Les myrobolans, aujourd'hui appelés myrobalans, appartiennent à la famille des combrétacées. frank600 / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
- L'adjectif mirobolant vient
du mot myrobolan, qui désignait une noix à l'huile parfumée dans l'Antiquité puis un fruit desséché importé d'Asie aux propriétés astringentes au Moyen Âge. - Une pièce de théâtre au XVIIe siècle amorce un tournant en donnant
au mot une nouvelle connotation à travers le personnage principal dénommé Mirobolan, qui prétend être médecin et improvise pour soigner les patients. - Ce vieux remède tombe en désuétude au XIXe siècle,
mais entre dans le dictionnaire comme adjectif avec la signification qu'on lui connaît aujourd'hui : il qualifie ce qui est tellement merveilleux qu'on a peine à croire que c'est vrai.
Un projet mirobolant, une promesse mirobolante, des résultats mirobolants… Aujourd’hui, l’adjectif désigne quelque chose de merveilleux, d’extraordinaire, de mirifique, voire quelque chose d’un peu trop beau pour être vrai. Mais saviez-vous que ce mot vient probablement de l’histoire de la pharmacie ? Car avant « mirobolant », il y avait le myrobolan. Et celui-ci n’avait rien d’un adjectif : c’était une drogue, au sens pharmaceutique du terme, bien connue des médecins et des apothicaires.
Le myrobolan, un fruit qui séduit les apothicaires
L’histoire du mot commence dans l’Antiquité. Il vient du latin myrobalanum, lui-même emprunté du grec myrobalanos, formé de myron, le parfum ou l’onguent, et de balanos, le gland ou la noix. Littéralement, il s’agirait de quelque chose comme un « gland parfumé » [1].
Pline l’Ancien consacre même un chapitre de son Histoire naturelle au myrobalanum. Il décrit une noix provenant notamment d’Arabie et de Thébaïde (Egypte antique), dont on extrayait une huile particulièrement appréciée pour la fabrication des parfums et des onguents. Les commentateurs l’identifient généralement à la noix de ben, issue de Moringa oleifera [2]. Pline la distingue d’ailleurs d’un autre fruit, le phoenicobalanus, produit par un palmier d’Égypte et lui aussi employé dans les parfums, mais considéré comme moins précieux [3]. Mais attention, premier petit piège : ce myrobalanum antique n’est pas exactement le myrobolan qui remplira, quelques siècles plus tard, les tiroirs des apothicaires.
En effet, au Moyen Âge, les myrobolans désignent des fruits desséchés importés d’Asie, dont la chair devient fortement astringente en séchant. Une traduction française de l’Antidotaire Nicolas, qui remonte à la seconde moitié du XIIIe siècle, mentionne déjà des « mirabolans », « mirobolans » et même « mirrobolans » [4].
Les apothicaires distinguaient traditionnellement cinq sortes de myrobolans : les citrins, les Indiens, les chébules, les emblics et les bellériques. Et, petite subtilité, il ne s’agissait pas nécessairement de cinq espèces botaniques différentes*. On les identifie, à l’époque, dans plusieurs préparations, notamment dans les « Pilles sine quibus esse nolo », autrement dit « les pilules dont je ne veux jamais me passer » [4]. Il s’agit presque de marketing avant l’heure ! Elles étaient utilisées aussi bien contre les troubles de la vue que contre les douleurs d’oreille ou encore certaines affections intestinales, bref, tout un programme ! Au début du XVIIIe siècle, Nicolas Lémery vient préciser que les myrobolans sont « légèrement purgatifs et astringents, à peu près comme la rhubarbe » [5].
Mais comment est-on passé de ces fruits purgatifs à une promesse « mirobolante » ?
C’est là que cela devient surprenant, car il faut passer de l’officine au théâtre. En 1670, Noël Lebreton fait représenter Crispin médecin, où le fameux Crispin n’est en réalité pas un médecin et doit improviser pour soigner les patients. Et le vrai médecin de la pièce n’a d’autre nom que… Mirobolan [6]. Pour un spectateur du XVIIe siècle, le clin d’œil devait être beaucoup plus évident qu’aujourd’hui. Le myrobolan était alors une drogue bien connue des Français. Appeler un médecin « Mirobolan » reviendrait un peu à faire entrer aujourd’hui sur scène un « docteur Paracétamol ».
Mais il y a peut-être un second niveau de lecture, encore plus subtil et non moins intéressant : en ancien français, « mire » désignait tout simplement un médecin. Le mot est attesté dès 1155 et dérive du latin medicus. Le nom Mirobolan est donc doublement médical : il renvoie au myrobolan des apothicaires tout en jouant sur mire, le médecin. Alain Rey décrit d’ailleurs explicitement ce jeu de mots dans son Dictionnaire historique de la langue française [1].
Et notre adjectif dans tout cela ?
Au XIXe siècle, notre vieux remède tombe en désuétude, mais son nom commence une nouvelle carrière dans le dictionnaire. « Mirobolant », attesté dès 1836, qualifie ce qui est merveilleux, extraordinaire, avec progressivement cette petite nuance que nous lui connaissons encore : quelque chose de si extraordinaire que l’on peut se demander si ce n’est pas un peu trop beau pour être vrai.
Ainsi, si les myrobolans ont depuis longtemps disparu de nos pharmacies, nous continuons, sans le savoir, à évoquer ces vieux pruneaux médicinaux chaque fois que nous parlons d’un projet, d’une invention ou d’une promesse « mirobolante ».
* Les myrobolans chébules provenaient de Terminalia chebula (Combretaceae ou combrétacées), aujourd’hui appelé badamier chébule ou myrobalan chébule ; les bellériques de Terminalia bellirica (Combretaceae), ou myrobalan bellérique ; les emblics de Phyllanthus emblica (Phyllanthaceae), également appelé groseille indienne. Les myrobolans indiens, quant à eux, correspondaient aussi à Terminalia chebula (Combretaceae), mais récoltés à un autre stade de maturité, tandis que les citrins étaient probablement une forme de cette même espèce, bien qu’ils aient parfois été confondus avec une galle produite sur le même arbre.
[1] Rey A. Dictionnaire historique de la langue française. Édition ultime, 2022.
[2] Caius Plinius Secundus (maior) et traduction de J-B-F-É. Ajasson de Grandsagne. Histoire naturelle de Caius Plinius Secundus. Éditions Panckoucke, 1832.
[3] Caius Plinius Secundus (maior). The Natural History of Pliny. Bell, 1892.
[4] Dorveaux P. L'antidotaire Nicolas. Éditions Welter, 1896. (Le livre propose deux traductions françaises de l'Antidotarium Nicolai, l'une du XIVe siècle suivie de quelques recettes de la même époque et d'un glossaire et l'autre du XVe siècle, incomplète, d'après les manuscrits français 25 327 et 14 827 de la Bibliothèque nationale de France).
[5] Lemery N. Traité universel des drogues simples. Chez Laurent d'Houry, 1723.
[6] de Hauteroche NLB. Crispin médecin : comédie en trois actes et en prose. Chez André, 1801.
5 minutes
Ajouter un commentaire


Commentaires
Cliquez ici pour revenir à l'accueil.