Plante bien réelle, la mandragore n'a pas la forme humaine des illustrations antiques et médiévales.sSplajn / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
Qui n’a jamais entendu parler de la mandragore ? De très nombreuses personnes connaissent la légende de sa cueillette périlleuse et de son cri perçant, censé tuer celui qui l’arrache de terre. Cette histoire, héritée du Moyen Âge, a même été reprise de manière édulcorée dans la pop culture, notamment dans la saga Harry Potter, où de jeunes plants de mandragore hurlent lorsqu’on les déracine. L’autrice J.K. Rowling a fort heureusement éludé le passage du mythe où le pauvre chien, meurt à la place de son maître afin que celui-ci puisse bénéficier de la précieuse racine [1].
Cependant, au-delà de ces légendes folkloriques, la mandragore apparaît aussi dans certains récits antiques. Elle aurait notamment été utilisée dans un épisode de stratégie militaire, qui se rapproche presque du mythe du cheval de Troie !
Arme de guerre ou porte-bonheur
Plongeons dans le passé, au cours de la seconde guerre punique (218 à 202 av. J.-C.), qui opposa Rome à Carthage. Dans un récit rapporté par le gouverneur romain Frontin (vers 35 à 103), on apprend que Maharbal*, général carthaginois et chef de la cavalerie numide d’Hannibal, aurait utilisé la mandragore pour neutraliser ses ennemis. Après un affrontement, ses soldats auraient feint une débandade et auraient volontairement abandonné des jarres de vin sur le champ de bataille. Les troupes adverses, croyant s’emparer d’un butin providentiel, les auraient vidées sans méfiance, notamment pour fêter une victoire jugée bien facile. Le vin était en réalité mêlé de mandragore. Rapidement, les soldats sombrèrent dans un profond sommeil, accompagné de confusion mentale et d’une perte totale de vigilance. Profitant de leur état d’inconscience, Maharbal revint au camp avec ses hommes et neutralisa les rebelles sans rencontrer de résistance [2].
Cette anecdote repose sur une réalité pharmacologique bien connue. La mandragore appartient à la famille des Solanacées, comme la belladone, la jusquiame ou le datura. Elle contient des alcaloïdes tropaniques puissants, principalement l’hyoscyamine, l’atropine et la scopolamine. Ces substances exercent des effets anticholinergiques marqués, responsables de sédation, d’amnésie, de confusion mentale et d’hallucinations. À faible dose, elles provoquent somnolence et désinhibition. À dose plus élevée, elles peuvent entraîner le délire, le coma, voire la mort [3]. Les médecins de l’Antiquité ne connaissaient évidemment pas la structure chimique de ces molécules, mais ils en maîtrisaient empiriquement les effets. Ainsi, le célèbre Dioscoride décrit déjà l’usage du vin de mandragore pour anesthésier un patient en vue d’une opération ou pour soulager certaines brûlures [4].
La mandragore était aussi considérée comme une forme de porte-bonheur, au point que Jeanne d’Arc fut accusée d’en posséder une. L’acte d’accusation le mentionne explicitement : « Ladite Jeanne avait coutume de porter parfois une mandragore dans son sein, espérant avoir par ce moyen bonne fortune en richesses et choses temporelles » [5]. Lors de l’interrogatoire du 1er mars 1431, la Pucelle d’Orléans nia catégoriquement [6].
La mandragore était réputée favoriser la richesse, ou révéler des trésors [7]. Dans les pays germaniques, elle portait des noms particulièrement évocateurs comme, entre autres, Geldmännchen (petit homme d’argent) ou Glücksmännchen (petit homme de chance) [8].
C'est précisément cette forme anthropomorphe supposée qui a nourri toutes ces légendes. Ainsi, il est parfois difficile de démêler les faits historiques, la magie et le folklore, au point que l’on pourrait presque en venir à se demander si la mandragore a réellement existé.
Une plante bien réelle
Sur le plan botanique, deux espèces principales sont traditionnellement distinguées : Mandragora officinarum L., présente dans le bassin méditerranéen occidental, et Mandragora autumnalis Bertol., plus fréquente en Méditerranée orientale [9].
