Éviter les surdiagnostics et les chirurgies inutiles sans passer à côté des nodules à risque. Jitendra Jadhav / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
Très fréquents, les nodules thyroïdiens, bénins et non évolutifs dans plus de 90 % des cas, ne requièrent pas de prise en charge spécifique. L’objectif du clinicien doit être de savoir diagnostiquer les cancers thyroïdiens à risque de récidive ou de décès (5-7 % des nodules), les nodules hyperfonctionnels à risque d’hyperthyroïdie (5 %) et les nodules compressifs (rares) tout en évitant les surdiagnostics conduisant à des chirurgies inutiles. Compte tenu des difficultés persistantes de caractérisation préopératoire des nodules, il s’agit d’un véritable challenge qui a motivé l’élaboration de recommandations récentes des sociétés françaises et européennes et requiert un parcours de soins adapté impliquant en premier lieu le médecin généraliste en lien avec les endocrinologues, médecins nucléaires, radiologues et chirurgiens.
Les nodules thyroïdiens sont très fréquents, touchant 3 à 7 % de la population française, avec une nette prépondérance féminine1. Leur prévalence échographique, 10 fois supérieure à la prévalence clinique, est estimée entre 11 et 55
Dans ce contexte, l’objectif du clinicien doit être de savoir diagnostiquer les cancers thyroïdiens à risque de récidive ou de décès (5-7
CE QUE NOUS FAISONS
Évaluation initiale
Le nodule thyroïdien est classiquement évoqué devant une tuméfaction cervicale ascensionnant à la déglutition, découverte par le patient ou par son médecin généraliste à la palpation cervicale. De nos jours, le diagnostic est cependant fortuit dans plus de la moitié des cas, le plus souvent à l’occasion d’un examen d’imagerie, tout particulièrement d’une échographie des vaisseaux du cou4.
Quel que soit le mode de découverte, le médecin généraliste est en première ligne pour l’évaluation initiale. Après l’interrogatoire ciblé sur d’éventuels facteurs favorisant la survenue d’un cancer thyroïdien (antécédent personnel d’irradiation cervicale, antécédent familial de cancer thyroïdien), l’examen clinique s’assure de l’absence de signes d’hyperthyroïdie et précise les caractéristiques du nodule à la recherche d’éventuels signes évoquant la malignité (Figure

Sur le plan biologique, le bilan de première intention se limite au dosage de TSH5. Lorsqu’elle est basse, mais non effondrée (entre 0,1 mUI/L et 0,4 mUI/L), elle doit être contrôlée à quelques semaines d’intervalle. En cas de confirmation ou de TSH effondrée (<
Le dosage de la thyroglobuline n’est pas recommandé, car il s’agit d’un reflet imprécis du volume thyroïdien qui ne fait pas la distinction entre les nodules bénins et malins.
L’échographie thyroïdienne ne doit pas être demandée en dépistage, mais seulement en cas de nodule thyroïdien palpable ou découvert fortuitement à l’imagerie. Une échographie bien faite apporte aujourd’hui des informations extrêmement précises sur les caractéristiques du nodule. Elles sont intégrées au score EU-TIRADS qui permet de classer de 2 à 5 les nodules selon le risque croissant de malignité et d’en déduire l’indication éventuelle de cytoponction6 (Figure
Examens de 2e intention et indications thérapeutiques
Nodules hyperfonctionnels
Une TSH basse suggère un nodule hyperfonctionnel dit autonome lorsque les hormones thyroïdiennes sont normales (hyperthyroïdie infraclinique ou fruste) ou toxiques en cas d’hyperthyroïdie avérée (T4L et/ou T3L élevées). Ces nodules fonctionnels représentent 5-10
En cas d’hyperthyroïdie infraclinique, le traitement est recommandé pour les patients de plus de 65 ans et chez les sujets plus jeunes en cas de pathologie cardiaque ou d’ostéoporose7. Dans les autres cas, le traitement sera discuté au cas par cas selon le contexte. Les antithyroïdiens de synthèse (ATS) peuvent contrôler l’hyperthyroïdie, mais ne guériront pas le patient. Ils peuvent être utilisés de façon transitoire en préparation au traitement radical en cas d’hyperthyroïdie franche, mais ne sont employés au long cours que dans des situations particulières, chez les sujets très âgés ou présentant une contre-indication au traitement radical. Le traitement chirurgical est à privilégier en cas de nodule compressif alors que le traitement par l’iode radioactif est considéré comme le traitement de choix dans les autres cas. Ces traitements exposent à un risque d’hypothyroïdie de survenue précoce après chirurgie et dépendante de l’étendue du geste, de survenue tardive après l’iode radioactif, observée dans 30
Nodules à TSH normale ou élevée
En cas de TSH normale ou élevée, comme précisé sur la Figure 2, l’indication de cytoponction dépend des caractéristiques échographiques du nodule et de sa taille. Elle est recommandée pour les nodules EU-TIRADS 3 > 20 mm, les nodules EU-TIRADS 4 ≥ 15 mm et les nodules EU-TIRADS 5 ≥ 10 mm. En cas d’adénopathie cervicale, la cytoponction doit être couplée à un dosage de thyroglobuline (ou de calcitonine) in situ. Les nodules ≤ 10 mm, même très suspects, ne sont pas à ponctionner. Ils peuvent correspondre à des microcarcinomes thyroïdiens, qui sont très fréquents, mais progressent dans moins de 10 % des cas et doivent bénéficier d’une surveillance.

