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Quand on soignait les fractures avec du jus de momie

Sur une simple erreur de traduction, le mot « mumia », un baume aux pouvoirs cicatrisants, a été confondu à un exsudat de cadavre égyptien. Ainsi du XIIe au XVIIIe siècle, ce remède a été fabriqué à base de jus de cadavre, puis de chair humaine, pour soigner certains maux.

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Dans l’Egypte antique, les corps étaient embaumés pour unir, selon la croyance, le corps et l’âme.

Dans l’Egypte antique, les corps étaient embaumés pour unir, selon la croyance, le corps et l’âme.Marwa Elsayed / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images

Mais qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête des apothicaires et des médecins qui, pendant plusieurs siècles, ont prescrit à leurs patients un remède à base de poudre de pharaon en décomposition ?

Tout commence avec le mot mumia, du persan mumiya, qui signifie « cire » ou « bitume » [1, 2]. Rien à voir, donc, avec les bandelettes d’un cadavre desséché. Dans l’Antiquité, on appelait ainsi certaines substances noires et poisseuses, extraites des montagnes ou du sol, notamment dans le Croissant fertile, réputées pour leurs vertus médicinales [3]. Les Grecs en recommandaient déjà l’usage : Dioscoride vantait le bitume de la mer Morte, dit bitume de Judée, pour soigner plaies et fractures ; on utilisait aussi le pissasphalte d’Apollonie. Les médecins arabes, tels Rhazès et Avicenne, poursuivirent cette tradition : pour eux, la mumia était un baume naturel, une résine terrestre aux pouvoirs cicatrisants [3].

Mais ce bitume salvateur, appelé mumia dans les textes des Anciens, a été mal traduit… On sait même qui a commis l’erreur : c’est Gérard de Crémone, au XIIe siècle. Sa confusion n’était d’ailleurs pas totalement absurde : il prit le bitume médicinal pour un exsudat de cadavre égyptien, à la couleur noirâtre et à la texture bitumeuse. Dès lors, la mumia fut comprise comme l’« exsudation aromatique des corps embaumés » [4].

C'est ainsi que le mot mumia désigna tour à tour le jus de cadavre, l’asphalte utilisé pour l’embaumement et, plus macabrement encore, la chair humaine elle-même [3]… L’erreur linguistique devint pharmacologique : le bitume céda la place à la chair. Ainsi naquit l’un des remèdes les plus lugubres de l’histoire… sur une simple erreur de traduction !

Râpés, broyés, réduits en poudre, mêlés à du vin ou du miel, les cadavres égyptiens furent importés à prix d’or. La mumia était alors prescrite pour une variété impressionnante de maux : stopper les hémorragies (saignements du nez, crachats de sang, dysenterie), calmer les douleurs, et surtout accélérer la consolidation des fractures. François Iᵉʳ, dit-on, portait toujours sur lui un mélange de momie et de rhubarbe pour l’utiliser en cas de mauvaise chute ou de blessure [5].

La matière première se faisant rare, le nombre de pharaons disponibles à la pulvérisation restait limité, les falsifications et contrefaçons commencèrent… On importait non plus des restes de nobles Égyptiens, mais des rebuts de pauvres gens, voire de simples condamnés, que les marchands orientaux faisaient « confire deux ou trois mois » avant expédition [4]. Et les Européens eux-mêmes se mirent à produire leurs propres momies ! Ainsi, le médecin allemand Oswald Crollius conseillait de choisir le corps d’un jeune pendu d’environ 24 ans (sic) ou d’une personne morte violemment ; il préférait les roux, car « le sang est plus tenu » et la chair meilleure. On prélèverait les meilleurs morceaux, comme les cuisses ou les fesses, avant exposition au soleil, puis l’ajout de myrrhe, d’aloès, de styrax et de safran [6]. Paracelse, en bon alchimiste, préparait lui-même ses momies et en tirait une « liqueur de momie » dont il se servait pour composer un baume pompeusement baptisé « Baume de Christ » [4, 6].

Au XVIIᵉ siècle, le marchand Pierre Pomet décrit sans détour ces pratiques : « Les mumies qu’on nous apporte d’Alexandrie, d’Égypte, de Venise, même de Lyon, ne sont autre chose que des cadavres de gens morts de différentes manières […] entortillés d’une méchante serpillière ». L’auteur, un brin fataliste, explique qu’il y a toujours des médecins pour en prescrire malgré ces avertissements : « Comme je ne suis pas capable d’empêcher tous les abus, et qu’il se trouve encore des personnes qui en veulent user, je dirai qu’on la choisira belle, luisante, bien noire, d’une bonne odeur, laquelle, étant brûlée, ne sente point la poix » [7, 8].

L’usage de la momie paraît d’autant plus absurde qu’il avait déjà été sévèrement condamné bien avant : Ambroise Paré, chirurgien du roi, affirmait dès le XVIᵉ siècle que « la momie ne vaut rien », que c’est de la « chair de corps morts puants et cadavéreux », et rappelait avec bon sens que « les Égyptiens n’ont jamais pensé faire embaumer leurs corps pour être mangés des chrétiens » [9].

Il faut pourtant attendre le XVIIIᵉ siècle pour que l’on juge ce remède véritablement dégoûtant et qu’il disparaisse peu à peu des officines [10]. Mais l’histoire ne s’arrête pas là : en 1905 encore, certaines pharmacies allemandes proposaient de la mumia persica [3]. En effet, un laboratoire pharmaceutique connu commercialisait en 1924 une Mumia vera Aegyptiaca à 12 goldmarks le kilo, soit environ 300 euros le kilo [11] !

Et si, de nos jours la poudre de momie n’a plus sa place dans les ordonnances, un peu de son ancêtre bitumineux survit pourtant : l’Ichtyol, ou bituminosulfate d’ammonium, un goudron encore utilisé dans certaines préparations et spécialités pharmaceutiques. Comme quoi, entre le baume des pharaons et la pommade du pharmacien, il n’y a parfois qu’un léger changement de texture…

Sources

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