Quand l’histoire des épidémies nous éclaire sur la COVID-19

Par MARC DULACO - Date de publication : 09 Décembre 2021
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L'étude des précédentes épidémies, qui ont jalonné l'Histoire depuis le néolithique, et des pandémies qui sont apparues avec la formation des premiers grands empires, permettent de remettre en perspective l'actuelle pandémie de COVID-19.
Un dénominateur commun : la mondialisation des échanges et des contacts humains (illustration).

Un dénominateur commun : la mondialisation des échanges et des contacts humains (illustration).


Résumé :
L'ancien directeur général de l'Institut Pasteur de Lille, Patrick Berche, a récemment publié «  PANDÉMIES - Des origines à la Covid-19 », avec l'historien Stanis Perez. Un ouvrage dans lequel ce microbiologiste, ancien doyen de la faculté de médecine Paris-Descartes, retrace l'histoire des grandes maladies infectieuses et remet en perspective l'actuelle pandémie de COVID-19.


Pouvez-vous nous rappeler quelle est la différence entre une épidémie, une endémie et une pandémie ?
Une épidémie survient quand on voit un grand nombre de cas d'une même maladie, à un même moment, à un même endroit. Quand cette maladie tend à disparaître et à donner des cas sporadiques, on parle d'endémie. Enfin, une pandémie correspond à une épidémie généralisée touchant tout un continent ou le monde entier. Ce qui est le cas avec la COVID-19 aujourd'hui.

À quelle époque a-t-on identifié les premières épidémies ou pandémies ?
Les premières épidémies sont apparues à partir du Néolithique, au moment où se sont formés les premiers villages, les premières cités. Ces épidémies restaient cantonnées à un niveau régional comme la peste d'Athènes au 5e siècle avant notre ère.

Ensuite, les pandémies sont apparues avec la formation des premiers grands empires, en particulier l'Empire Romain, qui fut d'abord frappé par la peste antonine. L'épidémie toucha avec une certaine prédilection les régions côtières, les plus exposées aux échanges maritimes. Cette peste antonine faucha une génération entière d'enfants et de jeunes adultes. À Rome, au moins 300 000 habitants l'auraient contractée et la moitié d'entre eux en seraient morts. On estime que la peste antonine a fait baissé de 10 à 20 % la population de l'Empire, estimée à 75 millions de personnes. Le nombre de décès se situerait entre 7 à 8 millions.

La peste de Saint-Cyprien fut, elle aussi, redoutable. À cause d'elle, la population d'Alexandrie serait passée de 500 000 habitants à 190 000. Un historien grec a même affirmé que 5 000 personnes mouraient chaque jour à Athènes.

On peut enfin citer la peste de Justinien. Pendant deux siècles, environ tous les dix à quinze ans, elle a suscité une vingtaine de grandes vagues, chacune s'étalant sur plusieurs années : 18 de ces vagues ont frappé l'Orient et 11 l'Occident. Les derniers soubresauts ont eu lieu en 750 dans la vallée du Jourdain et à Naples en 767. La peste disparut ensuite sans qu'on sache trop pourquoi. Cette peste de Justinien a fait des millions de victimes, décimant la moitié ou le tiers de la population urbaine. Elle a sans doute amorcé le déclin de l'Empire byzantin qui survivra jusqu'en 1453.

Ces différentes épidémies de peste s'étendaient sur un territoire assez large, grâce à la libre circulation des personnes et au développement des voies maritimes. À partir de la Renaissance, avec la découverte de l'Amérique, les pandémies sont devenues mondiales. Elles se sont mises à toucher aussi bien l'Amérique que l'Europe ou l'Asie.

