« Le proto, c’est trop risque d’en rire », Agence régionale de santé Hauts-de-France (octobre 2025).Shelly Still / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
Le protoxyde d'azote (N₂O) fait l'objet d'un détournement récréatif croissant, principalement chez les moins de 30 ans. Les données de l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) et des centres d'évaluation et d'information sur la pharmacodépendance-addictovigilance (CEIP-A) montrent une augmentation importante des signalements : 472 cas recensés par les CEIP-A en 2023 contre 254 en 2020, et 305 cas rapportés par les centres antipoison et de toxicovigilance (CAP-TV) en 2023. En 2022, 14 % des 18-24 ans déclaraient avoir expérimenté le N₂O.
Les risques immédiats incluent l'hypoxie (pouvant aller jusqu'à l'arrêt cardiaque), les brûlures par contact au froid, les fausses routes et les complications psychiatriques aiguës. À long terme, l'inactivation irréversible de la vitamine B12 est responsable de complications neurologiques (sclérose combinée de la moelle, polyneuropathies), thromboemboliques et hématologiques. Le N₂O, classé toxique pour la reproduction de catégorie 1B par l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) en 2023, franchit la barrière placentaire.
Sur le plan législatif, plusieurs initiatives sont en cours : proposition européenne de restriction de la commercialisation aux particuliers, projets de loi français visant à réserver la vente aux seuls professionnels et/ou à pénaliser l'usage détourné.
En consultation, face à un patient consommateur, le praticien doit évaluer la consommation, rechercher des signes neurologiques, informer sur les risques et orienter vers les structures adaptées. Il est enfin essentiel de ne pas amalgamer cet usage récréatif avec l'utilisation médicale encadrée du MEOPA.
Le détournement du protoxyde d'azote à des fins récréatives constitue un enjeu de santé publique croissant, en particulier chez les jeunes adultes. Le Dr Béatrice Badin de Montjoye, psychiatre et addictologue, fait le point sur les données épidémiologiques récentes, les risques sanitaires identifiés, les évolutions législatives et la conduite à tenir en pratique clinique.
VIDAL. Pourquoi le protoxyde d’azote est-il détourné à des fins récréatives ?
Dr Béatrice Badin de Montjoye. Le protoxyde d'azote, également appelé oxyde nitreux (N2O), est un gaz incolore et inodore, utilisé comme gaz propulseur d’aérosols alimentaires.
Son action sur le système nerveux central explique son détournement à des fins récréatives, pour ses effets hilarants (rires immotivés), anxiolytiques, de « bien-être », et pour la recherche d'un vécu psychodysleptique, par une population de jeunes, qui ont souvent moins de 30 ans.
Le fait qu’il soit peu onéreux et facile d’accès en simplifie le détournement.
Comment ce gaz se comporte-t-il dans l'organisme sur le plan pharmacocinétique ? Franchit-il la barrière placentaire ?
Le N2O est très volatil et rapidement absorbé par les voies respiratoires. Il est distribué dans tout l'organisme par voie sanguine et pénètre facilement dans le cerveau. Il n'est pratiquement pas métabolisé au niveau hépatique et il est excrété de façon inchangée par les poumons ; de 6 à 7 % de la quantité quittant les alvéoles est éliminée par voie cutanée. Le N2O n'a donc pas de métabolite de dégradation.
Par ailleurs, il faut souligner qu'il passe la barrière placentaire. C'est un point majeur. L'Agence européenne des produits chimiques (ECHA), basée à Helsinki, a classé le 16 mars 2023, sur proposition de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), le N2O comme toxique pour la reproduction de catégorie 1B. Ce classement fait suite aux signalements de deux nouveau-nés présentant des troubles neurologiques à la naissance en 2023, dans un contexte d'usage détourné et répété du N2O par la mère pendant la grossesse.
Quelles sont les données épidémiologiques les plus récentes concernant l’usage récréatif du protoxyde d’azote ?
L'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) surveille le mésusage du protoxyde d'azote depuis 2013, en lien avec les 13 centres d'évaluation et d'information sur la pharmacodépendance-addictovigilance (CEIP-A) et les 8 centres antipoison et de toxicovigilance (CAP-TV). Les données sont préoccupantes et montrent que les signalements pour mésusage du N2O ont explosé à partir de 2020.
Les CEIP-A ont recensé :
- 254 signalements en 2020 et 472 en 2023.
Les CAP-TV ont enregistré :
- 10 signalements en 2017 et 2018, 46 en 2019, 134 en 2020, et 305 cas en 2023.
D'après le baromètre de Santé publique France, 14 % des 18-24 ans ont expérimenté le protoxyde d'azote en 2022 et plus de 3 % déclaraient en avoir consommé au cours de l'année.
