Dans l’Egypte antique, les corps étaient embaumés pour unir, selon la croyance, le corps et l’âme.Marwa Elsayed / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
Mais qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête des apothicaires et des médecins qui, pendant plusieurs siècles, ont prescrit à leurs patients un remède à base de poudre de pharaon en décomposition
Tout commence avec le mot mumia, du persan mumiya, qui signifie «
Mais ce bitume salvateur, appelé mumia dans les textes des Anciens, a été mal traduit… On sait même qui a commis l’erreur
C'est ainsi que le mot mumia désigna tour à tour le jus de cadavre, l’asphalte utilisé pour l’embaumement et, plus macabrement encore, la chair humaine elle-même [3]… L’erreur linguistique devint pharmacologique : le bitume céda la place à la chair. Ainsi naquit l’un des remèdes les plus lugubres de l’histoire… sur une simple erreur de traduction !
Râpés, broyés, réduits en poudre, mêlés à du vin ou du miel, les cadavres égyptiens furent importés à prix d’or. La mumia était alors prescrite pour une variété impressionnante de maux : stopper les hémorragies (saignements du nez, crachats de sang, dysenterie), calmer les douleurs, et surtout accélérer la consolidation des fractures. François Iᵉʳ, dit-on, portait toujours sur lui un mélange de momie et de rhubarbe pour l’utiliser en cas de mauvaise chute ou de blessure [5].
La matière première se faisant rare, le nombre de pharaons disponibles à la pulvérisation restait limité, les falsifications et contrefaçons commencèrent… On importait non plus des restes de nobles Égyptiens, mais des rebuts de pauvres gens, voire de simples condamnés, que les marchands orientaux faisaient «
Au XVIIᵉ siècle, le marchand Pierre Pomet décrit sans détour ces pratiques : «
L’usage de la momie paraît d’autant plus absurde qu’il avait déjà été sévèrement condamné bien avant
Il faut pourtant attendre le XVIIIᵉ siècle pour que l’on juge ce remède véritablement dégoûtant et qu’il disparaisse peu à peu des officines [10]. Mais l’histoire ne s’arrête pas là : en 1905 encore, certaines pharmacies allemandes proposaient de la mumia persica [3]. En effet, un laboratoire pharmaceutique connu commercialisait en 1924 une Mumia vera Aegyptiaca à 12 goldmarks le kilo, soit environ 300 euros le kilo [11] !
Et si, de nos jours la poudre de momie n’a plus sa place dans les ordonnances, un peu de son ancêtre bitumineux survit pourtant : l’Ichtyol, ou bituminosulfate d’ammonium, un goudron encore utilisé dans certaines préparations et spécialités pharmaceutiques. Comme quoi, entre le baume des pharaons et la pommade du pharmacien, il n’y a parfois qu’un léger changement de texture…
[1] Rey A, Robert P, and Le Robert, Le grand Robert de la langue française dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. 2e éd. [mise à jour pour 2001] dir. par Alain Rey ed. 2001, Paris : le Robert.
[2] Didot le jeune. Dictionnaire raisonné-universel de matière médicale. Paris, P.F. Didot, 1773, Vol. 5, p.161.
[3] Dannenfeldt KH. Egyptian Mumia: The Sixteenth Century Experience and Debate. The Sixteenth Century Journal, 1985; 16(2): 163-180.
[4] Le Guérer A. Un remède odorant macabre : la momie, in À vue de nez : Odorat et communication. Paris, B. Munier, Editor, CNRS Éditions, 2019, p. 127-142.
[5] Belon P. Les observations de plusieurs singularitez et choses memorables: trouvées en Grece, Asie, Judée, Egypte, Arabie, & autres pays estranges. Corrozet, 1553.
[6] Penicher L. Traité des embaumemens selon les anciens et les modernes: avec une description de quelques compositions balsamiques & odorantes. Chez Barthelemy Girin, 1699.
[7] Pomet P and Pomet J. Histoire générale des drogues simples et composées [...]. Paris, E. Ganeau et L.-E. Ganeau fils, 1735.
[8] Pomet P. Histoire générale des drogues [...]. Paris, J.-B. Loyson et A. Pillon, 1694.
[9] Paré A. Les Œuvres d'Ambroise Paré, onziesme édition reveuë et corrigée en plusieurs endroits, et augmentée d'un fort ample traicté des Fièvres, tant en général qu'en particulier... nouvellement trouvé dans les manuscrits de l'autheur. Pierre Rigaud, 1652.
[10] Trépardoux F. Les momies comme médicaments. Revue d'histoire de la pharmacie, 2013, p. 353-360.
[11] Merck. Mumia Vera Aegyptiaca. 2025.
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