À la lecture de votre livre, on constate que les pandémies ont toujours fait partie de l'Histoire, même au 20e siècle où certains ont pu penser que les progrès de la médecine et de l'hygiène mettaient les pays riches à l'abri de la survenue de ce type d'événement. La pandémie actuelle de COVID-19 ne vient-elle pas rappeler la vulnérabilité de tous les pays, y compris ceux où les progrès médicaux sont les plus importants ?
Au 20e siècle, la variole a fait entre 300 et 500 millions de morts avant d'être éradiquée en 1980 grâce à une vaccination obligatoire et systématique. Et il est vrai qu'il s'est ensuivi, chez certains, comme un « sentiment d'invulnérabilité ». Dans les années 1970, un célèbre prix Nobel a même annoncé que les maladies infectieuses allaient disparaître dans les pays riches et ne toucheraient plus que les pays pauvres. Il y avait alors une impression de toute puissance scientifique, mais qui a volé en éclat avec l'apparition du sida. C'est aux États-Unis, le pays le plus riche du monde, que le VIH a commencé à être repéré, à un moment où il circulait à bas bruit en Afrique. Et l'épidémie de sida est très vite devenue un phénomène planétaire.

C'est la même chose avec ce coronavirus. Même si les progrès scientifiques sont majeurs, aucun pays au monde ne peut être complètement à l'abri de la menace infectieuse.

Il est impossible d'éviter les pandémies, y compris dans notre monde moderne qui est à haut risque dans ce domaine.

Que voulez-vous dire précisément ? Pourquoi le monde moderne est-il particulièrement à risque ?
Au cours de l'Histoire, on constate que les pandémies ont toujours été liées à une mondialisation des échanges et des contacts humains. C'était déjà le fait lors de la constitution de vastes réseaux commerciaux à l'époque de l'Empire romain puis, plus tard, avec la découverte de nouvelles voies maritimes vers l'Amérique. Aujourd'hui, cette mondialisation des échanges a atteint un niveau inédit. En 2019, on estime que 4,5 milliards de personnes ont pris l'avion à l'échelle de la planète.

En 1960, il devait y avoir 10 ou 12 mégapoles, c'est-à-dire des villes de plus de 10 millions d'habitants. Aujourd'hui, il y en a des centaines.

De plus, nos activités favorisent des contacts avec des réservoirs alimentés par des chauves-souris, des rongeurs, des insectes, des oiseaux, des primates, etc.

Dans votre livre, vous écrivez que «  depuis la grippe espagnole de 1918, le monde n'avait pas connu de pandémie ayant eu un tel impact sur l'activité de l'ensemble de l'humanité ». Quel parallèle peut-on faire entre la pandémie actuelle et celle qui a touché la planète au moment de la Première Guerre mondiale ?
Dans les deux cas, des pandémies ont effectivement touché l'ensemble de la planète. Mais le parallèle s'arrête là. Tout d'abord, il ne s'agit pas des mêmes virus. De plus, la grippe espagnole a été beaucoup plus meurtrière puisqu'on estime qu'elle a fait entre 50 et 100 millions de victimes. Rien qu'en France, on recensa environ 408 000 décès.

Une autre différence importante est le fait qu'elle fut hautement létale dans les populations d'adultes jeunes. En Europe et aux États-Unis, près de 40 % des décès sont survenus chez de jeunes adultes entre vingt et trente-cinq ans. Cela peut s'expliquer par des conditions épidémiologiques dues aux bouleversements de la guerre qui ont induit une promiscuité des soldats vivant dans la précarité. La mortalité fut également très importante chez les femmes enceintes (25-70 %), avec de nombreux avortements.

L'autre très grande différence concerne les armes sanitaires pouvant être mobilisées contre la pandémie. À l'époque de la grippe espagnole, il n'y avait pas de vaccins, d'antibiotiques, d'oxygène ni de réanimation.

Est-ce que, dans l'histoire, les corononavirus ont provoqué d'autres pandémies ?
Il y a des soupçons sur la « grippe russe » de 1889, dont la première vague pandémique connut une mortalité modérée. Celle-ci fut plus forte lors des vagues suivantes. Cette « grippe russe » a été responsble d'environ un million de morts dans le monde, dont 150 000 en Europe et 250 000 aux États-Unis. Plusieurs éléments laissent penser qu'elle a pu être provoquée par un coronavirus transmis des bovins à l'homme. Le virus aurait ensuite perdu sa virulence et serait aujourd'hui responsable de rhinites bénignes.

Face à la COVID-19, la réponse sanitaire est intervenue très vite avec la mise au point d'un vaccin en quelques mois. Cela est-il inédit dans l'histoire des pandémies ?
Oui, jamais par le passé on a vu une riposte scientifique et sanitaire aussi importante et rapide. On peut rappeler qu'il a fallu attendre 1933 pour que soit isolé le virus de la grippe espagnole de 1918.

