marqué les esprits que l’étymologie rigoureuse [3, 4].
Malgré cette réputation meurtrière, l’antimoine est resté longtemps un remède à la mode, censé purifier le corps de ses humeurs impures. On en a tiré des préparations émétisantes et purgatives, notamment le fameux vin d’antimoine, mélange d’antimoine et de vin blanc. Il a fait tant vomir que la Faculté de Paris a fini par l’interdire en 1566, le jugeant dangereux. Mais la tentation chimique était trop forte : on a même fabriqué des « pilules perpétuelles », petites billes d’antimoine que l’on avalait, récupérait (par les voies naturelles que chacun devinera), lavait, puis transmettait à ses enfants. L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert précise qu’une seule pilule pouvait servir à purger une armée entière [5]… Finalement, nos ancêtres pratiquaient déjà l’économie circulaire !
Banni par les médecins
D’un côté, les Anciens, menés par le redoutable Gui Patin, doyen de la Faculté de Paris, farouche défenseur des méthodes traditionnelles : saignées, lavements et féroce opposant à la chimie ! De l’autre, les Modernes, les empiriques, partisans de l’utilisation de la chimie pour guérir les maladies, représentés par les Jardins du Roi et la Faculté de Montpellier. Pour Patin, ces chimistes n’étaient que des charlatans. Il tenait même un « martyrologe de l’antimoine », où il notait les noms de ceux qui en étaient morts. En doyen intraitable, il a interdit aux médecins d’utiliser les remèdes chimiques, sous peine de perdre leurs « grades, honneurs et émoluments ». Il a intenté des procès… qu’il a perdus ! [6]
Réhabilité par un roi
Le tournant est arrivé en 1658. Alors que Louis XIV menait la campagne des Flandres à Mardyck, il tombe gravement malade : fièvre, délire, épuisement1. Les lavements et les saignées l’affaiblissent encore plus. Son médecin, Antoine Vallot, brave alors l’interdiction et lui administre un vin émétique à l’antimoine, préparé par le laboratoire du Jardin royal. Le roi guérit… mais perd ses cheveux [7]. La guérison du monarque met fin à la querelle : l’antimoine obtient ses lettres de noblesse puisque le Parlement de Paris rendait licite l’utilisation de l’antimoine, par un arrêt de 1666. Soit cent ans après son interdiction, ce qui vaudra à cette querelle, le surnom de « véritable guerre de Cent Ans » [8].
L’antimoine a alors connu un âge d’or : il est entré dans la pharmacopée comme purgatif et vomitif de référence, sous forme de tartrate d’antimoine et de potassium (le fameux tartre stibié). Il vidait tout, avec une vigueur que nos estomacs d’aujourd’hui supporteraient mal, mais sa toxicité restait redoutable : mal dosé, il pouvait tuer. Ainsi s’il faut reconnaître que Patin était obscurantiste en matière de médecine, ce vin émétique n’était pas sans danger, et sa contamination par d’autres métaux et des impuretés a tué bien des patients [6, 8].
D’ailleurs, ironie du sort, le même remède qui sauva Louis XIV se révéla fatal à Mazarin, victime d’un surdosage. Les chroniqueurs de l’époque ont loué un double miracle : l’antimoine avait sauvé deux fois la France… d’abord en guérissant le roi, puis en tuant son ministre [9].
Banni par les médecins de la Faculté de Paris, réhabilité par un roi, l’antimoine a, en quelques siècles, purgé toute l’Europe avant de disparaître des armoires à pharmacie à la fin du XVIIIᵉ siècle.
1On évoque une fièvre typhoïde.
[1] Picot A, Narbonne JF. L’antimoine, un toxique mythique toujours méconnu. L’actualité chimique, avril 2011 ; n° 351 : 53-58.
[2] Bedu JJ. Basile Valentin (Erfurt, v. 1413-v. 1500). Les Initiés, 2018, Bouquins, p. 249-252.
[3] Rey A, Robert P, and Le Robert, Le grand Robert de la langue française dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. 2e éd. [mise à jour pour 2001] dir. par Alain Rey ed. 2001, Paris, Le Robert.
[4] Littré, Dictionnaire de la langue française (avec le supplément). 1873, Paris, Hachette.
[5] Diderot, D., Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, recueilli des meilleurs auteurs et particulièrement des dictionnaires anglois de Chambers, d'Harris, de Dyche, etc. par une société de gens de lettres, mis en ordre et publié par M. Diderot, et quant à la partie mathématique par M. d'Alembert… Dix volumes in-folio dont deux de planches… proposés par souscription. 1751, Paris, Briasson.
[6] Soman A, Labrousse É. La querelle de l'antimoine : Guy Patin sur la sellette. Histoire, économie & société, 1986 : p. 31-45.
[7] Perez S. Antimoine, médecine et alchimie à la cour autour de la guérison de Louis XIV en 1658. Santé et médecine à la cour de France, 2017, Medic@: Paris.
[8] Pimpaud AS. Polémiquer par les livres au milieu du XVIIe siècle : la Faculté et l'antimoine. Mise en forme des savoirs à la Renaissance. À la croisée des idées, des techniques et des publics sous la direction de Isabelle Pantin et Gérald Péoux, 2013, Armand Colin.
[9] Mascherpa G. Pages d'histoire : La querelle de l'antimoine et la victoire de la chimie (I). L'actualité chimique, avril 1982 ; 45-47.
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