Interview du Pr Bertrand FOUGERE, chef du pôle vieillissement au CHU de Tours.PIKSEL / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
La prévention de la dépendance des personnes âgées constitue un défi majeur dans une société vieillissante comme la France et d'autres pays. Développé par l’Organisation mondiale de la santé, le programme Icope, acronyme de Integrated Care for Older People, a pour objectif de retarder la dépendance en repérant précocement les facteurs de fragilité chez les seniors. La démarche déployée depuis 2019 avec le Gérontopôle du CHU de Toulouse a été expérimentée sur 13 territoires pilotes en France. Aujourd'hui, le ministère de la Santé a décidé de généraliser ce dispositif.
Concrètement, il s'agit de télécharger une des trois applis proposées sur le store (Icope et moi, Icope Monitor ou Digicope) et d'autoévaluer six capacités essentielles pour bien vieillir en santé : la mémoire, la mobilité, la nutrition, la vue, l'audition et le moral via des tests proposés sur l'appli. Ensuite, il est conseillé de consulter un professionnel de santé selon les résultats du test. Ce protocole est à refaire tous les 6 mois. Ce programme s'adresse aux 60 ans et plus. Selon les territoires, des ambassadeurs sont à leur disposition pour en faciliter l'accès.
Pour le Pr Bertrand Fougère, chef du pôle Vieillissement au CHU de Tours, le déploiement du programme Icope auprès de la population française et des professionnels de santé constitue une base solide pour soutenir le programme de dépistage précoce et de prévention de la perte d'autonomie engagé par la France.
TRANSCRIPTION*
VIDAL News. Parole d'experts. David Paitraud reçoit Pr Bertrand Fougère, gériatre, chef du pôle Vieillissement au CHU de Tours et auteur du livre L'âge, c'est dans la tête aux éditions Vuibert.
Bien vieillir, c'est pouvoir anticiper, prévenir une perte d'autonomie. Cette anticipation passe par le repérage précoce des signes de fragilité via le programme Icope (Integrated Care for Older People), acronyme que l'on peut traduire par des « soins intégrés pour les personnes qui vieillissent ». La France a décidé de généraliser ce dispositif [1, 2, 3].
Le service du Pr Fougère a participé à l'expérimentation d'Icope, qui a précédé la généralisation.
David Paitraud. Quel est le principe d'Icope ?
Pr Bertrand Fougère. Icope est un programme qui a été développé en 2019 par l'Organisation mondiale de la santé (OMS), porté en France par le Gérontopôle du CHU de Toulouse, centre collaborateur de l'OMS. La phase expérimentale s'est déroulée entre 2019 et 2025 dans le cadre de l'article 51 porté par le ministère de la Santé sur 13 territoires pilotes en France.
Le principe du programme Icope est de pouvoir repérer précocement six grandes capacités qui sont considérées comme essentielles pour vieillir en santé :
- la mémoire ;
- la mobilité ;
- la nutrition ;
- la vue ;
- l'audition ;
- le moral.
On considère que si on repère précocement des fragilités dans une de ces six capacités, on peut ensuite intervenir tôt et intégrer les gens dans un parcours de soins et donc faire en sorte que la perte d'autonomie soit retardée.
La France est moteur dans ce programme, mais l'Icope est développé dans d'autres pays : à la fois en Europe, mais aussi en Amérique du Sud et en Asie. Il a vocation à se développer un peu partout dans le monde, car le vieillissement de la population est mondial.
Quel est le mode d'emploi d'Icope ?
Concrètement, l'expérimentation est terminée depuis 2025. Aujourd'hui, l'Icope est généralisé sur tout le territoire français. L'idée est que les gens s'approprient leur propre santé. On invite les gens à auto-évaluer ces six capacités. Cela dure une dizaine de minutes. Ils téléchargent une application sur leur smartphone, Android ou Apple. Trois applications au choix sont disponibles sur les stores :
Objectivement, c'est à peu près les mêmes en termes de faisabilité.
L'autoévaluation sur la mobilité, par exemple, consiste à effectuer cinq levées de chaises sans accoudoir. Il faut se chronométrer, sachant que le temps normal est de moins de 14 secondes. À la fin du test, les résultats sont générés dans un PDF. Ensuite, la personne est invitée à consulter un professionnel de santé pour présenter ses résultats.
Si elle a mis plus de 14 secondes pour faire cet exercice de mobilité, une évaluation plus approfondie s'avérera nécessaire : est-ce qu'il y a un déficit musculaire ? Est-ce neurologique ? Est-ce de l'arthrose aux genoux ? L'objectif est de connaître la cause pour pouvoir intervenir précocement.
Il y a cinq étapes dans le programme Icope :
- l'auto-test par la personne ;
- l'évaluation par le professionnel de santé ;
- l'intervention ;
- le suivi de l'intervention ;
- l'implication des aidants et des collectivités.
