Résumé
La création du registre national des cancers, engagée fin 2025, entre dans une phase opérationnelle. Piloté par l'Institut national du cancer (Inca), ce dispositif vise à centraliser et analyser des données de qualité sur les cancers, issues de multiples sources. Leur collecte, leur sécurisation et leur exploitation optimisée constituent des défis techniques et organisationnels majeurs, mobilisant l'ensemble des producteurs de données. À terme, ce registre va représenter un support précieux pour orienter les programmes de recherche, cibler les stratégies de santé publique, et accompagner les pratiques professionnelles. Le Dr Claire Morgand explique à Vidal les étapes, les enjeux et les contraintes de mise en œuvre de ce projet ambitieux.
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TRANSCRIPTION*
VIDAL News. Parole d'experts. David Paitraud reçoit le Dr Claire Morgand, médecin généraliste et directrice de l’observation, des sciences des données et de l’évaluation à l’Institut national du cancer (Inca), qui pilote la mise en œuvre du registre national des cancers [1, 2] dont la France va se doter dans les prochains mois. Les bases de ce registre ont été définies par un décret publié en décembre 2025 [3].
David Paitraud. Pourquoi est-il nécessaire de créer ce registre ? Pourquoi et pour qui surtout ?
Dr Claire Morgand. La création de ce registre remonte il y a longtemps, à la demande des associations de patients et à une demande politique assez forte.
Il va constituer une avancée majeure pour améliorer la connaissance de l'épidémiologie et concourir à éclairer les décisions publiques en cancérologie. Tel est le souhait du législateur dans le cadre de la loi et de son décret d'application [1]. On espère pouvoir améliorer durablement la santé des populations.
Ce registre a trois principaux objectifs ambitieux :
- la première mission du registre est de recueillir l'ensemble des cas de cancer sur le territoire national. C'est un premier enjeu qui ne va pas être simple, qui va s'appuyer sur une structure compliquée de recueil de données.
- le deuxième objectif est de collecter les données de santé qui proviennent de sources multiples sur les dispositifs de prévention, de dépistage, de soins, ainsi que sur le suivi médical, médico-social et social des personnes qui ont eu ou qui ont un cancer. Tout ce que je viens de dire est important parce qu'on ne va pas évidemment recueillir toutes les données de santé de l'ensemble des personnes. Ces données sont bien ciblées et c'est important. Et ce n'est pas toute la population française. On est sur un périmètre populationnel bien défini dans le cadre du décret.
- le troisième objectif est la mise à disposition de ces jeux de données « appariées », c'est-à-dire chaînées entre elles, et « pseudonymisées », à des fins d'études et de recherches, d'observations, de surveillance épidémiologique et d'orientation de nos politiques publiques.
C'est bien l'enjeu de ce registre. Le sujet est ambitieux. On est parti sur plusieurs années.
Quels dispositifs existaient déjà en France ?
Aujourd'hui, antérieurement et historiquement, les statistiques nationales sur le cancer (incidence, prévalence, mortalité, survie...) étaient produites à partir de données « parcellaires » provenant des registres locaux de cancer. Il y en a 30 en France qui couvrent entre 20 % et 24 % de la population adulte. On n'était pas sur une exhaustivité nationale. Alors que pour les enfants, on est sur une couverture de 100 %, puisqu’heureusement, on est sur des événements plus rares, et par voie de conséquence, on arrive à couvrir tous les cas. À l'enjeu local sur le territoire du registre local, les chiffres sont exhaustifs. C'est un point hyperimportant parce que ce point fait qu'ils sont un gold standard sur leur territoire. On sait qu'à leur échelle, ils sont bien exhaustifs. Mais, si on regarde au niveau national, on est loin d'un recueil de cas exhaustifs. On n'y est pas du tout.
Quelles seront ces données ?
Il y a deux réponses. La première est l'intégration de données du périmètre populationnel : les données de toutes les personnes, enfants comme adultes, qui ont eu un cancer ou qui ont un cancer, ou des personnes qui sont intégrées dans un dispositif de prévention, de dépistage ou à surrisque de cancer.