Selon les dernières données du CEIP-A de Paris, l'âge moyen des usagers est de 21 ans et 84 % sont majeurs. Les hommes restent majoritaires parmi les usagers ayant déclaré des complications (54 %), mais la part des femmes continue d'augmenter (46 % contre 42 % en 2024).
Les mineurs concernés sont majoritairement scolarisés et vivent chez leurs parents, tandis que parmi les majeurs figurent des étudiants et de jeunes professionnels. Selon les résultats d’EnCLASS, près de 6 % des lycéens avaient expérimenté le N2O en 2024.
Quelles sont les évolutions législatives encadrant le protoxyde d'azote au cours de ces cinq dernières années ?
Depuis l’interdiction de la cession et de la vente aux mineurs en 2021, les initiatives législatives se sont multipliées [1]) :
- en décembre 2025 : la Commission européenne a déposé une proposition de loi visant à classer le N2O parmi les substances neurotoxiques et reprotoxiques de catégorie 1 en suivant l’avis rendu par l’ECHA en 2023. Ce qui pourrait entraîner une interdiction de toute commercialisation auprès des particuliers dès le 1er février 2027 ;
- en février 2026 : les sénateurs français ont adopté en première lecture la proposition de loi visant à réserver la vente de N2O aux seuls professionnels ;
- du 18 au 21 mai 2026 : un nouveau projet de loi va être examiné au Sénat. Il prévoit notamment que l’usage détourné du N2O devienne un délit passible de un an d’emprisonnement et de 3 750 euros d’amende. Cette proposition est controversée. Plutôt que la mise en place de mesures répressives, la fédération française d'addictologie (FFA) préconise de renforcer l’information et la prévention auprès des jeunes ;
- de nombreuses municipalités et préfectures ont également pris des arrêtés visant à interdire l'usage et la détention du N2O dans l'espace public. Mais ces arrêtés sont nécessairement limités dans le temps et dans l'espace.
Quels sont les risques immédiats auxquels s'expose un consommateur ?
Les risques immédiats sont multiples et potentiellement graves.
Nausées et vomissements
Ils sont d'autant plus fréquents que l'inhalation a été rapide. Ils peuvent être responsables de fausses routes, de pneumopathies d'inhalation, voire d'étouffement par obstruction des voies respiratoires.
Hypoxie
L'hypoxie est due à une diminution de l’oxygène dans l’air inspiré (qui est remplacé par le N2O). Cette dernière peut entraîner : céphalées, tachycardie, sensation d'ébriété responsable de chutes, vertiges, troubles de la vigilance, confusion, voire perte de connaissance jusqu'au coma. Un arrêt cardiaque par hypoxie est toujours possible lors de prises massives et prolongées, sans respiration d'air entre les inhalations.
Brûlures par contact au froid
Lors de l'utilisation de bonbonnes en contexte festif, des brûlures graves ont été décrites, avec un retard fréquent de prise en charge. Elles se situent le plus souvent à la face interne des cuisses, là où la bonbonne est maintenue, l'usager gardant ainsi ses deux mains libres pour gonfler des ballons de baudruche. Des gelures des lèvres, de la cavité buccale et des voies aérodigestives supérieures sont aussi décrites lors d'inhalations directes et prolongées.
Complications psychiatriques aiguës
La vigilance étant abaissée, des troubles du comportement graves avec prises de risque, notamment au volant ou sur des trottinettes électriques, ont été décrits. Des épisodes délirants à thématique fréquemment persécutive, avec ou sans hallucinations, ainsi que des états confusionnels avec désorientation temporo-spatiale ont été rapportés.
Quelles sont les complications liées à des consommations répétées ?
Le mécanisme central des complications à long terme est l'inactivation irréversible de la vitamine B12 par oxydation de son atome de cobalt. Ce déficit fonctionnel en vitamine B12 retentit sur les deux formes actives de la vitamine B12 que sont la méthylcobalamine et l’adénosylcobalamine.
Le dysfonctionnement de la méthylcobalamine est à l’origine :
- d’une élévation de l’homocystéinémie, marqueur précoce d’une exposition récente. Elle augmente le risque de complications thromboemboliques par dysfonctionnement endothélial notamment. Ces thromboses sont le plus souvent veineuses (phlébite avec risque d'embolie pulmonaire), mais aussi artérielles ;
- d’une anémie macrocytaire mégaloblastique, d’une leucopénie, voire d’une pancytopénie ;
- d’une neurotoxicité (moindre synthèse de méthionine, composant essentiel des gaines de myéline) :
- au niveau central : une sclérose combinée de la moelle, myélopathie subaiguë décrite dans les carences en vitamine B12, avec notamment des troubles de la sensibilité et des troubles de la marche,
- au niveau périphérique : des polyneuropathies, avec d'abord des signes sensitifs (paresthésies, fourmillements, sensation de brûlure) puis des signes moteurs, notamment des troubles d'instabilité à la marche.
