Bon usage

Écrans solaires : plus de mal que de bien ?

Les produits de protection solaire font l’objet d’une remise en cause croissante sur les réseaux sociaux. Une opportunité de faire le point sur la réalité de leurs bénéfices et sur leur éventuelle toxicité.

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Bien appliqués, les écrans solaires préviennent coups de soleil et cancers cutanés.

Bien appliqués, les écrans solaires préviennent coups de soleil et cancers cutanés.  Drazen Zigic / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images

Résumé

À l’approche de l’été, les écrans solaires font l’objet d’une remise en cause croissante sur les réseaux sociaux, en particulier aux États-Unis. Porté par des influenceurs, des célébrités et certaines figures politiques américaines, ce mouvement soupçonne certains filtres organiques d’effets perturbateurs endocriniens, accuse les écrans solaires de limiter la synthèse de vitamine D par la peau et conteste parfois leur efficacité dans la prévention des cancers cutanés.

Ces inquiétudes ne sont pas toutes dénuées de fondement : plusieurs études ont montré que certains filtres solaires organiques peuvent passer dans la circulation sanguine, ce qui justifie des recherches toxicologiques complémentaires en cours. De plus, certains de ces filtres ont des effets endocriniens avérés pris en compte par les autorités sanitaires européennes. Mais ces données ne signifient pas pour autant que les écrans solaires sont dangereux ou inutiles. Les recommandations elles-mêmes adoptent une position nuancée, reconnaissant la nécessité de mieux documenter certains ingrédients tout en rappelant que les bénéfices de la protection solaire restent établis.

Les allégations du mouvement anti-écran solaire sont une excellente opportunité de faire le point sur ce que l’on sait (et ne sait pas) sur les écrans solaires et leurs effets, afin de distinguer les incertitudes scientifiques réelles des interprétations excessives, et promouvoir une exposition solaire raisonnée plutôt qu’un rejet global de la photoprotection.

Depuis peu, à travers les réseaux sociaux, un nouveau mouvement anti-écran solaire prend de l'ampleur, en particulier aux États-Unis. Il semble en partie motivé par une méfiance croissante à l'égard des conseils de santé des experts et des autorités réglementaires. Peu avant de devenir ministre de la Santé du gouvernement américain, Robert F. Kennedy Jr. a ainsi accusé la Food and Drug Administration américaine (FDA) de mener une « guerre » et une « répression agressive » contre le soleil [1]. Parallèlement, des célébrités et des influenceurs ont remis en question la sécurité des ingrédients contenus dans les crèmes solaires et vanté les bienfaits de la lumière du soleil pour la santé. À la veille des vacances d’été, il nous a semblé intéressant de faire le point sur ces allégations.

Pourquoi cette remise en question des bénéfices des écrans solaires ?

Les inquiétudes du mouvement anti-écran solaire découlent en partie de données montrant que les filtres organiques présents dans certaines crèmes solaires sont absorbés dans la circulation sanguine, avec un potentiel effet systémique de perturbation endocrinienne. De plus, l'exposition au soleil stimulant la production de vitamine D, les écrans solaires sont accusés de contribuer aux carences en cette vitamine à laquelle les mêmes influenceurs attribuent toute une série de supposés bienfaits pour la santé (pour une synthèse sur les nombreux bénéfices avérés de l’exposition au soleil sur la santé en général, et sur ses mécanismes d’action, lire par exemple [2] ou [3]).

À ces accusations s’ajoute celle portant sur une absence de preuves relatives quant à l’efficacité clinique des écrans solaires en termes de prévention des mélanomes.

Enfin, mais à un bien moindre degré, les détracteurs des écrans solaires évoquent la toxicité des nanoparticules (présentes dans certains produits), les cas d’allergies de contact (réels, mais exceptionnels), voire que leur usage provoque un faux sentiment de sécurité conduisant à une surexposition solaire.

Sur la pénétration sanguine des filtres solaires organiques

Les principes actifs utilisés comme filtres solaires se répartissent en deux catégories : organiques et minéraux. En 2019, une étude menée sur 24 participants par des chercheurs de la FDA [4] a mis en avant que 4 filtres organiques couramment utilisés dans les crèmes solaires - l'avobenzone, l'ecamsule, l'octocrylène et l'oxybenzone - étaient absorbés dans la circulation sanguine à des niveaux suffisamment élevés pour justifier, au plan réglementaire, des examens supplémentaires (taux sanguins supérieurs à 0,5 ng/mL). Cette étude a été réalisée dans des conditions d’utilisation maximale où le corps de chaque participant était recouvert à 75 % de crème solaire (2 mg/cm2 de peau), 4 fois par jour pendant 4 jours.