Ensuite, on va recueillir, pour ces personnes, un certain nombre de jeux de données qui sont sourcés au décret. Lorsqu'on lit le décret, on a l'impression que tout va être mobilisé. Non, on va recueillir les données qui vont nous permettre de caractériser le cancer :
- sa localisation : quel organe ?
- son comportement : est-ce qu'il est métastatique ou pas ?
- et l'histologie de ce cancer.
On va récupérer les éléments du dossier de communicant de cancérologie (autrement dit, les comptes rendus des réunions de concertation pluridisciplinaire), les résultats des tests de dépistage (issus des programmes de dépistage organisé : sein, colorectal et col de l'utérus) ; et on récupère aussi les données de consommation et de nature de soins de ces personnes, qui proviennent du système national des données de santé (SNDS).
Je rappelle que ces données sont envoyées à l'Inca sur ces personnes depuis 2010 jusqu'à 2023 aujourd'hui. L'Inca a donc déjà cette source de données, le SNDS, sur ces personnes. On est sur un périmètre qui est bordé, sécurisé et pseudonymisé pour la gestion de ces données.
Est-ce qu'il y a un dispositif mis en place pour alimenter ce registre ? Concrètement, comment va se passer la collecte de ces données ?
Comme je viens de vous le dire, on ne part pas de zéro. Cela nous donne un petit peu d'oxygène pour avancer sur les mois et années à venir. C'est précieux. Le modèle du futur registre national tel qu'il est construit aujourd'hui s'appuie sur l'existant. On va avoir deux grands volets.
Le premier volet s'appuie sur la plateforme de données en cancérologie : c'est un entrepôt des données de santé à l'Inca qui recueille, depuis 2010, l'ensemble des données des personnes ayant eu ou eu un cancer, des données de consommation de soins, autrement dit du SNDS. Cette plateforme, aujourd'hui, contient les données d'à peu près 13 millions de personnes sur leur consommation de soins.
À partir de cette plateforme - et c'est le second volet - on va compléter ces données avec les autres sources de données (ndlr : qui ne proviennent pas du SNDS) citées juste avant, en particulier, les données des registres locaux de cancer qui sont aujourd'hui sur le registre national et qui sont déjà appariés aux données de consommation de soins. C'est un premier enjeu qui était compliqué techniquement, mais c'est fait maintenant et c'est très utile en termes de recherche. Ces données de registres locaux serviront de gold standard sur la production derrière de la statistique sur les territoires. Ce n'est pas simple à comprendre. Le modèle est un peu complexe.
On s'appuie sur un système d'information très complexe avec plusieurs petits systèmes mis en connexion. L'enjeu d'avoir plusieurs systèmes est aussi de sécuriser la donnée et de ne pas mélanger des données identifiantes ou nominatives avec d'autres données, parce que c'est interdit dans le cadre du règlement général sur la protection des données (RGPD), et de pouvoir mettre à disposition les seules données utiles, autorisées dans le cadre du RGPD et évidemment pseudonymisées, aux équipes de recherche.
L'important est de comprendre que toutes les sources de données que je vous ai citées sont produites par différents producteurs : de l'établissement de soins en passant par la Caisse nationale d'assurance maladie (Cnam), Santé publique France ou l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et les laboratoires d'analyse d'anatomopathologie ou de biologie. Pour nous, l'enjeu est de structurer ces données et les envois vers le registre. La réussite opérationnelle et scientifique de la mise en place de ce registre va nécessiter la mobilisation et la pleine association nationale des producteurs de données pour pouvoir le construire. Sans cette collaboration, ce registre n'existera pas.
Qui pourra, à terme, utiliser ces données, les résultats de ces données, l'analyse de ces données ?
