Interview du Pr Mathieu Molimard, chef du service de Pharmacologie médicale au CHU de Bordeaux.Maridav / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
La désinformation est aujourd'hui considérée comme un facteur de risque pour la santé individuelle, se traduisant par une mise en danger de celles et ceux qui en sont victimes. C'est également un facteur de risque pour la santé publique puisque ces fake news fragilisent les stratégies de prévention ou thérapeutiques validées.
Devant l'intensification de ce phénomène via les réseaux sociaux, la France a initié une stratégie nationale de lutte contre cette désinformation dévoilée par la ministre de la Santé Stéphanie Rist en janvier 2026.
Pour Mathieu Molimard, coauteur du rapport qui a servi de base pour définir les principaux axes de cette stratégie, il ne s'agit pas seulement d'observer ou de collecter les fausses informations ; il est indispensable d'organiser notre système d'information à tous les niveaux, de l'école aux professionnels de santé en contact avec la population, pour valoriser une information en santé de qualité, fiable et compréhensible.
TRANSCRIPTION*
VIDAL News. Parole d'experts. David Paitraud reçoit le Pr Mathieu Molimard, chef du service de Pharmacologie médicale au CHU de Bordeaux.
Il est un des trois membres de la mission ministérielle sur l'information en santé avec Dominique Costagliola et Hervé Maisonneuve.
Sur la base de leur rapport remis début janvier 2026, la ministre de la Santé Stéphanie Rist a officiellement lancé la stratégie nationale de lutte contre la désinformation en santé.
David Paitraud. Qu'est-ce que la désinformation en santé ?
Mathieu Molimard. La désinformation en santé a des définitions précises, reprises par l'Organisation mondiale de la santé (OMS).
D'abord, il y a la désinformation, qu'on traduit par fake news, un faux intentionnel dans le but de tromper. Il s'agit de dire une fausse information ou de masquer une partie de l'information pour changer complètement l'information.
Deuxième définition : la mésinformation, un faux, mais involontaire. On relaie une rumeur. Chacun, à son niveau, peut y lutter en vérifiant les sources et les faits avant de transmettre une information.
Enfin, troisième définition : la malinformation, quelque chose d'intentionnel. Le but est de nuire à la personne qui parle. Partir d'un fait exact, mais en le tronquant, en le sortant de son contexte, pour décrédibiliser la personne et donc lui faire du mal et nuire à sa réputation.
Quelle est cette menace et quels sont les enjeux de la stratégie dévoilée par Stéphanie Rist ?
La menace est sur la santé. Le risque premier est pour les personnes qui écoutent cette désinformation. Elles vont éviter de se vacciner, ou prendre des traitements qui ne sont pas recommandés, ou elles vont suivre des propositions thérapeutiques « miracles » qui vont les pousser à éviter des traitements qui sont, eux, réellement efficaces.
Le deuxième risque est pour la santé publique. Par exemple, aux États-Unis, on vaccine moins contre la rougeole. Conséquence : on voit réapparaître la rougeole et des enfants meurent de la rougeole. Cela devient un véritable facteur de risque pour la santé, au même titre que l'alcool et le tabac. La désinformation est dangereuse.
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Les réseaux de désinformation sont devenus tentaculaires. Est-ce qu'il n'est pas trop tard pour lancer cette stratégie ?
En effet, la désinformation a toujours existé. Elle a pris beaucoup d'ampleur au moment de la Covid. On a lutté contre cette désinformation, sans organisation, sans moyens, avec des scientifiques qui se sont épuisés à essayer de contrer la désinformation, qui se sont fait harceler, qui se sont fait menacer, sans soutien.
La nouveauté aujourd'hui est une prise de conscience par le politique que la désinformation peut avoir un risque. C'est un premier pas. Il faut maintenant rattraper le retard. On a fait des propositions pour une structure coordonnée contre la désinformation en santé.
Un observatoire est prévu, que nous appellerions plutôt un observatoire de l'information, car on ne peut pas se contenter d'observer la désinformation. Observer la désinformation en santé, cela signifie soit être passif, soit courir derrière la désinformation. Or, il faut arrêter de courir. Il faut anticiper. Il faut donner et promouvoir les informations de qualité. Partout en France, des agences, des collèges d'enseignants, les sociétés savantes, les universités, les hôpitaux, et d'autres acteurs (journalistes ou autres) produisent des informations de qualité qui peuvent être mises en avant pour être plus visibles.
Parallèlement, il faut réduire le volume des désinformations qu'on peut invisibiliser par ces informations de qualité, et lutter contre la désinformation en appliquant les règles et les lois qui existent que ce soit en cas d'un exercice illégal de la médecine, de traitements pratiqués par des charlatans, ou de l'arrêt de traitements dans le cadre de dérives sectaires.
D'août à novembre 2025, vous avez interrogé 270 personnes (anciens ministres de la santé, représentants des sociétés savantes, journalistes, youtubeurs...). Un panel large avec des méthodes différentes pour la diffusion de l'information. Cette polyphonie, et parfois cette cacophonie, ne fait-elle pas le lit des désinformations en santé ?
Pour lutter contre la désinformation, il faut une bonne information, une information qui repose sur des faits et sur la science, et non pas sur des opinions. Faire vraiment la distinction entre faits et opinions, entre faits et croyances.
