Recette à base de chiots roux, mélangés à des scorpions, vers de terre, herbes et épices.Alexandra Sheremet / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
Au XVIᵉ siècle, Ambroise Paré et ses confrères faisaient bouillir des chiots dans de l’huile parfumée au lys et à la térébenthine. Ce remède, hérité d’un secret piémontais, était censé guérir la sciatique et la paralysie. Voilà à coup sûr un remède qui fait bondir, voire écœure, le lecteur du XXIᵉ siècle. Pourtant l’histoire de la médecine et de la pharmacie regorge de remèdes insolites.
Mais d’où peut bien venir une telle recette ? D’Italie, plus exactement du Piémont, en pleine Renaissance. Initialement elle portait le nom d’huile de chien rouge (Olio di Cane Rosso), car la recette imposait qu’on utilise des chiens aux poils roux. Il fallait tuer le chien en l’étranglant avec une corde et après l’avoir affamé trois jours durant :
« Une fois mort, laissez-le reposer un quart d’heure, tandis que vous préparez une marmite d’huile bouillante. Mettez-y le chien entier, ou en morceaux, peu importe, pourvu qu’il y entre avec tous ses poils et tout ce qu’il contient. Faites-le bouillir jusqu’à ce qu’il soit bien défait, en tenant la marmite couverte ».
La recette demandait ensuite d’ajouter entre 80 et 100 scorpions, des vers de terre rouges, du millepertuis, de la guimauve, de la mauve, du sureau yèble (dont on sait aujourd’hui qu’il est toxique) et du safran. On y joignait ensuite de la moelle de jambon de porc, d’âne, et pour adoucir le tout un peu d’huile de rose !
L’auteur, Girolamo Ruscelli, rapporte plusieurs guérisons miraculeuses obtenues avec cette « huile de chiens rouges ». Il cite notamment un moine dont le bras, « entièrement desséché, au point qu’il semblait un tronc d’arbre », retrouva sa mobilité grâce à cette huile. Un marin, blessé au bras par un boulet de canon lors d’une attaque de galères corses en 1528, aurait été sauvé lui aussi en sept jours. L’huile servait enfin à soulager la goutte et les douleurs « froides » [1].
Cette recette italienne était alors peu connue. C’est le célèbre Ambroise Paré (1509-1590) qui l’a véritablement popularisée. Chirurgien des champs de bataille avant d’être premier chirurgien du roi Charles IX, Paré raconta avoir négocié pendant deux ans le secret de ce « baume » auprès d’un confrère de Turin [2]… en même temps qu’un procédé pour réduire les paraphimosis [3].
En latin, Paré l’appelle Oleum Catellorum, en français, huile de petits chiens… Car oui, comble de l’horreur, il utilisait des chiots : « Il m’envoya quérir deux petits chiens, une livre de vers de terre, deux livres d’huile de lys, six onces de térébenthine de Venise, et une once d’eau-de-vie. Et en ma présence il fit bouillir les chiens tous vivants en ladite huile, jusqu’à ce que la chair laissât les os ; et après mit les vers qu’il avait auparavant fait mourir en vin blanc… ». Cet horrible baume était, selon lui, fort utile dans les plaies causées par des arbalètes.
Cette recette sera reprise par d’autres auteurs français tout aussi célèbres, comme Nicolas Lémery (1645-1715) apothicaire et médecin. Ce dernier, dans son livre la Pharmacopée universelle, détaille les usages de l’huile de petits chiens : « elle est bonne pour fortifier les nerfs, pour la sciatique, la paralysie, pour dissoudre et résoudre les catarrhes1 qui viennent de la pituite froide et visqueuse2 ; on en frotte les épaules, l’épine du dos et les autres parties malades » [4]. Au-delà des usages, Lémery précise même que, si les chiots sont trop petits, on peut en employer quatre ou cinq…
Mais pourquoi autant de cruauté de la part de nos illustres ancêtres ? En réalité, les médecins et apothicaires de la Renaissance ne voyaient là rien de répréhensible. D’ailleurs il y avait d’autres huiles animales, comme celle de renard. Dans l’Antiquité déjà, les Égyptiens, les Grecs et les Romains utilisaient les animaux dans la pharmacopée. Les savants du Moyen Âge comme de la Renaissance ont simplement prolongé cette tradition héritée des Anciens. Par ailleurs, le christianisme médiéval puis renaissant n’accorde pas d’âme rationnelle aux animaux, seuls les hommes en étant dotés. Saint Thomas d’Aquin enseignait que les animaux sont « ordonnés à l’usage de l’homme », lequel peut les employer selon ses besoins. Toutefois, il précisait que la cruauté envers eux peut constituer une faute si elle rend l’homme lui-même cruel ou cause un dommage spirituel ou temporel [5]. Ainsi, l’usage d’un chien pour composer un remède n’était pas perçu comme cruel ni répréhensible, mais relevait de l’ordre naturel des choses.
Cette recette disparut probablement à la fin du XVIIIᵉ siècle, pour notre plus grand bonheur et celui de nos amis à quatre pattes.
1Écoulement d’humeurs liquides venant du cerveau ou de la tête et descendant par les voies nasales.
2Mucus cérébral froid et humide (une humeur).
[1] Ruscelli G. Secreti del Reverendo Donno Alessio Piemontese, 1555.
[2] Paré A. Les Oeuvres d'Ambroise Paré, onziesme édition reveuë et corrigée en plusieurs endroits, et augmentée d'un fort ample traicté des Fièvres, tant en général qu'en particulier... nouvellement trouvé dans les manuscrits de l'autheur. Chez Pierre Rigaud, 1652.
[3] Paulmier L, Paré A. D'après de nouveaux documents découverts aux Archives nationales et des papiers de famille. Charavay frères éditeurs, 1884.
[4] Lemery N. Pharmacopée universelle : contenant toutes les compositions de pharmacie qui sont en usage dans la médecine, tant en France que par toute l'Europe... Cinquième édition, De Saint et Saillant, 1764.
[5] Écalle PF. Somme de la foi catholique contre les gentils, par Saint Thomas d'Aquin... : Traduction avec le texte latin, accompagnée de notes nombreuses, et suivie d'une table analytique complète. Louis Vivès, 1856.
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