Alexander Bogomolets est le père du sérum éponyme, qui promettait de ralentir le vieillissement.https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Oleksandr_Bohomolets
Le sérum de Bogomoletz incarne l’un des épisodes historiques de l’éternelle quête humaine pour une vie plus longue. Son inventeur, Alexandre Bogomolets, médecin et biologiste soviétique protégé de Staline qui espérait ainsi prolonger son règne, élabora dans les années 1930 un « sérum cytotoxique antiréticulaire » censé stimuler l’immunité et prolonger la vie. Extrait du sang de chevaux immunisés contre des tissus humains (rate et moelle osseuse), il fut présenté comme un remède miracle accélérant la cicatrisation des plaies et des fractures, et capable de prévenir les cancers ou… l’hypertension artérielle.
Encensé en URSS, puis en Occident après la guerre, ce sérum suscita un engouement rapide avant que les études scientifiques ne le discréditent : aucun effet réel ne put être démontré. Jugé hétérogène et mal standardisé, le produit perdit de sa superbe dès les années 1950. Il connut toutefois un bref renouveau dans les années 1960, recyclé dans des cosmétiques et des produits de santé peu recommandables.
Symbole d’une science oscillant entre concepts à la mode, illusion et commerce, le sérum de Bogomoletz nous rappelle que la fontaine de Jouvence, y compris dans ses habits contemporains, reste une vieille histoire humaine qui, à chaque époque, renaît de ses cendres.
Qui n’a souhaité baigner son corps vieillissant dans la fontaine de Jouvence
Aujourd’hui, cette quête du Graal porte les habits plus contemporains de l’«
Parmi les divers avatars historiques de ces stratégies de perpétuelle jeunesse, un produit moins connu qui eut son heure de gloire médicale après la Seconde Guerre mondiale, prolongée par une petite consécration cosmétique dans les années 1960-1970
Alexandre Alexandrovich Bogomolets, chouchou du Petit Père des peuples
Alexandre Alexandrovich Bogomolets
Qu’est-ce que le sérum de Bogomoletz ?
Né en 1934, le sérum de Bogomoletz («
L’idée derrière cette préparation découle de deux éléments historiques
- les succès retentissants de la sérothérapie antidiphtérique ou antitétanique à la fin du XIXe
siècle, à la suite des travaux d’Emil Adolf von Behring (premier lauréat du prix Nobel de médecine en 1901), qui se traduisent par un engouement pour les sérums en tout genre ; - les travaux, à la fin du XIXe siècle, d’Élie Metchnikoff (découvreur de la phagocytose et l’immunité cellulaire, prix Nobel de médecine en 1908) pour qui le vieillissement global était lié à celui du tissu conjonctif sous l’action des phagocytes. En observant le cerveau d’un perroquet mort à plus de 80 ans, il remarque une forte infiltration de phagocytes et postule que le vieillissement est lié à leur suractivité destructrice [10].
Dans l’esprit de Bogomolets, injecter de petites quantités d’anticorps dirigés contre les phagocytes des tissus conjonctifs permet d’activer le système immunitaire d’une façon globalement bénéfique, un peu à la manière des historiques «
Il est à noter que, très tôt, Bogomolets remarque que l’injection de fortes doses de son sérum se traduit par une diminution de l’immunité (comme observé dans d’autres types de sérum auto-immuns) et une aggravation de l’état général. Son traitement reposait donc sur des doses estimées trop faibles pour neutraliser massivement l’activité phagocytaire, mais suffisantes pour la «
Dans les années 1930, les publications de Bogomolets présentent son sérum comme un stimulant de la guérison des plaies ou fractures. Des millions de doses auraient été administrées chez les blessés soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale, dans ce but. Et, plus largement, le sérum permettrait d’augmenter la résistance de l’organisme et, indirectement, la longévité (en particulier en prévenant les cancers et l’hypertension artérielle).
Après la guerre, l’Occident s’entiche du sérum de longévité
Dès 1946, malgré la mort précoce de son inventeur (dont le cœur fragile lui contre-indiquait les injections de son sérum [11]), les articles de presse occidentaux parlent du sérum de Bogomoletz et évoquent un élixir de jeunesse et des promesses de vivre jusqu’à 120 ans. Les médecins observent (modérément), la prudence de rigueur. Ainsi, en 1946, dans le quotidien Le Monde, un médecin énumère ses indications [12]
L’engouement gagne également les États-Unis. En 1946, Reuben Straus, pathologiste à l'hôpital Cedars of Lebanon de Los Angeles, publie une étude [13] sur les effets du sérum sur la cicatrisation de fractures expérimentales chez 156 lapins. Il compare deux groupes : l'un ayant reçu du sérum de chèvre (groupe contrôle) et l'autre du sérum de Bogomoletz. Les lapins ayant reçu de petites doses de ce dernier pendant 2 semaines après la fracture ont vu celle-ci évoluer plus rapidement vers la consolidation (observations sur une radiographie, puis résistance du cal à la traction). En parallèle, un médecin britannique, Vernon Thompson, traite 172 cas de fractures humaines accidentelles avec des doses faibles et fortes. Là encore, les radiographies semblent montrer une guérison légèrement plus rapide avec de faibles doses, mais sans significativité statistique [14].
