Le paracétamol reste l’antalgique de palier 1 et l’antipyrétique de référence pendant la grossesse.globalmoments / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
Médicament le plus consommé en France, le paracétamol est l’antalgique de première intention, y compris pendant la grossesse. Il fait l'objet, de façon récurrente, d'allégations relayées dans l’espace médiatique.
Après une polémique aux États-Unis sur un lien supposé, et depuis démenti, entre autisme et paracétamol pendant la grossesse, ce médicament fait l’objet d’une nouvelle controverse avançant qu’il aurait un effet « féminisant » sur les fœtus masculins.
Ce que dit la controverse
La controverse trouve son origine dans une courte vidéo, relayée sur les réseaux sociaux, dans laquelle une personnalité de téléréalité affirme avoir renoncé au paracétamol pendant sa grossesse, en dépit de ses douleurs, au motif qu’il provoquerait une « féminisation » des fœtus masculins.
Largement commenté et diffusé, ce témoignage trouve un écho auprès des futures mères, générant inquiétudes et culpabilité.
Ce que disent les études
Le paracétamol, comme d’autres antalgiques, a fait l'objet d'investigations scientifiques quant à un éventuel effet perturbateur endocrinien chez l’adulte et pendant la grossesse [1, 2]. Si les modèles expérimentaux animaux invitent à une certaine prudence, les effets chez l’homme, demeurent, à ce jour, non validés.
Des travaux menés chez l'animal ont mis en évidence une diminution de la production de testostérone après exposition prolongée au paracétamol [3], tandis que des études sur tissus fœtaux humains cultivés in vitro ont montré une baisse de certaines hormones impliquées dans le développement des organes génitaux masculins (dont la testostérone et INSL3) [4]. Ces résultats ont motivé l'exploration d'un lien possible avec des anomalies génitales rares, dont la cryptorchidie.
Une étude portant sur 2 297 femmes danoises et finlandaises a ainsi observé, dans la cohorte danoise, une association dose-dépendante entre analgésiques légers et cryptorchidie congénitale [5]. Cependant, l’association n’a pas été retrouvée dans la cohorte finlandaise, ni confirmée par les méta-analyses ultérieures [6, 7].
Ces études présentent des limites méthodologiques inhérentes aux deux grands types d'approches mobilisées [8] :
- les études expérimentales présentent des limites en particulier sur la reproductibilité inter-modèle. Par ailleurs, l'extrapolation des données animales à l'humain reste délicate, la capacité de détoxification du paracétamol variant considérablement d'une espèce à l'autre. Quant aux fragments de tissus fœtaux humains, cultivés ou xénogreffés sur souris, ils sont eux-mêmes contraints par une durée d'expérimentation limitée et par les différences de métabolisation médicamenteuse entre espèces ;
- les études épidémiologiques nécessitent de collecter de grandes quantités d'informations provenant de cohortes de grandes tailles. La plupart d’entre elles ne renseignent ni sur la durée des prises, ni sur la dose, ni sur le trimestre d'exposition, empêchant de distinguer une prise ponctuelle d'une exposition prolongée. Par ailleurs, le bagage génétique et les multiples sources d’expositions auxquelles fœtus et enfant sont soumis ne sont pas systématiquement intégrés comme facteurs de correction.
Ce que disent les agences sanitaires et les sociétés savantes
Le Centre de référence des agents tératogènes (Crat), financé par l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris et par l’Agence nationale de sécurité des médicaments et des produits de santé (ANSM), conclut qu’ « à ce jour, les biais méthodologiques de ces études ne permettent pas de retenir ces associations » précisant, plus largement, « que les données publiées chez les femmes enceintes exposées au paracétamol sont nombreuses, quel que soit le terme de la grossesse, et aucun effet malformatif, fœtal ou néonatale attribuable à la molécule n’a été retenu à ce jour » [9].
L'ANSM ne s'est pas exprimée sur l'allégation de « féminisation » pour le paracétamol. Le terme est d’ailleurs peu précis et entretient un « flou » sur la nature de l’effet supposé (hormonal, ectopie testiculaire, ambiguïtés sexuelles/intersexe, genre, infertilité future).