Le dysfonctionnement de l'adénosylcobalamine est à l’origine d’une augmentation de l'acide méthylmalonique, marqueur de sévérité clinique.
Chez plus de 90 % des personnes exposées de façon chronique : au moins un de ces deux marqueurs (homocystéinemie, acide méthylmalonique) est élevé [2].
Peut-on parler de véritable addiction au protoxyde d'azote ?
Lorsque le protoxyde d'azote est utilisé de façon délibérée pour obtenir un effet psychoactif, il est répertorié dans la classe des inhalants du DSM-5 (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders). Cette classe regroupe des substances définies non pas par leur mécanisme d'action sur le système nerveux central ni par leurs effets psychotropes, mais par leur mode d'administration. On y retrouve les solvants volatils (essence, colle), les aérosols (laques pour cheveux), les nitrites d’alkyle (communément appelés « poppers ») et le protoxyde d'azote.
Le risque de trouble de l'usage au sens d'une conduite addictive est désormais bien décrit avec le protoxyde d'azote. Les effets, qui sont de courte durée, incitent à des prises répétées.
Et, même s’il est difficile de quantifier les doses inhalées, certains usagers décrivent un phénomène de tolérance, c'est-à-dire la nécessité d'augmenter les doses pour obtenir le même effet psychoactif.
Un craving au protoxyde d'azote peut également être décrit cliniquement.
Enfin, certains usagers évoquent des signes de sevrage à l'arrêt, à type de tremblements ou de vécu d'angoisse.
En pratique, que faire si un patient ou les parents d'un adolescent rapportent en consultation une consommation de protoxyde d'azote, même occasionnelle ?
C'est effectivement une situation que le médecin généraliste est susceptible de rencontrer [3]. Plusieurs axes sont à considérer :
1. Évaluer la consommation : fréquence, durée, contexte (festif, solitaire), coaddiction éventuelles (alcool, cannabis, poppers…). Il est important de prendre le temps avec le patient, de lui donner la possibilité d’abord de parler de lui, de ses habitudes de vie et d’évaluer s’il présente des troubles de l’humeur.
2. Rechercher des signes cliniques : paresthésies des extrémités, troubles de la marche, faiblesse musculaire, troubles de la sensibilité. Tout signe neurologique, même discret (fourmillements dans les jambes), doit alerter. Il est à noter que 80 % des signalements faits par les CEIP-A recensent des troubles neurologiques. Une inhalation de N2O peut être évoquée chez une personne qui présente de façon inexpliquée des signes neurologiques, cardiovasculaires ou psychiatriques [3].
3. Recourir aux plateformes collaboratives telles que PROTOSIDE pour bénéficier d'un soutien d’experts. De plus, ce réseau peut mettre en lien avec les laboratoires pouvant réaliser les analyses biologiques recommandées pour le diagnostic et le suivi des patients avec abus de N2O.
4. Informer clairement sur les risques, en adaptant le discours : risques immédiats (asphyxie, arrêt cardiaque, accidents), risques à long terme (atteintes neurologiques potentiellement irréversibles, paralysies, troubles cognitifs), risque addictif…
5. Orienter vers :
- les consultations jeunes consommateurs (CJC) pour les moins de 25 ans et leur entourage : service gratuit et confidentiel d’accueil, d’écoute et d’orientation ;
- une prise en charge addictologique en cas de trouble de l'usage avéré ;
- un neurologue en cas de signes neurologiques ;
- une équipe pluridisciplinaire spécialisée (cf. PROTOSIDE).
6. Adopter une posture non jugeante : comme dans toute situation de mésusage d’une substance, l'évaluation de la situation s'inscrit dans une dynamique multidisciplinaire, sanitaire, psychologique et sociale.
Lorsque l'arrêt n'est pas souhaité ou que les efforts de réduction ont échoué, quels conseils de réduction des risques peut-on donner ?
Lorsque l'arrêt du protoxyde d'azote n'est pas souhaité par l'usager, ou lorsque la personne décrit des efforts infructueux pour réduire sa consommation, une politique de réduction des risques et des dommages s'applique, comme pour toute substance faisant l'objet d'un mésusage.