Avec le VIH, les choses allèrent certes plus vite, mais pas autant qu'avec la COVID-19. Les premiers cas de sida sont apparus en juin 1981 et il a fallu attendre 1983 pour que le virus en cause soit identifié, et 1984 pour qu'il soit séquencé.

Avec le SARS-CoV-2, tout est allé à une vitesse incroyable. La séquence du virus a été dévoilée dès la mi-janvier 2020, à peine un mois après l'apparition des premiers cas. Et, en quelques mois, plusieurs milliers d'articles ont été publiés sur ce coronavirus. Au départ, personne, non plus, n'aurait pu imaginer, qu'un vaccin efficace serait disponible en moins d'une année. L'arrivée des vaccins à ARN messager est quand même une innovation révolutionnaire.

On assiste aujourd'hui à une grande défiance dans une partie de la population face au discours scientifique et à l'émergence de nombreuses rumeurs et d'affirmations fausses. Est-ce une constante dans l'histoire des pandémies et existe-il des similitudes dans la manière dont la population réagit face à ces événements ?
Toutes les pandémies ont provoqué des phénomènes de peur collective, à des degrés divers bien sûr. Les épidémies de peste ont suscité de véritables paniques s'accompagnant d'une recherche de boucs émissaires. À l'époque, ce furent les Juifs, les lépreux ou les parfumeurs.

Les pandémies ont aussi toujours suscité leur lot de rumeurs ou d'informations totalement erronées. On n'y échappe pas aujourd'hui. Le phénomène est même décuplé avec la caisse de résonance des réseaux sociaux où n'importe qui peut prendre la parole et énoncer des choses fausses ou complètement fantaisistes. On trouvera toujours des gens pour leur accorder du crédit.

Dans une situation comme celle-là, il est très important de toujours se poser la question de savoir qui parle et à partir de quelles sources. C'est un réflexe nécessaire même si, finalement, il est très difficile de contrer des discours mensongers ou des rumeurs sans fondement. Car tout cela circule entre des personnes qui sont persuadées être seules à détenir une vérité qu'on voudrait cacher.

Ce qui apparaît aussi avec la pandémie actuelle, c'est l'absence de culture scientifique d'une bonne partie de la population et aussi de nombreux responsables politiques.

Est-ce que les leçons de l'Histoire peuvent nous aider à savoir comment pourrait évoluer la pandémie actuelle ?
Ce que nous apprend l'Histoire est surtout qu'il faut toujours être prudent avec les virus, qui n'évoluent pas toujours comme on pourrait le prévoir.

La pandémie de grippe espagnole fut caractérisée par une première vague assez bénigne, suivie de deux autres vagues bien plus létales. Grâce au séquençage du virus, réalisé dans les années 2000 à partir d'échantillons de patients décédés en 1918, on a démontré que celui-ci n'avait pas disparu, mais était devenue saisonnier jusqu'à aujourd'hui, en perdant sa virulence. Ainsi, les virus qui ont provoqué les pandémies de 1957 et 1968 étaient des descendants directs du virus de la grippe espagnole.

Ce qu'il faut bien comprendre est qu'un virus ne cherche pas à tuer l'espèce humaine mais juste à survivre. Ce qui est un peu inquiétant avec la COVID-19, c'est le fait que le virus continue à circuler dans le monde entier, en évoluant par vagues successives avec des variants de plus en plus contagieux, mais, pour l'instant, sans augmentation de la virulence. Cela est illustré par l'émergence très récente du virus Omicron, dont l'avenir est encore incertain. Au fur et à mesure que la population s'immunise à l'échelon mondial, le SARS-Co-V2 pourrait devenir saisonnier et endémique, en perdant progressivement sa virulence. Mais, je le répète, il faut rester très prudent et éviter de faire des projections trop affirmées sur l'évolution incertaine de cette pandémie qui dure.

©vidal.fr

Pour en savoir plus
Patrick Berche et Stanis Perez. PANDÉMIES - Des origines à la Covid-19. Perrin Éd. Mars 2021. 522 p. 

 

Sources : VIDAL

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