L'autoévaluation est à refaire tous les six mois et revoir un professionnel de santé aussi.
Existe-t-il des ambassadeurs Icope pour aider les personnes à télécharger ou à réaliser ces tests ?
L'enjeu est à la fois d'impliquer les gens eux-mêmes dans leur propre santé pour maintenir leur autonomie et de permettre aussi aux personnes éloignées d'accéder au numérique [...].
Des ambassadeurs sont répartis par territoire. Cela peut varier d'un territoire à l'autre. On peut avoir des communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), des dispositifs d'appui à la coordination ou des hôpitaux.
David Paitraud. En mars 2026, un décret et un arrêté [4, 5] ont été publiés au Journal officiel pour définir le cadre du Programme de dépistage précoce et de prévention de la perte d'autonomie des personnes âgées de 60 ans et plus. Vous venez de parler de cet âge seuil. L'intérêt de ce programme semble évident. Les chiffres parlent d'eux-mêmes avec une population française vieillissante et des enjeux sanitaires et économiques impliqués par ce phénomène.
En quoi ce programme Icope constitue-t-il une avancée dans le domaine du « bien vieillir » ?
Notre système de santé actuel date de l'après-guerre. Il a été construit sur le traitement des pathologies. On est assez fort dans notre système de santé pour diagnostiquer des pathologies aiguës, les traiter et les financer. Car après la guerre, il y avait beaucoup de maladies infectieuses. On a aussi amélioré la prise en charge de pathologies qui sont devenues chroniques. C'est ainsi que l'on a créé cette possible perte d'autonomie et cette dépendance.
Aujourd'hui, on doit rentrer dans un système préventif en partant de l'idée qu'il ne faut pas que ces pathologies apparaissent parce que la majorité des personnes veulent vieillir, mais vieillir en bonne santé, vieillir majoritairement à domicile et pouvoir continuer à faire ce qu'elles ont envie de faire. Et pour cela, il faut qu'elles deviennent acteurs de leur santé. On ne pourra pas mettre un professionnel de santé derrière les 20 millions de personnes qui ont plus de 60 ans en France aujourd'hui et, demain, ce chiffre va continuer d'augmenter. Je le dis souvent : « Pour être un vieux en bonne santé, c'est mieux de commencer par être un jeune en bonne santé. » Il faut donc prendre soin de ces six capacités que l'OMS a considéré comme essentielles pour vieillir en santé, pour accéder à ce maintien de l'autonomie et continuer à faire ce que l'on a envie de faire.
Comment les professionnels de santé peuvent s'emparer de ce programme ?
Les professionnels de santé jouent un rôle majeur, puisqu'ils vont recevoir des personnes qui vont se présenter avec leur autoévaluation.
Plusieurs professionnels de santé peuvent être investis dans le projet. Le médecin généraliste est au centre de la prise en charge, mais il y a aussi les kinésithérapeutes, les diététiciens, les pharmaciens, par exemple, qui ont un rôle très important.
Suivre des webinaires
Pour cela, des webinaires existent, assez courts (de 30 à 40 minutes), pour s'acculturer au programme Icope. En soi, leur pratique quotidienne ne change pas. Par exemple, si le test de repérage signale un problème concernant la mémoire du patient, soit le médecin généraliste est en capacité de faire une évaluation plus approfondie, soit il adresse son patient à un centre de mémoire de proximité.
Repérer précocement
Ce qui change, c'est la détection précoce. Cela évite que les personnes viennent en consultation mémoire après trois, quatre, cinq ou six ans de troubles de la mémoire qui sont apparus. Alors que grâce à ce test de repérage, on peut peut-être prendre en charge les personnes plus précocement et permettre qu'ils maintiennent leur autonomie le plus longtemps possible. Donc, l'implication des professionnels de santé est d'arriver encore plus en amont dans le repérage de la baisse de ces capacités et le suivi des pathologies. Le parcours est protocolisé.
Icope est un vrai programme d'éducation à la santé sur ces six capacités essentielles de l'OMS à renouveler tous les 6 mois. Les personnes se disent : « Si je veux vieillir en santé, il faut que j'entretienne ma mémoire, ma mobilité, ma nutrition, ma vue, mon audition et mon moral. »
« To cope », en anglais, signifie « faire face » ou « se débrouiller ». Peut-on aussi associer ce sens au programme de prévention Icope ?
On veut faire face au vieillissement pathologique, parce qu'on veut vieillir en bonne santé et être autonome. Plus les personnes vont venir avec les résultats de leur autoévaluation d'Icope, plus les professionnels de santé vont être dans l'obligation de s'investir dans ce programme.
Et parallèlement, plus les personnes vont s'investir elles-mêmes dans leur propre santé : essayer de manger correctement, de faire de l'activité physique, d'entretenir leur mémoire, de prendre soin de leur organe d'essence (la vue et l'audition) et aussi de leur moral, plus elles seront acteurs de leur propre santé, plus elles vieilliront en santé correctement.
