Les liens entre changement climatique et santé mentale sont de plus en plus documentés. VectorMine / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
- La crise écologique peut entraîner des troubles anxio-dépressifs, notamment chez les jeunes.
- Cette souffrance psychique, qui a pour particularité d’être en réaction à une situation réelle, doit être évaluée en lien avec d’autres facteurs d’anxiété.
- Si elle peut annihiler le projet de parentalité, elle ne suffit pas à expliquer la baisse de la natalité dans les pays développés, résultant d’un ensemble de bouleversements socio-économiques, culturels et structurels.
Dans quelle mesure l'éco-anxiété grandissante peut-elle expliquer la baisse de la natalité en France ? Et comment accompagner le désir d'enfant dans un monde qui devient de plus en plus inhospitalier ? Des éléments de réponse ont été apportés lors de la séance inaugurale de la grande cause 2026 de l’Académie nationale de médecine, « Natalité et transition démographique », le 15 septembre.
Les liens entre changement climatique et santé mentale sont de plus en plus documentés. « La sécheresse, la désertification peuvent entraîner des troubles neuropsychiques liés à la malnutrition et au stress chronique. Les événements extrêmes et les migrations climatiques sont source de stress post-traumatique, de dépression et d'addictions. Les pollutions atmosphériques favorisent les décompensations aiguës des troubles psychiques ou les naissances d’enfants à risque de troubles psychiatriques et du neurodéveloppement », a rapporté le Pr Antoine Pelissolo, psychiatre, chef de service au GHU Henri-Mondor (AP-HP). « Les canicules peuvent aussi engendrer des troubles du comportement, des violences, des suicides », a-t-il poursuivi.
Aux effets délétères du changement climatique, s'ajoute la dégradation globale de l’environnement. Plus de la moitié de l’humanité vit désormais en ville et est ainsi confrontée au quotidien à une forte densité de population, à la pollution, au bruit, au stress, des facteurs environnementaux qui multiplient par deux le risque de troubles psychiatriques. Et le manque d'anticipation des crises par les politiques ne fait qu'accroître les troubles anxieux chez un nombre grandissant de personnes.
L’éco-anxiété, en écho à la fin du « monde d'avant »
« L’éco-anxiété est un mélange d’émotions douloureuses : peur, angoisse, tristesse, culpabilité, frustration, impuissance, ressentiment, colère… », a décrit le Pr Pelissolo. Elle peut se manifester par des ruminations permanentes, des troubles de la concentration, des troubles du sommeil, des préoccupations alimentaires, une perte de motivation, une perte de sens, voire un isolement social.
Pour l’évaluer, des équipes de recherche ont conçu des scores, telles que l’échelle de Hogg (HEAS-13), dont l’intérêt reste à prouver. Car l’éco-anxiété « ne constitue pas une entité clinique en soi », a précisé le Pr Pelissolo. Aussi, sa prévalence en population et son retentissement sur la vie des personnes restent difficiles à appréhender.
Une confrontation à la réalité
L’éco-anxiété peut cependant, dans sa forme sévère, avoir un impact sur le désir d’enfant. « Toutes les pathologies psychiatriques sévères s’accompagnent d’un moindre nombre effectif d’enfants », rappelle le Pr Pelissolo. Même si là, le trouble vient de la confrontation avec la réalité. « Ce n’est pas une maladie, car la situation existe. Il ne faut pas pathologiser l’éco-anxiété, mais pathologiser le déni climatique », ajoute-t-il.
Des études menées dans différents pays font état de projets de parentalité moindres chez les sujets les plus anxieux. « Environ 35 % des 25-39 ans très inquiets des perspectives pour les générations futures comptent “probablement” ou “certainement” avoir un enfant (ou un enfant supplémentaire) contre 46 % des personnes moins inquiètes », selon l’étude de Bouchet-Valat et Toulemon publiée en juillet 2025 [1]. Si les intentions peuvent évoluer au cours de la vie, « une étude conduite en Allemagne sur 50 000 personnes [2] montre que la probabilité d’avoir au moins un enfant est réduite de 18 % chez les personnes très préoccupées par le climat par rapport à celles peu inquiètes », rapporte le Pr Pelissolo.