Structurer la donnée nécessite une expertise forte de la connaissance des bases de données, de leur contrôle qualité, de mettre à disposition des données de qualité. La bonne nouvelle est que les experts sur les sujets de cancérologie, de classification et de structuration de la donnée sont déjà à l'Inca. Et quand ils n'y sont pas, l'Institut a l'habitude de travailler avec des experts extérieurs pour mieux qualifier les choses. L'Inca est donc compétent pour qualifier la donnée, et pour mettre à disposition des données propres. L'Inca a été nommé pour mettre en place ce registre parce qu'il avait une antériorité. Encore une fois, on ne partait pas de zéro. C'est fondamental.
La deuxième chose, c'est pour qui ? Le décret fixe les utilisateurs de ces données et les finalités de ce registre, dans un cadre défini. Pour faire très simple, il y a un enjeu à mettre à disposition des données individuelles, pseudonymisées, dans un périmètre bien décrit. On est vraiment sur des expressions de besoin pour les équipes de recherche. Les chercheurs auront accès à ces données. D'ailleurs, ils ont déjà accès à ces données puisqu'aujourd'hui, on a un peu plus d'une trentaine de projets depuis 2023 qui ont déjà été conduits sur les données de la plateforme de données en cancérologie. Près d'une quinzaine sont dans les tuyaux réglementaires, pour être conduites sur le registre. On fait des espaces sécurisés, des bulles sécurisées à chaque équipe de recherche autorisée, pour traiter les données utiles à leur projet de recherche.
Ensuite, vous avez toute la réponse pour la santé publique, pour les décisions de santé publique, pour la surveillance des cancers. Ces données sont produites sur des formats qu'on appelle « agrégés », c'est-à-dire qu'on ne produit pas de la donnée individuelle. On va vous dire, par exemple « vous avez XX milliers de cas de nouveaux cancers par an », ou « vous avez tel délai de prise en charge pour tel cancer à partir du moment où le dépistage est fait dans telle région », etc. Ce sont des choses que l'on produit déjà et que l'on va aujourd'hui mettre à disposition dans des outils de data visualization, sur un portail dédié, que nos décideurs publics, le grand public pourront consulter pour avoir ces chiffres et ces indicateurs.
En termes de prise en charge et de parcours de soins, comment ce registre va influencer les pratiques des médecins et des autres professionnels de santé ?
Je suis médecin généraliste moi-même, donc je vois bien le sujet. On a toujours l'impression que ces données sont un peu loin de nos pratiques. Il y a deux choses pour eux.
La première : si les indicateurs produits par ce registre déclenchent des mesures, par exemple d'amélioration ou de ciblage de certaines populations dans le dépistage des cancers - et c'est quand même un enjeu, par exemple, de travailler sur les personnes dites à haut risque qui échappent au dépistage organisé classique, de définir ces personnes à risque - l'enjeu sera alors de structurer la décision publique et à embarquer les professionnels dans l'identification de ces patients et dans l'intégration à des parcours particuliers pour les ancrer dans un dépistage.
La deuxième concerne les questions des patients. J'avais des patients qui me disaient : « Vous me diagnostiquez tel cancer. Quelles sont les statistiques ? Quelle est la suite demain ? », etc. Lorsque l'on est médecin généraliste, on n'a pas forcément d'outil clé en main pour essayer d'avoir des explications sur l'épidémiologie classique des cancers. L'enjeu est donc aussi de produire des données pour nos soignants, pour les éclairer sur les explications, les échanges qu'ils peuvent avoir avec leurs patients. Et mieux informer ces derniers. En tout cas, se sentir un peu moins dépourvu sur les questions que l'on nous pose régulièrement et qui sont des vraies inquiétudes pour nos patients.