Drogues Info Service préconise les conseils suivants :
- ne pas inhaler le gaz directement en sortie de cartouche, de siphon ou de cracker, pour éviter les gelures des lèvres, de la bouche et des cordes vocales ;
- se protéger les mains pour tenir la cartouche ou le cracker lors de l'expulsion du gaz ;
- éloigner les bouteilles ou cartouches de toute flamme (briquet, bougie, cigarette) : le protoxyde d'azote est un comburant et peut donc favoriser la combustion des objets et produits inflammables ;
- éviter de consommer debout et préférer une position assise ou couchée pour prévenir les chutes et les traumatismes ;
- ne pas multiplier les prises malgré l'effet fugace du produit ;
- aspirer de l'air avant de respirer le ballon pour diminuer les risques d'asphyxie ;
- ne pas inspirer et expirer en continu dans le ballon (risque d'asphyxie ou de perte de connaissance) ; respirer de l'air entre les prises pour assurer un bon apport en oxygène ;
- éviter les aérosols d'air sec et les bonbonnes vendues sur internet dont la composition est plus aléatoire ;
- ne pas utiliser de sac plastique ou de masque recouvrant le nez et la bouche pour inhaler : risque d'asphyxie ;
- attention à ne pas confondre avec les cartouches de couleur jaune contenant du CO₂ ;
- éviter les mélanges avec d'autres substances ;
- ne pas consommer seul, mais avec des personnes de confiance, dans un contexte rassurant ;
- ne pas consommer en cas de fatigue, de stress, de mal-être ou d'appréhension ;
- ne pas prendre le volant : le seuil de vigilance est abaissé ;
- en cas de symptômes inhabituels, les secours doivent être appelés sans délai.
L'usage récréatif du protoxyde d'azote risque-t-il de jeter le discrédit sur le MEOPA, qui contient aussi du protoxyde d'azote ? Faut-il craindre un amalgame ?
C'est un point absolument essentiel et il est primordial de rappeler qu'aucun amalgame ne doit être fait entre le MEOPA qui est un médicament, et le protoxyde d'azote détourné de son usage à des fins récréatives.
Le MEOPA est un mélange gazeux stable, composé de 50 % d'oxygène et de 50 % de protoxyde d'azote, classé comme anesthésique par inhalation, possédant des propriétés analgésiques. Il est soumis à prescription médicale,
Ce gaz à inhaler est toujours administré par un professionnel de santé qui se consacre uniquement à cette tâche pendant la réalisation de l'acte. Cette thérapeutique antalgique est utilisée préférentiellement en :
- pédiatrie ;
- médecine d'urgence (pansements étendus, ponction lombaire en urgence, etc.) ;
- traumatologie (réduction de fracture et de luxation simple) et pour de petits gestes chirurgicaux (abcès, panaris, ongles incarnés, sutures) ainsi qu'en dermatologie (curetage de molluscum contagiosum) ;
- dentisterie, avec l'utilisation d'un embout nasal ;
- obstétrique, le plus souvent en cas de refus ou en attendant une analgésie péridurale.
Comme le rappelle le Dr Jehanne Malek, pédiatre algologue à l'hôpital Armand-Trousseau (Paris), dont les propos ont été repris dans Le Quotidien du Médecin du 12 décembre 2025, amalgamer le protoxyde d'azote à usage récréatif avec le MEOPA « serait une catastrophe pour la prise en charge de la douleur en pédiatrie et un vrai recul ».
La différence est donc fondamentale :
- d'un côté, un médicament encadré tant dans sa dispensation que dans son administration, vendu par l'intermédiaire du circuit pharmaceutique dont la sortie de la réserve hospitalière se fait sous couvert d’un plan de gestion des risques (PGR) et d’un suivi d’addictovigilance et de pharmacovigilance ;
- de l'autre, des bonbonnes ou cartouches de protoxyde d'azote pur, sans oxygène, détournées dans le cadre d'un usage récréatif et festif.
D’après un entretien avec le Dr Béatrice Badin de Montjoye, psychiatre, addictologue.
[1] Loi n° 2021-695 du 1er juin 2021 tendant à prévenir les usages dangereux du protoxyde d'azote (Journal officiel du 2 juin 2021, texte 1)
[2] Grzych G et al. Addressing the silent epidemic of recreational nitrous oxide use: a position, call to action and recommendations by the European Federation of Clinical Chemistry and Laboratory Medicine Committee on Biological Markers of Nitrous Oxide. Abuse. Clin Chem Lab Med, 2026;64:813-820
[3] Intoxication au protoxyde d’azote : l’ANSM publie un document d’aide au diagnostic et à la prise en charge pour les professionnels de santé (ANSM, le 18 janvier 2023, mis à jour le 19 janvier 2023)
Hoppenot I. Protoxyde d’azote : une utilisation médicale en baisse, un usage récréatif en hausse (Actualité VIDAL, 21 avril 2022)
13 minutes
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