#Santé

Face à un acte effroyable

Est-ce un pervers, un fou, un individu radicalisé ? Après le fort retentissement médiatique d'un acte effroyable, que répondre à ces demandes formulées à la volée par un patient ? 

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Après la sidération, une certaine fascination qui pousse à vouloir tout comprendre.

Après la sidération, une certaine fascination qui pousse à vouloir tout comprendre.

Résumé

Les médias relatent régulièrement, en boucle et avec force détails, des actes atroces commis par un individu sans discours explicite le plus souvent. Ces événements bouleversent la société. Les patients peuvent en être aussi fortement déstabilisés et faire part de leur désarroi et de leurs interrogations, généralement à la fin d'une consultation médicale.

Les professionnels de santé n'ont bien souvent pas plus d'informations que le grand public et ont peu de réponses à fournir, encore moins de symptomatologie psychiatrique précise à discuter. Certaines informations peuvent toutefois permettre d'envisager des éléments d’explication. Et, pour les médecins qui le souhaitent et qui en ont la disponibilité, il est possible d'essayer de mettre quelques mots sur cet acte aussi inhumain qu'indicible. Il ne s’agit pas de discuter de psychopathologie, mais simplement d'être présent à un patient qui s’interroge.

« Vous en pensez quoi, docteur ? Est-ce un pervers, un fou, un psychopathe, un individu radicalisé ? » Combien de fois les médecins ont été sollicités pour établir un diagnostic psychiatrique pour des personnes dont les médias avaient parlé plus ou moins abondamment la veille. La répercussion médiatique est en effet fréquemment corrélée à la gravité et à l'atrocité de l'acte commis, par une personne ayant agi seule au moment des faits. Ces questionnements arrivent habituellement en fin de consultation, lorsque le paravent symbolique, qui permet d'être à nouveau réceptif lors du prochain rendez-vous, commence à être installé… Et, devant ce patient, tout autant ébranlé que déstabilisé par cet événement qui le touche, quelle réponse apporter ?

Un impossible diagnostic

La pratique clinique permet d'expérimenter qu'une personne ne se résume jamais à son acte et qu'il n'est pas possible de poser un diagnostic psychiatrique sur un inconnu sans un entretien.

Par ailleurs, la clinique de l'agir met souvent en difficulté le monde médical et les thérapeutes ne s'accordent pas toujours entre eux sur certains critères diagnostiques. Autant les définitions de troubles de la personnalité, de délire paranoïaque, d’hallucinations acoustico-verbales, de psychopharmacose, de symptômes dissociatifs, de dépersonnalisation et/ou de déréalisation sont consensuelles et aisément formulables, autant elles deviennent plus floues lorsqu'il s'agit de mettre des mots et de la réflexion sur certains faits cliniques sordides et, en outre, réalisés souvent sans discours explicite.

Un double mouvement paradoxal

Dans ce très court laps de temps, le patient invite le médecin par son questionnement à prendre conscience des mouvements internes qui peuvent l'agiter à cet instant par rapport à ces événements. Un double mouvement paradoxal peut traverser tout un chacun qui prend connaissance de tels faits. On peut osciller entre une certaine sidération et une certaine fascination.

La personne peut en effet, dans un premier temps, être sidérée, empêchée de penser le mal, rester dans le silence, ne vouloir, ni savoir, ni entendre ce qui est arrivé, et encore moins raviver des souvenirs faisant écho avec ce qui vient d'être relaté. Pour lutter contre cette sidération et afin d'amorcer une élaboration psychique, il est possible qu'elle réagisse ensuite d'une façon défensive par une certaine fascination en voulant tout maîtriser, tout connaître et tout comprendre de l'acte commis et en étant à l'affût de la moindre information, notamment sur les chaînes de télévision en continu.

Des éléments pour s’orienter

Certaines informations concernant l'agresseur peuvent toutefois permettre de donner quelques éléments d’explication.

En particulier :

  • est-ce qu'il présente des antécédents de troubles psychiatriques ? Ce qui pourrait faire penser à une abolition ou au moins une altération de son discernement ;
  • aurait-il consommé des produits psychoactifs (dont l'alcool), responsables de troubles du jugement et du raisonnement ?
  • faisait-il l'objet d'une emprise mentale le faisant adhérer de manière inconditionnelle à une idéologie radicale ?