L’agence sanitaire reconnaît le paracétamol comme l'antalgique de palier 1 et l'antipyrétique de référence chez la femme enceinte, quel que soit le terme de la grossesse. Il peut être utilisé pendant la grossesse et l’allaitement, à la dose efficace la plus faible, pendant la durée la plus réduite possible [10].
C’est l’antalgique de première intention pendant la grossesse, alors que les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) exposent le fœtus à des risques graves (fausse couche, malformation congénitale, insuffisance rénale, fermeture prématurée du canal artériel, travail prolongé, hémorragies obstétricales) et sont formellement contre-indiqués à partir du 6e mois de grossesse.
Il n’en reste pas moins que le paracétamol, comme tout médicament, expose aussi à un risque iatrogène, mais les effets indésirables, bien qu’existants, restent rares. Le principal risque est le surdosage, première cause de transplantation hépatique d’origine médicamenteuse en France [10].
La prévention repose sur le respect de la posologie recommandée (dose de 60 mg/kg/jour, dans la limite de 3 g par jour, voire 4 g pour les personnes pesant au moins 50 kg), fractionnée en plusieurs prises quotidiennes avec un intervalle minimal de 4 heures) [10].
Aucune société savante ne recommande d’éviter le paracétamol pendant la grossesse.
Ce qu’il faut retenir
Aucune donnée chez l’humain ne valide à ce jour l'hypothèse d'une « féminisation » fœtale par le paracétamol.
La prudence invoquée par certains chercheurs n'est pas dénuée de tout fondement scientifique, mais repose sur un faisceau d'indices à consolider et non sur une causalité démontrée. Les signaux expérimentaux, retrouvés sur modèles animaux et sur cultures tissulaires, ne sont dans l’état actuel des connaissances ni transposables ni confirmés chez l’homme.
Le principe de précaution s’applique dans la mesure où il faut viser la dose efficace la plus faible possible pendant la durée la plus courte possible.
Le paracétamol reste l’antalgique de palier 1 et l’antipyrétique de référence pendant la grossesse.
[1] Albert O et al. Paracetamol, aspirin and indomethacin display endocrine disrupting properties in the adult human testis in vitro. Hum Reprod, 12 mai 2013. doi: 10.1093/humrep/det112
[2] Bauer A et al. Paracetamol use during pregnancy _ a call for precautionay action. Nature Reviews Endocrinology, 23 septembre 2021;17:757-766. doi: 10.1038/s41574-021-00553-7
[3] Kristensen DM et al. Paracetamol (acetaminophen), aspirin (acetylsalicylic acid) and indomethacin are anti-androgenic in the rat foetal testis. Int J Androl, juin 2012;35:377-84. doi: 10.1111/j.1365-2605.2012.01282.x
[4] Mazaud-Guittot S et al. Paracetamol, aspirin, and indomethacin induce endocrine disturbances in the human fetal testis capable of interfering with testicular descent, J Clin Endocrinol Metab, 2013 Nov;98(11):E1757-67. doi: 10.1210/jc.2013-2531
[5] Kristensen DM et al. Intrauterine exposure to mild analgesics is a risk factor for development of male reproductive disorders in human and rat, Hum Reprod, 2011 Jan;26:235-44. doi: 10.1093/humrep/deq323
[6] Gurney J et al. Analgesia use during pregnancy and risk of cryptorchidism: a systematic review and meta-analysis, Hum Reprod, May 2017;32:5:1118-1129. doi: 10.1093/humrep/dex047
[7] Eletri L et al. Association between in utero exposure to acetaminophen and external genital tract malformations in boys and girls: a systematic review and meta-analysis. Hum Reprod, mars 2026;41:3:427-442. doi : 10.1093/humrep/deaf253
[8] Mazaud-Guittot S et al. Effets du paracétamol chez les femmes enceintes : pourquoi sont‑ils si difficiles à évaluer ? (The Conversation, 14 mars 2022)
[9] Paracétamol – Grossesse (Crat, 7 juillet 2024)
[10] Le paracétamol (ANSM, 25 juin 2024)
5 minutes
Ajouter un commentaire



Commentaires
Cliquez ici pour revenir à l'accueil.