Quand la licorne était un médicament !

Symbole de pureté et synonyme d’antipoison, la licorne occupa longtemps une place dans les pharmacopées. Si l’animal est imaginaire, sa corne, elle, circulait bel et bien. Jusqu'à valoir vingt fois son poids en or.

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Antidote ou aphrodisiaque, la corne de licorne a longtemps été la panacée des apothicaires.

Antidote ou aphrodisiaque, la corne de licorne a longtemps été la panacée des apothicaires.steved_np3 / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images

S’il est bien un « animal » que le lecteur du XXIe siècle ne s’attend pas à trouver dans un ouvrage à vocation scientifique, fût-il de la fin du XVIIe ou du début du XVIIIe siècle, c’est bien la licorne. Et pourtant, cet être fabuleux occupa longtemps une place non négligeable dans les pharmacopées.

Il faut d’abord rappeler que la licorne n’a pas toujours été décrite comme ce magnifique cheval blanc immaculé que l’on connaît aujourd’hui. Pline l’Ancien décrit le « monocéros » comme une créature chimérique, dotée d’un corps de cheval, d’une tête de cerf, de pieds d’éléphant et d’une queue de sanglier [1, 2].

Les bestiaires médiévaux remodelèrent ensuite l’animal, souvent plus proche d’un chevreau unicorne que d’une monture princière. C’est dans ce contexte que s’impose la scène fameuse de la vierge attirant l’animal sur ses genoux avant sa capture [2].

Un antidote réputé

Peu à peu, la licorne devient à la fois symbole de pureté et synonyme d’antipoison. Mais la grande force de cette croyance est d’avoir trouvé un support matériel. Car la fameuse « corne de licorne » existait bel et bien dans les trésors, les cabinets de curiosité et jusque chez les apothicaires.

Comme le rapportent le droguiste Pierre Pomet et l’apothicaire Nicolas Lémery sous Louis XIV, ce que l’on vendait sous ce nom était en réalité une dent de narval, un mammifère marin de l’Atlantique nord [3, 4].

Il était sûrement plus poétique, mais aussi bien plus rentable de la vendre sous le nom de corne de licorne. En effet, l’objet était particulièrement onéreux : elle valait jusqu’à vingt fois son poids en or [5]. Ce prix expliquait qu’on la réservait exclusivement aux patients très riches, et on conseillait de prescrire de la poudre de corne de cerf ou de rhinocéros aux malades plus pauvres [2]. Voilà sans doute l’un des plus beaux tours de passe-passe de l’histoire de la pharmacie : faire entrer un cétacé chez l’apothicaire sous l’identité d’un animal de conte.

Et, en effet, ce qui intéressait les apothicaires et les médecins n’était pas tant l’animal lui-même que sa corne, à laquelle on prêtait des propriétés exceptionnelles.

Le récit du Physiologus, bestiaire chrétien des IIe-IVe siècles, raconte que les animaux de la forêt attendaient que la licorne vienne plonger sa corne dans un lac empoisonné par un serpent, parfois en y traçant un signe de croix, afin de neutraliser le poison et leur permettre de boire [2]. Ce récit, largement diffusé dans l’art et les tapisseries des XVe et XVIe siècles, contribua puissamment à asseoir sa réputation d’alexipharmaque, c’est-à-dire de contrepoison universel (comme le fameux bézoard cf. notre article du 25 novembre 2025).

Mais outre ce rôle d’antidote absolu, la corne de licorne était également réputée pour ses propriétés sudorifiques, antipyrétiques, aphrodisiaques, antiulcéreuses, antiépileptiques, cardiotoniques et céphaliques, c’est-à-dire agissant sur les troubles mentaux, bref une vraie panacée [6].

La corne se prenait le plus souvent réduite en poudre ou en râpure, mêlée à de l’eau cordiale ou à de l’eau de nénuphar. L’apothicaire Laurent Catelan précisait qu’il ne fallait surtout pas la faire bouillir, sous peine d’en altérer les propriétés [2]. Elle pouvait également être portée en amulette [1, 7].

On pouvait aussi tremper la corne dans l’eau afin de préparer une « eau de licorne » destinée aux malades, comme le faisaient les moines de Saint-Denis avec la corne qu’ils conservaient, encore visible aujourd’hui au musée de Cluny [2]. Selon la tradition, celle-ci aurait été offerte à Charlemagne par Harun al-Rashid, et l’on assurait même que sa pointe produisait des bulles lorsqu’on la plongeait dans l’eau… [8]

Place aux doutes

Le célèbre chirurgien Ambroise Paré, qui n’y croyait pas du tout, s’en moquait ouvertement en démontrant que ce bouillonnement n’était dû qu’à l’air chassé des porosités, phénomène qui se produisait tout aussi bien avec un morceau de bois, une tuile ou une simple corne de bœuf [9]. Paré se montrait en effet très circonspect quant à l’existence de la bête. S’il n’osa pas la nier formellement, c’est notamment parce que la licorne est mentionnée dans certaines traductions de la Bible*. Il rapporte néanmoins un récit d’Apollonius de Thyane selon lequel les Indiens fabriquaient avec cette corne des tasses, réservées aux rois, qui garantissaient de « toute sorte de maladie », empêchaient la douleur après blessure, préservaient du poison et passaient même pour protéger du feu. Une seule tasse, et vous voilà à l’abri des blessures, des flammes et des toxiques.

Mais Paré, fidèle à sa méthode, oppose à ces récits un scepticisme mordant. Il conclut ironiquement qu’il ne croira aux vertus de ces tasses que lorsqu’il apprendra que le roi qui en boit est devenu immortel [9]. Il inspira de nombreux apothicaires et médecins, qui se mirent à douter de l’existence et de l’efficacité de la corne de licorne.

Pourtant, ce n’est qu’en 1746 que celle-ci disparut officiellement de la pharmacopée française, ainsi que de celle des apothicaires de Londres [2].

L’histoire de la licorne dit ainsi quelque chose de très profond sur l’ancienne pharmacie. Elle montre comment une croyance, dès lors qu’elle rencontre un objet matériel, un commerce et un usage thérapeutique, peut acquérir la force d’une quasi-vérité scientifique.

Peu importait finalement que la bête fût imaginaire, dès lors que sa corne circulait réellement dans les collections princières et chez les apothicaires. La licorne n’a sans doute jamais existé, mais ses prétendues vertus thérapeutiques ont longtemps été prises très au sérieux, au point de traverser les siècles jusqu’à nourrir la culture populaire contemporaine.

* Le terme hébreu re’em, présent dans l’Ancien Testament, a été traduit par « licorne » dans certaines versions anciennes (Septante, Vulgate), mais il désigne probablement un bovidé sauvage, tel que l’aurochs, voire un rhinocéros. Voir B. Faidutti, « Licornes bibliques », 2022.

Sources

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