La chaleur, un facteur de risque majeur pour la santé

Les vagues de chaleur en 2026, décrites comme inédites, tant par leur intensité que par leur durée, relancent la question de l’impact du changement climatique sur la santé, alors que ces évènements pourraient devenir de plus en plus fréquents.

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En France, la chaleur est responsable d'environ 5 000 à 6 000 décès par an.

En France, la chaleur est responsable d'environ 5 000 à 6 000 décès par an.OleksiiK / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images

Résumé

Réunis en conférence de presse, une dizaine de chercheurs de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) ont dressé un panorama des études menées par l’institut sur les conséquences sanitaires du changement climatique.

En France, la chaleur cause chaque année de 5 000 à 6 000 décès, soit 1 % de la mortalité totale. Les personnes âgées en concentrent l'essentiel, mais d'autres populations restent exposées : femmes enceintes, jeunes enfants, patients atteints de maladies chroniques, notamment neurodégénératives.

Au-delà des facteurs individuels, l'environnement constitue lui aussi un déterminant de cette vulnérabilité. Les chercheurs insistent enfin sur les bénéfices sanitaires attendus de la décarbonation, ainsi que sur l'efficacité des dispositifs d'alerte et d'intervention ciblée.

Le changement climatique n'est plus seulement un défi environnemental. Il est désormais un enjeu de santé publique. Chaque année en France, plusieurs milliers de décès sont attribuables à des températures non optimales. Si la plupart restent imputables aux vagues de froid, la chaleur a un impact sanitaire grandissant.

Les épisodes de chaleur extrême qui ont frappé la France ces dernières semaines nous le rappellent brutalement et les conséquences sanitaires sont déjà mesurables (cf. notre article du 29 juin 2026).

À l'occasion d'une conférence de presse réunissant une dizaine de chercheurs, l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) dresse un état des lieux des études en cours à l’institut sur les conséquences sanitaires du changement climatique.

Un sujet qu'il a décidé d'ériger en priorité stratégique, avec à la clé cinq programmes d'impulsion dédiés, des partenariats internationaux (notamment avec Harvard, la London School of Hygiene and Tropical Medicine, le Helmholtz, l’ISGlobal), deux nouvelles équipes entièrement consacrées à la thématique (Parsec et Cité) et un programme de coordination thématique sur les maladies infectieuses en lien avec le dérèglement climatique.

De 5 000 à 6 000 décès imputables à la chaleur chaque année

En France, les températures non optimales, qu'elles soient basses ou élevées, sont responsables de 7 à 8 % des 560 000 décès enregistrés chaque année.

Si le froid reste la première cause de mortalité liée aux températures extrêmes, la chaleur représente à elle seule environ 1 % de la mortalité annuelle, soit entre 5 000 et 6 000 décès.

La canicule de 2003 reste la référence traumatique, avec plus de 15 000 décès en excès, recensés en quelques semaines. Une ombre qui plane sur les épisodes récents.

Selon un premier bilan de Santé publique France, la vague de chaleur survenue fin juin 2026 aurait été associée à environ 2 025 décès excédentaires au cours de la semaine du 22 au 28 juin (cf. notre article du 3 juillet 2026).

Alors que la France enregistrait en moyenne quatre jours de vague de chaleur par an à la fin du XXe siècle, elle en compte aujourd'hui douze à quinze. Ce chiffre pourrait être multiplié par cinq d'ici le milieu du siècle, et par dix en l'absence de décarbonation, avec des épisodes caniculaires couvrant potentiellement l’intégralité de la période estivale.

Des décès qui ne se cantonnent pas aux épisodes caniculaires

Les conséquences sanitaires de la chaleur ne se limitent pas aux épisodes officiellement classés comme caniculaires.

Selon Santé publique France, les deux tiers des décès imputables à la chaleur surviennent en dehors des vagues de chaleur officiellement déclarées. Ils sont déclarés lors des journées chaudes, en dessous du seuil déclenchant les dispositifs d’alerte, mais suffisamment nombreuses pour représenter un fardeau sanitaire.

Une étude, menée en France sur près de cinquante ans, établit une relation dose-réponse entre température et mortalité [1]. Le risque est minimal autour de 20 °C puis augmente progressivement lorsque les températures s'en éloignent, à la hausse comme à la baisse. Une exception retient toutefois l'attention : le suicide. Contrairement aux autres causes de décès, son incidence augmente de façon continue avec la température, ce qui en fait l'une des causes de mortalité les plus sensibles aux fortes chaleurs.

Les données du Centre d'épidémiologie sur les causes médicales de décès (CépiDc) confirment par ailleurs que moins de la moitié des décès lors des périodes avec températures élevées sont directement codés comme liés à la chaleur.

