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La courte vie du sérum de longévité de Bogomoletz

Qui se souvient du sérum de Bogomoletz, élixir de longue vie qui fut l’objet d’un engouement massif après la Seconde Guerre mondiale ? Oublié depuis cinquante ans, il nous enseigne pourtant les vicissitudes de la quête de la jeunesse éternelle.

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Alexander Bogomolets est le père du sérum éponyme, qui promettait de ralentir le vieillissement.

Alexander Bogomolets est le père du sérum éponyme, qui promettait de ralentir le vieillissement.https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Oleksandr_Bohomolets

Résumé

Le sérum de Bogomoletz incarne l’un des épisodes historiques de l’éternelle quête humaine pour une vie plus longue. Son inventeur, Alexandre Bogomolets, médecin et biologiste soviétique protégé de Staline qui espérait ainsi prolonger son règne, élabora dans les années 1930 un « sérum cytotoxique antiréticulaire » censé stimuler l’immunité et prolonger la vie. Extrait du sang de chevaux immunisés contre des tissus humains (rate et moelle osseuse), il fut présenté comme un remède miracle accélérant la cicatrisation des plaies et des fractures, et capable de prévenir les cancers ou… l’hypertension artérielle.

Encensé en URSS, puis en Occident après la guerre, ce sérum suscita un engouement rapide avant que les études scientifiques ne le discréditent : aucun effet réel ne put être démontré. Jugé hétérogène et mal standardisé, le produit perdit de sa superbe dès les années 1950. Il connut toutefois un bref renouveau dans les années 1960, recyclé dans des cosmétiques et des produits de santé peu recommandables.

Symbole d’une science oscillant entre concepts à la mode, illusion et commerce, le sérum de Bogomoletz nous rappelle que la fontaine de Jouvence, y compris dans ses habits contemporains, reste une vieille histoire humaine qui, à chaque époque, renaît de ses cendres.

Qui n’a souhaité baigner son corps vieillissant dans la fontaine de Jouvence ? Depuis des siècles, le genre humain cherche désespérément le moyen d’échapper aux ravages du temps, de prolonger ce qu’il est désormais convenu d’appeler « le temps de vie en bonne santé », voire la longévité tout court. Ceux que le sujet intéresse se souviennent peut-être des greffes de tranches de testicule de grand singe pratiquées par le Dr Serge Voronoff au début du XXe siècle [1], ou de la première transfusion sanguine (ou considérée comme telle) par Andreas Libavius en 1615. Pour lui, « le sang du sujet en bonne santé (s'élance), chaud et vigoureux dans le malade, (apporte) la source de vie et (chasse) toute faiblesse ». [2]

Aujourd’hui, cette quête du Graal porte les habits plus contemporains de l’« allongement des télomères » [3], de la « reprogrammation cellulaire » [4], des médicaments dits « sénolytiques » [567]) ou de la « cure BluePrint » de Bryan Johnson [8]. À noter, le retour en force des transfusions sanguines rajeunissantes, sous le terme de « parabiose » [9].

Parmi les divers avatars historiques de ces stratégies de perpétuelle jeunesse, un produit moins connu qui eut son heure de gloire médicale après la Seconde Guerre mondiale, prolongée par une petite consécration cosmétique dans les années 1960-1970 : le sérum de Bogomoletz.

Alexandre Alexandrovich Bogomolets, chouchou du Petit Père des peuples

Alexandre Alexandrovich Bogomolets (Bogomoletz dans les sources francophones, Oleksandr Bohomolets en ukrainien) est né en 1881 à Kiev, dans une prison où sa mère, militante révolutionnaire, avait été incarcérée. Fils d’un médecin connu, il devient lui-même médecin, professeur de pathologie générale et de bactériologie. Dans les années 1930, Staline remarque ses travaux sur le vieillissement et lui installe des laboratoires en Géorgie, entièrement dévolus aux recherches sur l’allongement de l’espérance de vie (le Petit Père des peuples espérant ainsi un bénéfice personnel sur la durée de son règne). En 1938, Alexandre Bogomolets organise la première conférence scientifique mondiale sur le vieillissement et la longévité. Il meurt en 1946 à 65 ans.

