Faire reconnaître un cancer professionnel : un parcours administratif complexe pour le patient.Dragon Claws / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
Dans un article du quotidien Le Monde, le journaliste Stéphane Foucart redessine le paysage épidémiologique des cancers à la lumière des résultats d’une enquête réalisée, à Avignon, par le Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle et environnementale du Vaucluse (Giscope 84). Un programme de « recherche-action » a, en effet, été lancé depuis 2018 par cette structure, la deuxième en France après le Giscope 93 en Seine-Saint-Denis.
Comme le raconte le Pr Borhane Slama, chef du service d’Oncologie-Hématologie au centre hospitalier d’Avignon, l’initiative est partie d’une interrogation : pourquoi tant de cancers du sang dans la région ? « La démographie et le vieillissement de la population jouent un rôle bien sûr. Mais pas suffisamment pour expliquer ce qu’on observe : de plus en plus de patients, des patients jeunes et des maladies de plus en plus agressives ». Sans compter que les facteurs de risque individuels, comme la consommation de tabac ou d’alcool, jouent peu dans la survenue hémopathies malignes.
Une réalité encore difficile à chiffrer
Codirecteur du programme, le sociologue de la santé Moritz Hunsmann du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) insiste, quant à lui, sur la « sous-estimation absolument massive » des cancers d’origine professionnelle. Si, officiellement, les expositions sur le lieu de travail ne seraient responsables que de 4 % à 8 % des cancers, ces chiffres apparaissent en net désaccord avec les données issues de l’enquête menée par le Giscope 94 : sur plus d’un demi-millier de patients atteints d’un lymphome, 94 % avaient été exposés au cours de leur carrière a au moins un agent cancérigène.
Néanmoins, l’ampleur du problème est encore difficilement mesurable, en particulier parce que les estimations n’ont porté que sur les substances pour lesquelles on dispose de suffisamment d’informations et surtout par le fait que l’exposition fréquente à plusieurs agents cancérogènes n’est pas prise en compte.
Pour exemple, l’interrogatoire d’un patient traité pour un lymphome et technicien chez EDF révèle (et lui a révélé) qu’il a été exposé, au gré des différents postes qu’il a occupés sur une période de 40 ans, à pas moins de 17 produits cancérigènes.
En manque de reconnaissance et de financements
Une fois la réalité de l’exposition mise à jour, le parcours est loin d’être terminé. La reconnaissance du cancer comme maladie professionnelle nécessite souvent des démarches administratives (et parfois des procédures judiciaires), « entre le chemin de croix et le labyrinthe », d’autant plus fastidieuses qu’elles concernent des personnes déjà touchées par la maladie.
Car s’il existe bien des tableaux officiels de maladies professionnelles attestant un lien entre une catégorie professionnelle et certains agents, cela n’est pas le cas dans la majorité des situations.
Dans un entretien adjacent, la sociologue de la santé Annie Thébaud-Mony de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), à l’origine du Giscope 93, évoque la persistance de l’idée selon laquelle les individus, au travers de leurs comportements, sont responsables de leur cancer. A contrario, le rôle de l’exposition professionnelle à des cancérogènes est largement sous-étudié. En découle le manque de financements alloués à la recherche sur ce thème, à tel point que les Giscop se sont résolus à créer un fonds de dotation, « Agir contre les cancers du travail », grâce aux contributions « des victimes, des collectifs concernés et, si possible, du grand public ». Ce fonds pourrait aussi permettre « d’essaimer la démarche dans d’autres régions ».
Annie Thébaud-Mony conclut avec amertume : « Aujourd’hui, je rencontre toujours la même solitude, et la même détresse des malades mis en danger dans le travail. Les leçons du désastre sanitaire de l’amiante n’ont pas été tirées ».
Foucart Stéphane. Les cancers professionnels, continent inexploré de la santé publique en France (Le Monde, 27 janvier 2026)
Foucart Stéphane. Cancers professionnels : « Les pouvoirs publics persistent à considérer que les gens en sont responsables » (Le Monde, 27 janvier 2026)
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