L’urine de chameau était, entre autres, utilisée pour l’hygiène buccale.josevilchez / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
Se gargariser avec un sel issu de l’urine de chameau… L’idée est certes rebutante ! Pourtant, ce type de remède a bel et bien existé et s’inscrit pleinement dans la pharmacopée des XVIIe et XVIIIe siècles où les denrées provenant de l’Orient étaient particulièrement recherchées et souvent idéalisées.
De la théorie du sel d’ammoniac...
Le droguiste Pierre Pomet explique en effet que, dans les déserts d’Afrique et d’Arabie, les caravanes de chameaux laissent derrière elles de longues traces d’urine que le soleil dessèche presque instantanément. Cette matière, ainsi « cuite » par la chaleur, se transformerait en une masse blanche que l’on peut recueillir. C’est, selon lui, comme cela que se forme le « sel d’ammoniac », une substance très utilisée en médecine [1].
Cette explication, aujourd’hui déroutante, trouve un certain écho chez le célèbre chimiste Nicolas Lémery qui souligne que toutes les parties du chameau contiennent une grande quantité de ce « sel volatil ». Il décrit le chameau comme une véritable usine à remèdes, car son urine était notamment utilisée pour l’hygiène buccale, sa graisse servait à traiter les hémorroïdes, et sa fiente elle-même était considérée comme médicinale [2]…
Pour revenir au sel d’ammoniac, celui-ci occupe une place importante dans les préparations pharmaceutiques de l’époque. Il était prétendument capable d’ouvrir l’appétit et d’être sudorifique, une propriété intéressante dans la théorie des humeurs.
Aussi il était recommandé dans les fièvres intermittentes et prescrit dans l’esquinancie (terme ancien désignant des affections de la gorge comme l’angine ou l’amygdalite), sous forme de gargarisme, ce qui peut surprendre si l’on garde à l’esprit son origine supposée [1, 3]…
Cependant, au XVIIIe siècle, l’origine réelle du sel ammoniac est progressivement élucidée. Les auteurs de l’Encyclopédie rapportent les observations d’un missionnaire jésuite en Égypte, qui décrit précisément son mode de fabrication [4].
Faute de bois, les habitants utilisent les excréments d’animaux comme combustible. La suie obtenue est ensuite mélangée à du sel marin et à de l’urine, puis chauffée plusieurs jours dans des récipients clos. Le sel ammoniac se sublime alors et se dépose sur les parois [3, 4]. Cette description met fin à la théorie d’une formation par l’urine de chameau dans les sables du désert (il n’en reste pas moins que les gargarismes étaient faits avec un sous-produit des fientes…).
À son analyse chimique
D’ailleurs, l’analyse chimique de la substance vient confirmer ce changement de perspective. En 1777, le chimiste Hilaire-Marin Rouelle, démonstrateur au jardin du Roi, montre dans ses « Observations sur l'urine de chameau, fraîche & putréfiée » que l’urine du camélidé ne contient pas de sel ammoniac [5].
Pour autant, le fluide n’est pas dénué de toute tradition médicale. Dans le monde arabo-islamique, il est utilisé depuis des siècles pour diverses affections, notamment digestives, et parfois comme produit d’hygiène en particulier comme shampoing. Ces usages, rapportés dès le Moyen Âge et associés à la médecine prophétique, témoignent d’une pratique bien établie [6, 7].
Des travaux contemporains se sont même intéressés à sa composition. L’urine de chameau se distingue par un pH alcalin élevé et une forte concentration en sels minéraux [8]. On y a également identifié divers métabolites et des anticorps particuliers, les « nanobodies », dont certaines propriétés font aujourd’hui l’objet de recherches [9].
Ainsi, entre les récits des droguistes et apothicaires du Grand Siècle, les observations des chimistes des Lumières et les investigations contemporaines, l’urine de chameau illustre parfaitement l’évolution de la matière médicale autrement appelée pharmacognosie, qui reste une discipline à la croisée de l’histoire et de l’innovation thérapeutique.
[1] Pomet P, Pomet J. Histoire générale des drogues simples et composées [...]. 1735, Paris: E. Ganeau et L.-E. Ganeau fils.
[2] Lémery N. Traité universel des drogues simples, mises an ordre alphabetique. 1714: chez Laurent d'Houry.
[3] Diderot D. Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, recueilli des meilleurs auteurs et particulièrement des dictionnaires anglois de Chambers, d'Harris, de Dyche, etc. par une société de gens de lettres, mis en ordre et publié par M. Diderot, et quant à la partie mathématique par M. d'Alembert... Dix volumes in-folio dont deux de planches... proposés par souscription. 1751, Paris, Briasson.
[4] Fleuriau d'Armenonville TC. Nouveaux mémoires des missions de la Compagnie de Jésus dans le Levant. 1717: Chez Hippolyte-Louis Guerin.
[5] Vandermonde CA. Journal de médecine, chirurgie, pharmacie, & c. 1778: chez Vincent.
[6] Amina R et al. Ethnopharmacological survey of the therapeutic use of camel urine in the Guelmim-Oued Noun and Laayoune-Sakia El Hamra regions of Morocco. Scientific African, 2024;26:e02377.
[7] Abdel Gader AGM and Alhaider AA. The unique medicinal properties of camel products: A review of the scientific evidence. Journal of Taibah University Medical Sciences, 2016;11(2):98-103.
[8] Amina R, Habiba R, Abouddihaj B. Camel urine as a potential source of bioactive molecules showing their efficacy against pathogens: A systematic review. Saudi J Biol Sci., 2024;31(5):103966.
[9] Al-Numair NS et al. Camels’ biological fluids contained nanobodies: promising avenue in cancer therapy. Cancer Cell International, 2022;22:279.
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