Qu’est-ce que le sérum de Bogomoletz ?

Né en 1934, le sérum de Bogomoletz sérum cytotoxique antiréticulaire ») est un produit sérique préparé à partir de sang de cheval immunisé avec des homogénats de rate et de moelle osseuse prélevés sur des personnes récemment décédées de cause accidentelle. Le sérum obtenu est alors (plus ou moins…) standardisé en fonction de son activité inhibitrice du système réticulo-endothélial (concept aujourd’hui abandonné au profit du terme « système phagocytaire mononucléé », soit les phagocytes présents dans les tissus conjonctifs réticulés).

L’idée derrière cette préparation découle de deux éléments historiques :

  • les succès retentissants de la sérothérapie antidiphtérique ou antitétanique à la fin du XIXe siècle, à la suite des travaux d’Emil Adolf von Behring (premier lauréat du prix Nobel de médecine en 1901), qui se traduisent par un engouement pour les sérums en tout genre ;
  • les travaux, à la fin du XIXe siècle, d’Élie Metchnikoff (découvreur de la phagocytose et l’immunité cellulaire, prix Nobel de médecine en 1908) pour qui le vieillissement global était lié à celui du tissu conjonctif sous l’action des phagocytes. En observant le cerveau d’un perroquet mort à plus de 80 ans, il remarque une forte infiltration de phagocytes et postule que le vieillissement est lié à leur suractivité destructrice [10].

Dans l’esprit de Bogomolets, injecter de petites quantités d’anticorps dirigés contre les phagocytes des tissus conjonctifs permet d’activer le système immunitaire d’une façon globalement bénéfique, un peu à la manière des historiques « abcès de fixation » (injections sous-cutanées d’une substance irritante – en général de l'huile de térébenthine - pour stimuler l’immunité cellulaire de façon non spécifique et accélérer la guérison d’infections généralisées, par exemple la tuberculose).

Il est à noter que, très tôt, Bogomolets remarque que l’injection de fortes doses de son sérum se traduit par une diminution de l’immunité (comme observé dans d’autres types de sérum auto-immuns) et une aggravation de l’état général. Son traitement reposait donc sur des doses estimées trop faibles pour neutraliser massivement l’activité phagocytaire, mais suffisantes pour la « stimuler ».

Dans les années 1930, les publications de Bogomolets présentent son sérum comme un stimulant de la guérison des plaies ou fractures. Des millions de doses auraient été administrées chez les blessés soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale, dans ce but. Et, plus largement, le sérum permettrait d’augmenter la résistance de l’organisme et, indirectement, la longévité (en particulier en prévenant les cancers et l’hypertension artérielle). De 1936 à 1946, il est largement utilisé en URSS, y compris chez les élites, Staline en tête.

Après la guerre, l’Occident s’entiche du sérum de longévité

Dès 1946, malgré la mort précoce de son inventeur (dont le cœur fragile lui contre-indiquait les injections de son sérum [11]), les articles de presse occidentaux parlent du sérum de Bogomoletz et évoquent un élixir de jeunesse et des promesses de vivre jusqu’à 120 ans. Les médecins observent (modérément), la prudence de rigueur. Ainsi, en 1946, dans le quotidien Le Monde, un médecin énumère ses indications [12] : « (Le) sérum cytotoxique antiréticulaire serait largement utilisé en Russie dans les cas de consolidation retardée des fractures, d'ostéomyélite, de pleurésie purulente, de plaies pulmonaires, ainsi que dans les ulcères atones, les engelures graves et les fistules intestinales ». Mais il reste réservé sur ses effets sur la longévité : « Sans partager les illusions de commentateurs enclins à un enthousiasme prématuré, qui célébreraient volontiers la découverte de Bogomoletz comme celle d'un élixir de longue vie, on est fondé à penser que celle-ci nous fournira peut-être un moyen de lutter contre le vieillissement précoce ».