Il est vrai que, dans certaines situations, une pathologie mentale est envisageable assez facilement. Des éléments très factuels peuvent ainsi être fournis et expliqués.

Par exemple, si l'auteur de cet acte a été transféré, dès le début de sa détention, dans l'une des neuf unités hospitalières spécialement aménagées (UHSA) du territoire français, cela signifie qu'une pathologie psychiatrique a été repérée et cela peut fournir quelques éléments de réponse (cf. Encadré).

Des mots sur cet acte indicible

Pourtant, le plus souvent, peu d'éléments cliniques pourront être apportés et le médecin est, à l’instar de celui ou celle qui l’interroge, sans réponse, sans explication, sans hypothèse sur un diagnostic médical possiblement envisageable, et surtout, sans possibilité de mettre en mots cet acte quasiment innommable.

Même si la consultation se termine, même si la prochaine personne est sur le pas de la porte, un court dialogue peut être engagé avec ce patient qui vient de faire part de son désarroi.

En faisant attention de mettre une distance suffisante afin qu'il puisse se sentir écouté, le médecin peut :

  • évoquer, rapidement, ce qui l'habite personnellement face à ce drame ;
  • s'interroger sur les éléments contextuels qui auraient pu favoriser ce passage à l'acte que ce soit :
    • des facteurs de risque individuels comme l'évocation d'un isolement, d'une rupture avec un état antérieur, une précarité sociale,
    • des facteurs de risque micro-environnementaux liés à l'entourage familial et amical,
    • ou encore des facteurs de risque sociétaux avec notamment des événements géopolitiques particuliers.
  • orienter les échanges sur les raisons pour lesquelles ce geste en lui-même a autant déstabilisé son patient en tenant compte de la place à laquelle ce dernier peut le plus aisément se situer :
    • a-t-il vécu des circonstances qui le rendent proches de la victime, de la famille de la victime, de l'agresseur ou de son entourage, du lieu ou du contexte dans lequel cet événement a eu lieu ?

Ainsi, ce n'est pas avec un diagnostic que le patient repartira, mais il aura pu partager un peu de son incompréhension, échanger et dialoguer, murmurer quelques mots sur cet acte inhumain et indicible.

Encadré - Zoom sur les unités hospitalières spécialement aménagées

Depuis 1994, l'organisation des soins physiques et psychiques en milieu pénitentiaire dépend du ministère chargé de la santé. Et, dans un contexte d'une surreprésentation des troubles psychiatriques en milieu carcéral et d'un taux de suicides plus important en prison que dans la population générale, des unités hospitalières spécialement aménagées (UHSA) ont été créées (loi d'orientation et de programmation pour la justice [LOPJ] du 9 septembre 2002).

Les UHSA sont des unités de soins pour des personnes incarcérées, hommes et femmes, mineures et majeures, et qui présentent des troubles psychiatriques nécessitant une hospitalisation à temps complet en milieu spécialisé avec une surveillance continue. Certains de ces patients présentent des pathologies psychotiques nécessitant souvent des initiations ou des modifications de traitement. D'autres ont des troubles thymiques avec parfois des idéations suicidaires très prégnantes ou encore des troubles de la personnalité.

Les soins peuvent être dispensés soit à la demande du patient ou avec son accord, soit contre sa volonté quand il n'est pas consentant. Il s'agit alors d'une hospitalisation sous contrainte par décision préfectorale (soins psychiatriques à la demande du représentant de l'État [SPDRE]).

Ces structures sont localisées dans des établissements publics de santé mentale et disposent d'une enceinte pénitentiaire. Le cœur de l'activité au sein de l'UHSA est le soin, et ce temps d'hospitalisation s'inscrit dans le parcours de soins du détenu. Il y est adressé par un praticien de la prison et il y revient une fois les soins terminés. Si une levée d'écrou intervient pendant son temps d'hospitalisation, il est repris en charge dans un secteur psychiatrique si son état le nécessite.

La première UHSA a ouvert à Lyon en 2010. Il y a actuellement 9 UHSA en métropole (la dernière ouverture a été faite à Marseille en 2018). Ce qui représente au total 440 places.

 

 

Sources

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