Si les gens sont capables de s'exprimer sur les faits et la science, il n'y aura pas de cacophonie. L'important est que tout le monde s'exprime sur ces faits, donne les faits, rien que les faits, avec des voix différentes. Le pharmacien va l'exprimer différemment, ainsi que le médecin, les sociétés savantes et les universités. Il n'est pas question d'avoir une voix unique, ou un « ministère de la vérité » qui assènerait quoi dire et quoi penser.
Vous proposez, entre autres, un observatoire et un dispositif d'infovigilance. Est-ce que le principe serait le même que celui de la pharmacovigilance que les professionnels de santé connaissent ?
On propose un observatoire de l'information en tant qu'objet d'information. L'information peut être bonne, auquel cas, il faut la valoriser. L'information peut être mauvaise, c'est de la désinformation. Il faut la détecter et lutter contre elle. Actuellement, beaucoup d'agences, de sociétés savantes font leur veille chacune de leur côté. La première chose sera de mettre en commun tout ce qu'on observe.
La deuxième chose, c'est que les acteurs de terrain : les pharmaciens, les médecins ou autres, peuvent rapidement signaler des désinformations. Il faut qu'on mette à leur disposition un système de signalement par un portail avec une case à cocher (un peu comme le système de signalement de pharmacovigilance), où ils vont décrire le type de désinformation et la conséquence sanitaire.
Une fois qu'on aura toutes ces informations, on va les trier, les analyser, pour vérifier si elles constituent un danger, si elles ont une viralité potentielle. Puis voir les réponses dont on dispose et celles qu'il va falloir élaborer. Enfin, pour contrer ces désinformations par des voies légales, ordinales, ou par les autorités administratives, il faut mettre en place un arsenal de sanctions si nécessaire.
Dans vos recommandations, vous souhaitez faire un effort auprès du jeune public, plus précisément en termes d'éducation critique, qu'est-ce que cela signifie ?
On a observé que nos citoyens ne sont pas armés pour lutter contre la désinformation en santé. Ils ne savent pas distinguer un fait scientifique d'une opinion, d'une croyance. Ils confondent esprit critique et suspicion. L'esprit critique est la capacité à analyser une information. Par exemple, rechercher les sources, l'expertise, la légitimité.
Ne pas tomber dans le piège des désinformateurs qui jouent sur les émotions. En santé, les émotions peuvent être fortes parce que la santé concerne la vie, la maladie et nos craintes. Les émotions vont être la peur, la colère... Chaque fois qu'on est dans ces émotions-là, le cerveau analytique s'éteint.
Une de vos recommandations est d'agir au niveau européen. Est-ce que, comme la France, les autres pays se sont saisis du sujet de la désinformation et de la bonne information ?
La désinformation provient de plusieurs pays européens, voire d'autres au niveau mondial. L'Europe a commencé par y répondre. D'abord, il y a le Digital Service Act, une loi sur la régulation des plateformes, telles que X, Twitter, Facebook et autres YouTube. Mais cette loi est un peu timide. Elle les considère comme des hébergeurs de contenus, alors que ce sont de véritables éditeurs avec une politique éditoriale algorithmique qui pousse en avant des contenus clivants, des désinformations pour déclencher des clics. Il faut donc responsabiliser ces plateformes, et les sanctionner, si elles promeuvent de la désinformation.
Il y a aussi les fact-checkers, des journalistes qui travaillent au niveau européen pour contrer la désinformation.
Enfin, il existe des projets de recherche européens sur l'infodémiologie, c'est-à-dire comment la désinformation se propage et comprendre les ressorts de cette désinformation. On commence. Il va falloir s'organiser et aller dans cette direction.
La prise de conscience politique va-t-elle permettre d'augmenter cette démarche pour lutter contre la désinformation ?
On souhaite une prise de conscience politique. Il faut que l'on pousse les partis politiques à s'engager pour proposer des actions de lutte contre la désinformation en santé. La désinformation en santé ne peut pas être un objet de calcul politique visant à obtenir des voix supplémentaires. La vie de nos concitoyens est en jeu.
Quelles responsabilités ont les professionnels de santé qui sont, eux, sur le terrain, au contact de la population française ?
Les professionnels de santé ont eu la chance d'avoir une formation en santé, en sciences. Il faut le faire savoir. Il faut agir pied à pied contre la désinformation. Quand on est médecin, quand on est pharmacien, on va rencontrer des patients qui ont subi une désinformation. Cela va prendre du temps, mais il faut parvenir à les convaincre.
On a la chance que les médecins et les pharmaciens ont encore une cote de crédibilité auprès de leurs patients. Cela leur permet de faire passer des informations.
Encore faut-il que ces informations soient justes. C'est la raison pour laquelle on propose dans notre projet un observatoire d'information en santé qui promeut l'information de qualité avec un portail, et surtout une intelligence artificielle (IA) générative que les professionnels de santé pourraient interroger facilement et rapidement. Cette IA pourrait leur permettre de répondre en langage courant à des problématiques de patients pour lesquelles ils n'auraient pas de réponse immédiate.
Interview : David Paitraud, pharmacien
Montage : Robin Benatti & David Paitraud
Remerciements : Pr Mathieu Molimard, chef du service de Pharmacologie médicale au CHU de Bordeaux
*Transcription non exhaustive
Rapport sur la désinformation en santé
Communiqué - Lancement de la stratégie nationale de lutte contre la désinformation en santé (Ministère de la Santé, 12 janvier 2026)
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