L’engouement gagne également les États-Unis. En 1946, Reuben Straus, pathologiste à l'hôpital Cedars of Lebanon de Los Angeles, publie une étude [13] sur les effets du sérum sur la cicatrisation de fractures expérimentales chez 156 lapins. Il compare deux groupes : l'un ayant reçu du sérum de chèvre (groupe contrôle) et l'autre du sérum de Bogomoletz. Les lapins ayant reçu de petites doses de ce dernier pendant 2 semaines après la fracture ont vu celle-ci évoluer plus rapidement vers la consolidation (observations sur une radiographie, puis résistance du cal à la traction). En parallèle, un médecin britannique, Vernon Thompson, traite 172 cas de fractures humaines accidentelles avec des doses faibles et fortes. Là encore, les radiographies semblent montrer une guérison légèrement plus rapide avec de faibles doses, mais sans significativité statistique [14].

Après l’engouement, la déconvenue

Malheureusement, la mort de Bogomolets et les études qui s’enchaînent vont progressivement signer le certificat de décès du mirifique sérum. En Union soviétique, dès 1947, le Conseil scientifique auprès de l’Académie des sciences dénonce les théories antiréticulaires de Bogomolets et l’idée que le vieillissement soit d’abord celui du tissu conjonctif [15].

Dans le principal centre américain de recherche sur le sérum de Bogomoletz (Université Western Reserve à Cleveland), le Dr Harry Goldblatt (qui deviendra célèbre pour sa description des fonctions rénales) fabrique et teste le sérum pendant deux ans. Après avoir traité plus de 3 500 patients, sa conclusion est sans appel : « Il ne guérit… rien ». [11] En 1949, dans une série d’études sur les effets du sérum de Bogomoletz sur les cancers expérimentaux chez les rongeurs de laboratoire, Jacob Heiman et Doris Meisel ne retrouvent aucun effet protecteur [16].

L’étoile du sérum s’éteint au tout début des années 1950, les scientifiques critiquant un produit hétérogène, difficile à standardiser (variabilité des tissus d’immunisation, titres d’anticorps mal définis), et dont les études souffrent d’une méthodologie approximative (absence d’essais cliniques randomisés contrôlés, variables cliniques non précises, etc.).

Pourtant, pendant les années 1960, en France et en Italie, le sérum de Bogomoletz va trouver un second souffle chez les vétérinaires, dans les cosmétiques (qui, encore aujourd’hui, promeuvent les bienfaits des « sérums ») et dans des produits de santé grand public un peu douteux. Les dernières campagnes de publicité seront menées à la fin des années 1960, campagnes dont le visage était l’acteur Charles Vanel qui assurait en recevoir (et qui mourut en 1989 à 96 ans) [15].

Conclusion

Ainsi s’achève l’épopée du sérum de Bogomoletz, élixir soviétique qui promit un temps de faire reculer la vieillesse. Il est probable que son succès fugace ait été le résultat de la conjonction de plusieurs facteurs : espoir éternel de rester jeune, adéquation avec les idées médicales « modernes » de l’époque : sérothérapie, découverte des immunités cellulaire et humorale, cytotoxines issues de greffes xénogéniques, etc., mais aussi intérêt pour la science soviétique, pays qui avait retrouvé un capital d’admiration après ses succès militaires sur le front de l’Est.

Comme tant d’autres fontaines de Jouvence avant lui, ce sérum a brillé d’un éclat éphémère avant de s’éteindre sous le poids des faits. Aujourd’hui, les injections de sérum de Bogomoletz ont laissé place aux sénolytiques, aux transfusions de sang juvénile, aux cellules reprogrammées ou aux routines santé des « biohackers ». Le vocabulaire a changé, pas le rêve. Ni les intérêts des vendeurs d’espoir.

Sources

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