Pourtant, dans la majorité des cas, cette dernière agit comme un facteur aggravant de pathologies préexistantes et peut entraîner des décès d’origine cardiovasculaire, respiratoire, neurologique ou rénale, mais également de certains cancers et liés à des troubles psychiatriques.

En résumé, toute personne porteuse d'une maladie chronique est exposée à un surrisque de décès lors des épisodes de chaleur intense.

Les populations vulnérables en première ligne

Si l'augmentation des températures concerne l'ensemble de la population, tout le monde n'y est pas exposé de la même manière. L'âge, la grossesse, certaines maladies chroniques ou encore les traitements médicamenteux modulent fortement la capacité de l'organisme à faire face au stress thermique.

Les personnes âgées concentrent l'essentiel de la mortalité

Parmi les groupes particulièrement vulnérables, les personnes âgées concentrent plus des deux tiers des décès liés à la chaleur, et jusqu'à 80 % lors des étés caniculaires récents (2022, 2023, 2024).

Cette vulnérabilité résulte de plusieurs mécanismes. Le vieillissement altère les capacités de thermorégulation et la sensation de soif, tandis que la fréquence des maladies chroniques et la prise de traitements médicamenteux augmentent avec l'âge.

À ces facteurs individuels s'ajoutent des déterminants sociaux. Selon les données rappelées par les chercheurs, une personne de plus de 65 ans sur trois vit seule en France. Un isolement susceptible de retarder l'identification des situations à risque.

Les effets durables d’une exposition précoce pendant la grossesse et aux plus jeunes âges

Les effets de la chaleur se ressentent dès les premiers stades de la vie fœtale.

Des travaux menés auprès de près de 21 000 femmes enceintes, montrent qu'une exposition à des températures élevées au cours des deux premiers trimestres est associée à une diminution du poids de naissance comprise entre 40 g et 200 g. Les chercheurs décrivent toutefois un résultat paradoxal en fin de grossesse : une exposition entre 32 et 35 semaines d'aménorrhée est, à l'inverse, associée à une augmentation moyenne d'environ 60 g [2]. Les mécanismes en cause n’ont cependant pas encore été élucidés.

Par ailleurs, une autre étude rapporte, pour la première fois, une association entre une exposition à des températures élevées pendant la grossesse et les premiers mois de vie, avec des altérations ultérieures du neurodéveloppement [3].

Un nouveau facteur de risque pour les maladies neurodégénératives

Noémie Letelier (chercheuse au sein de l'équipe Cité à Rennes) attire notamment l'attention sur le million de personnes vivant en France avec une maladie neurodégénérative, notamment la maladie d'Alzheimer. Chez ces patients, les troubles cognitifs, les difficultés à adapter les comportements de protection, les traitements susceptibles d'altérer la thermorégulation et l'isolement social font le nid des complications survenant lors des épisodes de chaleur.

Dans la sclérose en plaques, Giovanna Fanchello (chercheuse à l’Institut Sorbonne de santé publique et lauréate d’une chaire de professeur junior en épidémiologie environnementale et géographie de la santé) présente des résultats préliminaires issus d'une cohorte de 1 200 patients suivis en Île-de-France. Une exposition quotidienne à une température moyenne d'au moins 30 °C est associée à une augmentation d'environ 40 % du risque de poussée, avec un délai d'apparition de 20 à 25 jours. Cette latence pourrait s’expliquer par la cinétique des lésions neurologiques, qui se développent progressivement sur plusieurs semaines.

Des traitements qui majorent le risque

La chaleur peut également modifier le profil de sécurité ou l'efficacité de nombreux traitements. Certains médicaments peuvent favoriser la déshydratation, perturber les mécanismes de thermorégulation ou réduire les capacités d'adaptation de l'organisme aux températures élevées.

C’est le cas par exemple de certains diurétiques, laxatifs, antihypertenseurs, antiépileptiques et antalgiques. Par ailleurs, leur efficacité peut aussi être réduite.

Face à ces situations, l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) rappelle qu'une réévaluation individuelle des traitements peut être nécessaire lors des épisodes de fortes chaleurs et met à disposition des professionnels de santé des recommandations spécifiques sur la prise en charge médicamenteuse pendant la période estivale [4].

Le lieu de vie, un déterminant critique de la vulnérabilité thermique

Les risques ne sont pas inhérents aux seules caractéristiques individuelles. L’environnement est également un déterminant majeur de l’exposition à la chaleur, et contribue, parfois, à creuser les inégalités sociales de santé.