Une étude de suivi réalisée en 2020 [5], sur 48 participants, a testé 3 des 4 filtres organiques cités précédemment ainsi que 3 autres (homosalate, octisalate, octinoxate), a confirmé que ces ingrédients étaient absorbés de manière systémique. Elle s’est également penchée sur l’absorption après une seule application de crème solaire et a révélé que tous les filtres organiques testés étaient présents dans le sang à des concentrations « dépassant le seuil fixé par la FDA pour une éventuelle dispense de certaines études de sécurité supplémentaires sur les crèmes solaires ».

Ainsi, l’hypothèse d’une absence d’exposition systémique n’est pas tenable pour ces filtres organiques, ce qui impose de documenter leur métabolisme, leur distribution, leur élimination, leur potentiel d’accumulation, leur toxicité chronique, leurs effets sur la reproduction, leur génotoxicité et les éventuelles perturbations endocriniennes. Pour autant, dans une foire aux questions publiée en 2022 [6], la FDA a précisé que ses résultats n’impliquaient pas que l’on doive cesser d’utiliser des crèmes solaires en attendant le résultat de ces études toxicologiques. De plus, dans une déclaration distincte publiée précédemment sur son site [7], l’agence avait réaffirmé que ces résultats « ne signifient pas que la FDA ait conclu que l’un des ingrédients testés soit dangereux pour une utilisation dans les crèmes solaires, et le fait que la FDA cherche à obtenir des informations supplémentaires ne va pas non plus dans ce sens. »

Pour les personnes que ces données inquiètent néanmoins, la FDA rappelle qu’il existe des écrans solaires à base de filtres minéraux (oxyde de zinc ou dioxyde de titane), deux ingrédients disposant de données suffisantes pour être « reconnus généralement comme sûrs et efficaces » (Grase, Generally Recognized As Safe and Effective) par la FDA.

Sur les effets perturbateurs endocriniens des filtres organiques

L’oxybenzone (benzophénone-3) est le filtre organique le plus discuté sur le plan endocrinien. Des études in vitro, chez l’animal et certaines chez l'homme (observationnelles) suggèrent des interactions potentielles avec les voies estrogéniques, androgéniques ou thyroïdiennes. Chez les hommes, les benzophénones ont été associées à une baisse de la qualité et de la motilité des spermatozoïdes, tandis que chez les femmes, leur impact sur la réserve ovarienne et les résultats en matière de fertilité semble moins marqués [8].

La position des autorités sanitaires européennes sur la sécurité de ces filtres organiques est nuancée. Le Comité scientifique sur la sécurité des consommateurs (SCCS, Scientific Committee on Consumer Safety) de la Commission européenne n’a pas conclu à une interdiction générale de la benzophénone-3, mais a proposé des restrictions de concentration selon les catégories de produits et les scénarios d’exposition. Dans son avis [9], le Comité considère certaines concentrations comme sûres (2,2 % dans les crèmes solaires pour le corps, les vaporisateurs à gaz propulseur et les vaporisateurs à pompe), tout en jugeant d’autres usages insuffisamment sûrs ou nécessitant limitation.

Le même raisonnement vaut pour l’octocrylène et l’homosalate. L’octocrylène est utilisé pour sa photostabilité et sa capacité à stabiliser l’avobenzone, mais il est aussi remis en cause pour son potentiel allergisant et certains signaux toxicologiques. Il est considéré comme sûr par le SCCS à des concentrations n’excédant pas 10 % dans les crèmes solaires [10]. L’homosalate est, lui, considéré comme sûr à des concentrations inférieures à 7,34 %, mais uniquement dans les crèmes solaires destinées au visage [11].