Mais si la plante existe bel et bien, elle n’a évidemment pas la forme plus ou moins humaine présentée dans les illustrations antiques et médiévales. L’image de la mandragore « en forme d’homme » relève pour l’essentiel de la falsification et de la mise en scène.
Les sources du Moyen Âge et de la Renaissance décrivent plusieurs procédés destinés à fabriquer des mandragores d’apparence humaine. Certaines racines étaient fendues longitudinalement pour évoquer des jambes, puis replantées. On y semait parfois des graines de millet ou d’orge, afin de faire pousser de fines radicelles imitant une barbe ou des cheveux [10]. Plus fréquemment encore, on utilisait des racines de bryone, une plante beaucoup plus commune et morphologiquement bien adaptée à ce type de manipulation [10]. Le but des charlatans était avant tout de renforcer la valeur marchande de la plante et de séduire les crédules. D’ailleurs, plusieurs médecins et botanistes des XVIe et XVIIe siècles dénonceront explicitement ces fraudes, sans pour autant parvenir à faire disparaître la fascination qu’exerçait la mandragore [11-13].
De nos jours, plus personne ne croit réellement à ces prétendus pouvoirs magiques. La mandragore n’est plus utilisée en thérapeutique, ce qui n’est sans doute pas une mauvaise chose pour les patients… car, au-delà du mythe, c'est une plante qui est extrêmement toxique.
* L’identification de Maharbal est discutée. Un stratagème très similaire est attribué par Polyen, auteur grec du IIᵉ
[1] Wright T, de Thaon P, Historical Society of Science. Popular Treatises on Science Written During the Middle Ages, In Anglo-Saxon, Anglo-Norman, and English, 1841.
[2] Frontin SJ et al. Les stratagèmes - Aqueducs de la ville de Rome, trad. nouvelle par Bailly. Bibliothèque latine française, seconde série. 1849, Paris : C. L. F. Panckoucke. p. 143.
[3] Roland JD. La mandragore, le mythe d'une racine, la racine d'un mythe. Annales des Sciences Naturelles, Botanique, 1990-91. 13e série, Tome 11: p. 49-81.
[4] Johnstone PC. Yabrūḥ, in The Encyclopaedia of Islam. 2002, Brill. p. 225.
[5] Guitard EH. Figures de la mandragore, plante démoniaque : J. Bouquet, Figures de la mandragore plante démoniaque. Revue d'Histoire de la Pharmacie, 1936: p. 357-358.
[6] Le procès de Jeanne d'Arc (Actualité, ministère de la Justice, 6 juillet 2012, mis à jour le 10 juillet 2024).
[7] Landais N. Grand dictionnaire général et grammatical des dictionnaires français, offrant le résumé le plus exact et le plus complet de la lexicographie française de tous les dictionnaires spéciaux. 1873: M. Didier.
[8] Dafni A et al. In search of traces of the mandrake myth: the historical, and ethnobotanical roots of its vernacular names. J Ethnobiol Ethnomed, 2021. 17(1): p. 68.
[9] Ungricht S, Knapp S, Press JR. A revision of the genus Mandragora (Solanaceae). Bulletin of the Natural History Museum. Botany series, 1998. 28(1): p. 17-40.
[10] Schmidt AM. La mandragore. Collection Symboles. 1958, Paris, Flammarion.
[11] Porta GD. La Magie naturelle divisée en quatre Livres, Par Iean Baptiste Porta... Et nouvellement, L'Introduction à la belle Magie. Par Lazare Meysonnier (sic)... (Plusieurs beaux secrets par E. Telam). 1678: Chez Simon Potin.
[12] Catelan L. Rare et curieux discours de la plante appelée Mandragore, etc. 1639: Aux despens de l'autheur.
[13] Wier J, Grévin J. Cinq livres de l'imposture et tromperie des diables, des enchantements et sorcelleries, pris du latin de Jean Wier,... et faits françois par Jaques Grévin. 1567, À Paris : chez J. Du Puys.
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