La végétation, un facteur de protection mesurable

Une étude conduite à Paris confirme le rôle protecteur des espaces verts, rapportant que les arrondissements les plus végétalisés présentent un risque plus faible de mortalité lors des épisodes de fortes chaleurs que les secteurs fortement minéralisés [5, 6].

Toutefois cette vulnérabilité ne recoupe pas les inégalités socio-économiques auxquelles on s’attend. Cette fois-ci, ce sont les quartiers les plus aisés qui sont les plus touchés, compte tenu de leur bâti ancien dense et minéral, avec peu d’espaces verts.

Au-delà de ce constat, les chercheurs portent également un message encourageant. Leurs modélisations suggèrent que si l'ensemble des arrondissements parisiens atteignaient le niveau de végétalisation des quartiers les plus verts (soit environ 20 % de couverture végétale), la mortalité liée à la chaleur pourrait diminuer d'environ 30 %, aussi bien lors des journées chaudes (température moyenne supérieure à 22 °C) que pendant les épisodes caniculaires les plus intenses (plus de 25 °C).

Ces résultats plaident en faveur d'une végétalisation plus homogène des villes, non seulement comme mesure d'adaptation au changement climatique, mais également comme levier de réduction des inégalités de santé.

Le logement, un enjeu sanitaire

Les caractéristiques du logement constituent un autre facteur de vulnérabilité.

À partir de la cohorte Constances, qui rassemble près de 200 000 adultes, couplée aux données de la base nationale du bâtiment du Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB), Emeline Lequi (chargée de recherche Inserm au Centre de recherche en épidémiologie et santé publique) a évalué l'influence de la performance énergétique des logements (DPE) sur le risque d'hospitalisation non programmée lors des épisodes caniculaires.

Les premiers résultats, encore préliminaires, montrent que les personnes vivant dans des logements classés F ou G au diagnostic de performance énergétique (souvent qualifiés de « passoires thermiques ») présentent un surrisque élevé d'hospitalisation, toutes causes confondues, lors des vagues de chaleur.

Le projet CoolSleep, coordonné par Paquito Bernard (membre de l’équipe Cité, à Rennes), explore, quant à lui, les conséquences de la température intérieure sur le sommeil et la santé perçue chez des locataires de logements sociaux en Occitanie, en Île-de-France et en Bretagne. Pour le chercheur, la prévention ne peut reposer que sur les seuls comportements individuels, mais doit combiner des interventions à plusieurs échelles (quartier, bâtiment). Il propose, à titre d’exemple, des espaces publics et des centres de rafraîchissement accessibles aux populations les plus exposées.

L’enjeu de la décarbonation

Au-delà du constat, les chercheurs invitent à changer de perspective, pour plus d’optimisme.

Rémi Slama (directeur de recherche à l'Inserm et professeur attaché à l'École normale supérieure) et Tarik Benmarhnia (professeur d'épidémiologie et des sciences du climat entre l'Université de Californie à San Diego et l'Inserm) soulignent que les secteurs les plus émetteurs de gaz à effet de serre en France (transport, agriculture, logement, industrie) sont précisément ceux qui conditionnent les grands déterminants de santé. Le transport, par exemple, influence simultanément les niveaux de pollution atmosphérique, l'exposition au bruit, les habitudes d'activité physique et, in fine, le risque de nombreuses maladies chroniques.

Les bénéfices sanitaires de la décarbonation pourraient être perceptibles bien avant les effets attendus sur le climat. Réduire les émissions de gaz à effet de serre, c'est aussi diminuer l'exposition aux polluants atmosphériques, favoriser des modes de déplacement actifs, améliorer les conditions de logement et prévenir une partie de la morbidité et de la mortalité associées. Les chercheurs estiment que ces cobénéfices pourraient se traduire par une réduction de plusieurs dizaines de milliers de décès chaque année.

L'adaptation aux épisodes de chaleur constitue un autre levier d'action immédiat. Des expériences conduites à Montréal et à New York montrent que des systèmes d'alerte associés à des plans d'intervention ciblés (ouverture de centres de rafraîchissement, mobilisation des services sociaux et sanitaires, identification proactive des personnes les plus vulnérables) permettent de réduire jusqu'à 50 % la mortalité et la morbidité attribuables aux fortes chaleurs.

Le changement climatique est désormais une réalité clinique autant qu'environnementale. Les connaissances scientifiques s'accumulent, les populations à risque sont mieux identifiées et les leviers d'action commencent à être documentés. Pour les chercheurs, l'enjeu n'est plus tant de démontrer les effets sanitaires du réchauffement climatique que de traduire ces connaissances en politiques publiques.

Sources

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