Enfin, le dernier point est aussi fondamental, parce qu'on mobilise beaucoup les soignants aujourd'hui dans ce qu'on appelle le cadre du numérique. On leur demande beaucoup de choses, beaucoup de retours. On va aussi les mobiliser sur des projets de recherche pour inclure des données, etc. De plus en plus, on va vers la ville parce que les données de ville aujourd'hui sont peu mobilisées et pourtant, une grosse majorité de nos patients passent par la ville quoi qu'il arrive dans leur parcours, en particulier dans l'entrée dans le soin, dans le diagnostic de cancer au départ : par nos cabinets de ville, par nos pharmaciens, par les laboratoires, par les urgences. On a un enjeu à travailler avec nos soignants, nos professionnels dans la remontée de ces données. Comment arriver à structurer ces données ? Quelles données peuvent-ils mettre à notre disposition de manière simple, c'est-à-dire sans leur demander une charge supplémentaire ? Ce sont tous ces enjeux que l'on va devoir embarquer avec le registre.
Il ne faut pas perdre de vue que le nerf de la guerre est évidemment la remontée de la donnée par la mobilisation des producteurs nationaux, mais il y a surtout le remplissage et la qualité de cette donnée. Si cette donnée n'est pas propre, n'est pas exploitable, on n'en fera rien.
Est-ce qu'il y a un calendrier ?
Premier point, on aimerait produire un calendrier qu'on va pouvoir tenir. Il y a aussi un enjeu de moyens. Il faut être très clair. Aujourd'hui, on fait ce qu'on peut. Ne soyons pas complètement pessimistes. Il y a des choses qui sont déjà très bien avancées, encore une fois, parce qu'on ne partait pas de rien. Pour vous donner un ordre d'idée, tous les systèmes d'information, dont je vous ai parlé tout à l'heure, sont quasiment montés à plus de 80 %. On pense que fin 2026, début 2027, maximum mi-2027, on aura toute l'infrastructure utile pour gérer l'ensemble de ces travaux.
Le deuxième, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, on avait un chantier énorme : pouvoir apparier de la donnée clinique médicale à la donnée médico-administrative du SNDS. Cela a été fait, puisqu'aujourd'hui, on a apparié l'ensemble des données des registres locaux de cancer avec les données du SNDS, ce qui donne une richesse supplémentaire à ces données pour mieux qualifier les cas et engager les travaux de couverture nationale. C'est fondamental. On les a mis en production en début d'année 2026. On travaille aujourd'hui sur l'hématologie qui devrait être terminée d'ici début 2027 et ensuite, on embarquera la pédiatrie.
Enfin, il y a un enjeu de gouvernance et de mise en place d'une comitologie pour faire avancer ce registre. Je vous l'ai dit, ce registre est un outil de collaboration nationale mis à la disposition du national. On est sur un outil de partage, un outil qui doit servir à tout le monde, à la santé publique, au grand public, à nos soignants, à nos patients. Il y a aussi un enjeu pour nous d'échanger avec tous nos partenaires et avec toutes les parties prenantes autour de ce registre. On a une première comitologie qui a été mise en place. Son conseil scientifique et éthique, prévu au décret, a eu sa première réunion officielle le 27 mars 2026. Le 4 mai aura lieu le premier comité des partenaires, qui embarque plus d'une trentaine de partenaires pour réfléchir à la feuille de route scientifique de ce registre. Enfin, vous aurez un premier comité de pilotage à l'échelle du ministère, qui doit se conduire fin mai, pour poser la roadmap complète, mettre les moyens en face, discuter de la faisabilité et du calendrier à venir, de la mise en œuvre concrète de ce registre.
Tous ces travaux sont déjà engagés et portés par l'Inca. Ils engagent beaucoup de monde à l'Institut et beaucoup de monde à l'extérieur. Demain, l'enjeu pour nous, même si on travaille déjà énormément avec nos soignants, est de les mobiliser encore plus, de leur montrer l'utilité de cet outil.
Interview : David Paitraud, pharmacien
Transcription : Dam-Thi Tsuvaltsidis, secrétaire de rédaction
Montage : Robin Benatti & David Paitraud
Remerciements : Dr Claire Morgand, médecin généraliste et directrice de l’observation, des sciences des données et de l’évaluation à l’Institut national du cancer (Inca)
*Transcription non exhaustive
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