Est-ce que la France a les moyens de répondre à ces signes de perte d'autonomie une fois repérés ?
C'est un changement de pratique et de paradigme. Comme je le disais tout à l'heure, on est très organisé, très équipé pour la prise en charge aiguë de pathologies. Maintenant, l'idée est d'arriver en amont. Bien sûr, dans un premier temps, on peut se dire que cela va ajouter des consultations de prévention, des interventions sur des personnes qui ne sont pas malades, qui n'ont pas forcément de plainte, ou de mobilité altérée, à part avoir réalisé le test de repérage. Cela risque d'emboliser notre système de santé, mais c'est du gagnant-gagnant.
C'est gagnant pour demain sur des personnes qui ne vont pas décompenser, qui ne vont pas prendre plus de temps aux professionnels de santé, qui vont être en meilleure santé… Il faut aussi rappeler que, d'un point de vue économique, les démarches de prévention sont beaucoup plus rentables que celles qui traitent des soins aigus et des pathologies aiguës.
Pour quelqu'un, par exemple, qui n'arrive pas à se lever de la chaise sans accoudoir en moins de 14 secondes, que va-t-on lui prescrire ? Des séances de kiné pour retrouver un peu de mobilité ?
Cela va dépendre de l'évaluation. Par exemple, s'il n'a plus de musculature dans les cuisses, est-ce parce qu'il ne mange pas assez de protéines, etc. Dans ce cas, il faudra faire une évaluation nutritionnelle pour regagner du muscle. Il y aura aussi des séances de kiné et des exercices à la maison. S'il y a une arthrose majeure, il y aura peut-être besoin d'une infiltration, de faire des exercices de kiné ou de faire une prothèse de genou s'il est très abîmé.
Il y a des choses que les personnes peuvent faire aussi elles-mêmes, avant d'arriver à une situation où il y aurait besoin d'un professionnel de santé. Dans les conférences, je dis souvent : « Si vous habitez, par exemple, dans une résidence au troisième étage, vous arrêtez l'ascenseur au deuxième et vous prenez l'escalier pour le dernier étage. » ; « Quand vous cuisinez, vous êtes devant votre cuisinière et vous vous mettez sur une jambe pour essayer de garder un appui unipodal qui vous permet de travailler l'équilibre. » ; « Vous essayez de vous lever régulièrement de votre chaise sans les accoudoirs pour développer la force. »
Le risque pour quelqu'un qui met plus de 14 secondes pour se lever cinq fois de sa chaise est qu'il va en mettre ensuite 20, puis 25 secondes. Et la fois d'après, il va tomber. Au mieux, il aura de longues séances de kiné, il craindra de chuter, il se déplacera avec une canne, un déambulateur, etc. Au pire, il aura une fracture du col du fémur avec les graves conséquences que l'on connaît.
L'idée est vraiment d'intervenir avant qu'il y ait un problème plus aigu qui nécessiterait une prise en charge plus longue, plus onéreuse, avec un risque de perte d'autonomie très important.
Cette notion de précocité est-elle déterminante ?
Cette façon de penser « gériatrique », « vieillissement », etc. est ce que l'on a imaginé pour l'oncologie il y a une vingtaine d'années. En oncologie, vous faites des biomarqueurs sanguins précoces de maladie, des interventions très précoces pour repérer les cancers. Vous avez des programmes de dépistage dans le cancer colorectal, du sein, de la prostate, etc. ; des parcours de soins coordonnés avec des interventions en amont, pendant, après ; des soins de support, des psychologues, des kinés, des professeurs d'activité physique, parce que l'on sait que l'activité physique aide à la récupération pendant la maladie. À titre de comparaison, on est dans cet état d'esprit dans le vieillissement en santé.
Interview : David Paitraud, pharmacien
Transcription : Dam-Thi Tsuvaltsidis, secrétaire de rédaction
Montage : Robin Benatti & David Paitraud
Remerciements : Pr Bertrand Fougère, chef du pôle vieillissement au CHU de Tours
*Transcription non exhaustive
[1] Généralisation du programme Icope pour prévenir la perte d’autonomie dès 60 ans (Ministère de la Santé, 21 juillet 2025)
[2] Liste dépliant Icope de toutes les régions
[4] Décret n° 2026-191 du 18 mars 2026 relatif au programme de dépistage précoce et de prévention de la perte d'autonomie des personnes âgées (Journal officiel du 19 mars 2026, texte 23)
[5] Arrêté du 18 mars 2026 fixant le cahier des charges du programme de dépistage précoce et de prévention de la perte d'autonomie des personnes âgées d'au moins soixante ans (Journal officiel du 19 mars 2026, texte 32)
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