L’action pour redonner du sens
Mais la destruction de l’environnement n’est pas le seul motif d’anxiété : crises géopolitiques et guerres, crises économiques, crises sanitaires, fragmentation sociale, individualisme. « La rapidité des évolutions et l’incertitude sont les moteurs de l’anxiété », a résumé le Pr Pelissolo. « L’éco-anxiété n’est pas un trouble à part entière et ne doit pas être séparée des autres facteurs d’anxiété. Elle est à explorer avec deux dimensions pouvant donner lieu à des excès : intensité de la menace perçue et niveau de répercussion sur le sujet (éléments obsessionnels, souffrance) », a recommandé le psychiatre. Elle peut aussi être le révélateur de troubles sous-jacents qu’il faudra dépister et traiter. L’objectif est « la reconstruction d’un parcours de vie », a indiqué le Pr Pelissolo. « On peut proposer à la personne un engagement, une action positive pour l’environnement (grands ou petits gestes) pour redonner du sens. »
Des inégalités à combattre
L’incertitude quant à l’avenir n’explique pas à elle seule la baisse de la fécondité observée dans de nombreux pays, à l’exception du continent africain. Ce « phénomène général et multifactoriel » vient aussi d’une situation socio-économique dégradée. « Les coûts de la parentalité et le temps passé à s’occuper de ses enfants ont considérablement augmenté par rapport aux années 1970 », a relevé David Duhamel, enseignant en économie à Sciences-Po Paris.
« L’organisation du temps pèse beaucoup plus sur les femmes, qui peuvent avoir une vision contraignante de la parentalité et trouver d’autres aspects de réalisation de soi que le travail et la famille (loisirs, amis, voyages) », a analysé pour sa part Hélène Périvier, directrice de recherche à l’Observatoire français des conjonctures économiques à Sciences-Po et présidente du conseil de la famille au sein du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge (HCFEA).
De plus, les normes culturelles ont évolué avec la contraception, les nouvelles représentations de la famille et la fin du mode de vie communautaire. « Le monde moderne n’est pas facile pour accueillir les enfants », a concédé Olivier Rey, chercheur au CNRS, mathématicien et philosophe. « L’arrivée dans la famille est réduite au père et à la mère, qui ne restent pas toujours ensemble par la suite », poursuit-il. La parentalité et surtout la monoparentalité (un quart des familles, dirigées par la mère dans 82 % des cas) pèsent beaucoup sur les femmes.
Construire un avenir pour les enfants
Mais la question principale devrait être de savoir « comment accompagner l’enfant dans de bonnes conditions », a plaidé la Pr Nathalie Rives, chef de pôle biologie, pathologie, physiologie au CHU de Rouen, déplorant que « le seul paramètre actuel, c’est la quantité dans tous les domaines ». Une vision à rebours des discours sur un futur effondrement de l’espèce humaine du fait du ralentissement de la croissance de la population… pourtant passée de 1 milliard à 8 milliards d’individus en seulement 200 ans. « La question est instrumentalisée ! », a ainsi alerté Hélène Périvier, appelant à « s’occuper déjà des enfants qui existent », dont 160 000 victimes de violences sexuelles et près de 3 millions vivant dans la pauvreté.
D'après la séance inaugurale de la grande cause 2026 de l’Académie nationale de médecine, « Natalité et transition démographique. Du désir d’enfant à sa réalisation : l’écart se creuse-t-il ? », le 15 septembre 2026 à Paris.
[1] Bouchet-Valat M et Toulemon L. Les Français·es veulent moins d’enfants. Population & Sociétés, 2025 ; 635(7), 1-4. doi:10.3917/popsoc.635.0001
[2] Golovina K and Jokela M. Personal and Social Worries Associated with the Likelihood of Having Children. Population and Development Review, 2024;50:1239-1266. doi:10.1111/padr.1264
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