Sur les effets des écrans solaires sur la synthèse de vitamine D

En 2020, un article intitulé « L’exposition insuffisante au soleil est devenue un véritable problème de santé publique » a été publié par une équipe internationale [12]. Les auteurs y affirment que « des études menées au cours de la dernière décennie indiquent qu'une exposition insuffisante au soleil pourrait être responsable de 340 000 décès par an aux États-Unis et de 480 000 décès par an en Europe, ainsi que d'une augmentation de l'incidence du cancer du sein, du cancer colorectal, de l'hypertension artérielle, des maladies cardiovasculaires, du syndrome métabolique, de la sclérose en plaques, de la maladie d'Alzheimer, de l'autisme, de l'asthme, du diabète de type 1 et de la myopie. ». Les détracteurs des écrans solaires ont fait grand cas de cet article, ignorant les remarques des auteurs sur l’absence de responsabilité des écrans solaires dans cette insuffisance d’exposition.

À titre d’exemple, ces auteurs citent une étude [13] ayant conclu qu'une utilisation adéquate d’un écran solaire (≥ 2 mg/cm²) prévient les coups de soleil sans nuire à la synthèse de la vitamine D. Elle a été menée auprès de 82 participants incluant un groupe témoin de 20 volontaires restés en Pologne et 62 volontaires polonais en vacances aux Canaries. Les vacanciers ont été répartis en trois groupes : 22 participants ont appliqué leur propre crème solaire sans recevoir d’instructions particulières, tandis que deux groupes de 20 participants ont reçu des crèmes solaires de facteur de protection solaire (FPS ou SPF en anglais) 15 et bénéficié de conseils visant à optimiser l’application du produit. Au bout d’une semaine, les personnes ayant suivi les consignes d'application efficace n'ont présenté aucun coup de soleil, tandis que celles ayant appliqué leur propre crème solaire ont présenté des coups de soleil quotidiens. Pourtant, les trois groupes ont présenté une augmentation similaire et significative de leurs concentrations sériques de 25(OH)D, comparées aux concentrations d’un groupe resté en Pologne.

Néanmoins, au moins une étude randomisée ouverte similaire à l’étude polonaise (écran systématique versus écran selon l’appréciation personnelle), plus récente et ayant utilisé un écran avec un SPF 50+, a montré des concentrations sériques de 25(OH)D significativement inférieures dans le groupe appliquant une protection systématique [14].

Une revue sur ce sujet publiée en 2019 [15] a conclu que l'utilisation d'un écran solaire n'avait que peu ou pas d'impact sur le statut en vitamine D. Une autre revue publiée la même année est arrivée aux mêmes conclusions [16], mais sa crédibilité est entachée par le fait d’avoir été financée par diverses marques d’écrans solaires.

Sur l’efficacité clinique des écrans solaires

L’usage des écrans solaires est recommandé pour la prévention des mélanomes, mais également d’autres cancers de la peau : carcinomes basocellulaires et carcinomes épidermoïdes. Mais selon les tenants du mouvement anti-écran solaire, cette recommandation repose sur des données fragiles, en particulier en ce qui concerne les mélanomes.

L’étude princeps sur l'efficacité des écrans solaires comme moyen de prévention contre les cancers cutanés est un essai randomisé mené en Australie [17]. En 1992, 1 621 habitants de Nambour, une commune du Queensland, âgés de 25 à 75 ans et sélectionnés au hasard, ont été répartis de manière aléatoire dans deux groupes : l'un devait appliquer quotidiennement de la crème solaire sur la tête et les bras, tandis que l'autre pouvait le faire à sa discrétion, le tout en association avec une supplémentation de 30 mg de bêta-carotène ou un placebo, pendant 4 ans. Dix ans après la fin de l'essai, 11 nouveaux carcinomes épidermoïdes primaires avaient été identifiés dans le groupe utilisant quotidiennement un écran solaire, et 22 dans le groupe l'utilisant de manière ponctuelle (HR=0,50 ; IC95% [0,24-1,02]). La réduction des carcinomes épidermoïdes invasifs était substantielle (3 dans le groupe actif contre 11 dans le groupe témoin, HR=0,27, IC95% [0,08-0,97]) par rapport à celle observée pour les carcinomes pré-invasifs (HR=0,73, IC95% [0,29-1,81]). Cependant, dans cette étude princeps, l'incidence des carcinomes basocellulaires n'a pas été réduite de manière significative par l’usage d’un écran solaire, peut-être en raison de la pathogenèse prolongée de ces tumeurs (durée de l’étude insuffisante).

À noter par ailleurs, une analyse en sous-groupes prédéfinie dans cet essai a également confirmé que son utilisation régulière freine les signes de vieillissement cutané causés par les UV.