Après l’engouement, la déconvenue
Malheureusement, la mort de Bogomolets et les études qui s’enchaînent vont progressivement signer le certificat de décès du mirifique sérum. En Union soviétique, dès 1947, le Conseil scientifique auprès de l’Académie des sciences dénonce les théories antiréticulaires de Bogomolets et l’idée que le vieillissement soit d’abord celui du tissu conjonctif [15].
Dans le principal centre américain de recherche sur le sérum de Bogomoletz (Université Western Reserve à Cleveland), le Dr Harry Goldblatt (qui deviendra célèbre pour sa description des fonctions rénales) fabrique et teste le sérum pendant deux ans. Après avoir traité plus de 3 500 patients, sa conclusion est sans appel : « Il ne guérit… rien ». [11] En 1949, dans une série d’études sur les effets du sérum de Bogomoletz sur les cancers expérimentaux chez les rongeurs de laboratoire, Jacob Heiman et Doris Meisel ne retrouvent aucun effet protecteur [16].
L’étoile du sérum s’éteint au tout début des années 1950, les scientifiques critiquant un produit hétérogène, difficile à standardiser (variabilité des tissus d’immunisation, titres d’anticorps mal définis), et dont les études souffrent d’une méthodologie approximative (absence d’essais cliniques randomisés contrôlés, variables cliniques non précises, etc.).
Pourtant, pendant les années 1960, en France et en Italie, le sérum de Bogomoletz va trouver un second souffle chez les vétérinaires, dans les cosmétiques (qui, encore aujourd’hui, promeuvent les bienfaits des «
Ainsi s’achève l’épopée du sérum de Bogomoletz, élixir soviétique qui promit un temps de faire reculer la vieillesse. Il est probable que son succès fugace ait été le résultat de la conjonction de plusieurs facteurs
Comme tant d’autres fontaines de Jouvence avant lui, ce sérum a brillé d’un éclat éphémère avant de s’éteindre sous le poids des faits. Aujourd’hui, les injections de sérum de Bogomoletz ont laissé place aux sénolytiques, aux transfusions de sang juvénile, aux cellules reprogrammées ou aux routines santé des «
1 - Fischer JL. Serge Voronoff (1866-1951) : l’ambiance parisienne biomédicale entre xénogreffes, querelle de l’interstitiel et néo-malthusianisme. Bulletin d’histoire et d’épistémologie des sciences de la vie, 2010;1(17) 77-90
2 - Gouthière F. Du sang frais pour rajeunir ? Allo Docteurs, 5 mai 2014
3 - Laystary E. On a rencontré Liz Parrish, la première femme génétiquement modifiée. France 24, 21 mai 2017
4 - Le Borgne E. Reprogrammation cellulaire pour améliorer la régénération tissulaire altérée dans les pathologies du vieillissement. Thèse de médecine, Gériatrie et gérontologie. Université de Montpellier, 2022
5 - Topol E. How the Science of Aging Can Extend Healthspan. Ground truths, 25 avril 2025
6 - Keys MT, Hallas J, Miller RA et al. Emerging uncertainty on the anti-aging potential of metformin. Ageing Research Reviews, 2025;111, 102817. doi: 10.1016/j.arr.2025.102817
7 - Samuel M, Berry C, Dubé MP et al. Long-term trials of colchicine for secondary prevention of vascular events: a meta-analysis. European Heart Journal, 2025;46(26), 2552–2563. doi: 10.1093/eurheartj/ehaf174
8 - Un millionnaire américain prétend avoir trouvé comment rajeunir, voici sa méthode... et ça fait peur. Ouest France, 27 avril 2023
9 - Gan KJ & Südhof TC. Specific factors in blood from young but not old mice directly promote synapse formation and NMDA-receptor recruitment. PNAS, 2019;116(25) 12524-12533. doi/ 10.1073/pnas.190267211
10 - Simonet M. Élie Metchnikoff, un zoologiste devenu pathologiste. Revue de biologie médicale, 381(6), 53-63. doi: 10.3917/rbm.381.0053
11 - Medicine: Bogomolets & the Longer Life. Time, 17 juin 1946
12 - Bonnet-Roy F. Le sérum de Bogomoletz. Le Monde, 19 octobre 1946
13 - Straus R, Horwitz M et al. Studies on antireticular cytotoxic serum; effect of ACS on the healing of experimentally produced fractures in rabbits. J Immunol., 1946;54:163-77
14 - Ilfeld FW. Antireticular Cytotoxic Serum: A Review. JAMJ Natl Med Assoc., 1948;40(3):116-119
15 - Raynal C. Le sérum de Bogomoletz sur les épaules d’un Papou. Revue d’histoire de la pharmacie, 2014:383, 436-437
16 - Heiman J & Meisel D. Antireticular cytotoxic serum; the effect of ACS on tumor growth in rats. Cancer, 1949 Mar;2(2):329-34
9 minutes
Ajouter un commentaire




Commentaires
Cliquez ici pour revenir à l'accueil.