Un autre vaste essai contrôlé randomisé australien [18] a révélé une réduction significative du taux de développement de kératoses actiniques (précurseurs du carcinome épidermoïde) chez les participants randomisés pour utiliser régulièrement un écran solaire, par rapport aux témoins qui ont utilisé une crème de base inactive pendant une saison estivale (HR=0,62, IC95% [0,54-0,71]).

D’autres études sont depuis venues confirmer ces résultats. Par exemple, une vaste étude observationnelle norvégienne [19] a révélé que l'utilisation d'un écran solaire avec un SPF de 15 ou plus était associée à une réduction de 33 % du risque de mélanome chez les femmes par rapport à celles utilisant un SPF inférieur à 15.

Face à ces conclusions, les opposants à l’usage des écrans solaires font valoir une critique de l’Institut Cochrane sur l’étude princeps australienne [20] : celle-ci présenterait « de nombreux risques imprécis liés à d'autres biais, notamment une évaluation imprécise des interactions possibles entre les effets des différentes interventions évaluées (à savoir, les crèmes solaires et le bêta-carotène) ».

De plus, ces détracteurs citent une méta-analyse parue en 2018 [21], intégrant 29 études (environ 314 000 personnes et 11 000 mélanomes), qui concluent que « ni le mélanome (25 études ; 9 813 cas) ni les cancers de la peau autres que le mélanome (5 études ; 857 cas) n'ont été associés à l'utilisation d'écrans solaires, avec un IC95% de 1,10 (0,92-1,33) et de 0,99 (0,62-1,57), respectivement. » Étrangement, cette méta-analyse note que « les données cumulées antérieures aux années 1980 montraient une association positive relativement forte entre la prévention du mélanome et l'utilisation d'écrans solaires (HR=2,35, IC95% [1,66-3,33]). […] Cette association n'était plus statistiquement significative dès le début des années 1990 ».

Par ailleurs, sur le plan de la sécurité, les auteurs précisent également que « les données actuelles ne suggèrent pas d'augmentation du risque de cancer de la peau liée à l'utilisation d'écrans solaires », ce qui coupe l’herbe sous le pied des influenceurs qui prétendent le contraire.

Selon une revue canadienne de 2020 [22], « cette méta-analyse (et d’autres) incluent des études rétrospectives présentant des incohérences méthodologiques d'une étude à l'autre, et portant parfois uniquement sur des filtres UVB (plutôt que sur des crèmes solaires à large spectre). » De plus, la solidité de ces travaux repose fréquemment sur la capacité des participants à appliquer rigoureusement les conseils d’application des écrans, sans qu’il soit possible de contrôler cet élément.

Néanmoins, dans l'ensemble, selon ces auteurs et le consensus international actuel, les données disponibles de bonne qualité méthodologique suggèrent que les écrans solaires préviennent effectivement les cancers de la peau.

Conclusion

En définitive, les critiques adressées aux écrans solaires se révèlent une bonne opportunité de faire le point sur leurs bénéfices et leurs zones d'ombre : l’absorption systémique de certains filtres organiques est désormais bien documentée et justifie les études toxicologiques complémentaires en cours, notamment sur leurs effets endocriniens potentiels. Pour autant, les données disponibles ne permettent pas de conclure que les crèmes solaires seraient dangereuses aux conditions d’utilisation recommandées, ni qu’elles devraient être abandonnées.

Les bénéfices de la photoprotection restent solides : les écrans solaires réduisent les coups de soleil, contribuent à prévenir certains cancers cutanés, ralentissent le photovieillissement et ne semblent pas compromettre de manière significative le statut en vitamine D. Les incertitudes portent davantage sur le choix des filtres, les concentrations acceptables et la qualité des études disponibles que sur le principe même de la protection solaire.

L’enjeu n’est donc pas de choisir entre soleil et écran solaire, mais de promouvoir une exposition solaire raisonnée, suffisante pour les bénéfices physiologiques attendus, sans ignorer les risques bien établis des rayonnements ultraviolets. En pratique, la protection solaire doit rester multimodale : recherche de l’ombre, vêtements couvrants, lunettes, exposition aux heures les moins intenses et utilisation d’un écran solaire adapté lorsque l’exposition est inévitable. Pour les personnes préoccupées par certains filtres organiques, les écrans minéraux à base d’oxyde de zinc ou de dioxyde de titane constituent une alternative rassurante.

Sources

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