Lorsqu’elle est indiquée, la cytoponction est réalisée à l’aide d’une aiguille fine (23–27 gauge), sous contrôle échographique. Le prélèvement doit être confié à un cytologiste expérimenté, car l’examen est d’interprétation difficile. Les résultats de la cytoponction sont rendus selon le score de Bethesda dont les différentes catégories sont présentées dans le Tableau 1 avec leur risque de malignité respectif3.

La stratégie thérapeutique est schématisée sur la Figure 3. Lorsque la cytoponction n’est pas indiquée, un contrôle échographique est proposé à 2 et 5 ans puis interrompu en l’absence d’évolutivité2,3. Lorsque la cytologie est Bethesda I, non diagnostique, elle doit être refaite dans un délai de 3 à 6 mois. Les nodules Bethesda II peuvent être surveillés par échographie dans un délai de 3 à 5 ans2.
Un cas particulier est représenté par les nodules Bethesda II mais EU-TIRADS 5 qui doivent bénéficier d’une surveillance échographique rapprochée à 1 an voire d’un contrôle de cytoponction. Les nodules suspects ou malins Bethesda V et VI doivent être opérés et l’étendue du geste sera discutée avec l’endocrinologue et le chirurgien en fonction du contexte, des caractéristiques et de l’évolutivité du nodule, de l’existence d’éventuelles adénopathies.
L’indication thérapeutique est moins bien codifiée pour les nodules Bethesda III et IV qui représentent plus de 20 % des cas et sont dits « indéterminés » en raison de leur risque de malignité intermédiaire. Pour les nodules Bethesda III (risque de malignité 6-18 %), il est conseillé de renouveler la cytoponction dans un délai de 3 à 6 mois et, si le résultat reste indéterminé, de réaliser une microbiopsie chirurgicale ou d’opérer le patient, surtout si le nodule mesure plus de 20 mm. Les nodules Bethesda IV, dont
Lorsqu’une intervention chirurgicale est décidée, le dosage de calcitonine est systématique en préopératoire pour ne pas méconnaître un cancer thyroïdien médullaire dont la prise en charge chirurgicale est spécifique.
CE QUI CHANGE
Chirurgie
Devant le faible risque de malignité des nodules thyroïdiens, dont la nature est parfois difficile à déterminer en préopératoire, et l’excellent pronostic de la majeure partie des cancers de la thyroïde, la question se pose de réduire les indications de thyroïdectomie totale au profit des lobectomies pour limiter le risque d’hypothyroïdie et de complications post-opératoires, sans impacter le pronostic. Ce choix doit être concerté avec l’endocrinologue et le chirurgien, idéalement à l’occasion d’une réunion de concertation pluridisciplinaire en fonction des caractéristiques du nodule et du contexte. Les techniques chirurgicales ont, par ailleurs, progressé et l’utilisation peropératoire du neuromonitoring apporte de la sécurité en permettant de suivre le trajet des nerfs récurrents. Se développent aussi dans les centres experts, les techniques robotiques et les voies d’abord alternatives (transorales, rétroauriculaires) pour éviter toute cicatrice au niveau du cou. Enfin, en cas de lobectomie, certains centres proposent maintenant de réaliser la chirurgie thyroïdienne en ambulatoire.
Surveillance active
Les Japonais ont été les premiers à proposer, il y a une vingtaine d’années, de surveiller activement les microcarcinomes au lieu de les opérer8. Après 10 ans de suivi, ils ont rapporté une augmentation de volume dans 15 % des cas et l’apparition d’une adénopathie cervicale chez 3 % des patients conduisant à une chirurgie de conversion. Aucune métastase à distance, récidive locale ou décès lié au carcinome thyroïdien n’a été constaté chez ces patients.
Ces résultats rassurants ont été confirmés par d’autres équipes et ont permis de préciser les conditions d’éligibilité à la surveillance active.
La situation idéale est celle d’un patient de plus de 60 ans, présentant un nodule ≤ 10 mm hautement suspect d’être un microcarcinome (Bethesda V ou VI ou EU-TIRADS
Thermoablation
La thermoablation de nodules thyroïdiens est une technique mini-invasive proposée en alternative à la chirurgie thyroïdienne pour traiter certains nodules thyroïdiens bénins symptomatiques, mais aussi des cas sélectionnés de nodules autonomes. De nombreuses séries coréennes, italiennes et plus récemment françaises ont montré son efficacité en termes de réduction du volume nodulaire (de 48 à 85 % après une seule séance) et sa sécurité avec un risque de complications compris entre 1 et 3 %. Quelle que soit la technique utilisée (radiofréquence, laser, micro-ondes), le geste doit être réalisé par un opérateur entraîné, au sein d’un parcours de soins dédié. Une surveillance clinique, échographique et biologique est recommandée après thermoablation, entre 3 et 6 mois, à 12 mois puis annuellement, au cours des 5 premières années. Une réduction nodulaire < 20 % et/ou une repousse nodulaire rapide doivent faire discuter la réalisation d’une nouvelle cytoponction pour ne pas méconnaître une lésion carcinomateuse. À la suite de plusieurs études rassurantes et de la validation par un consensus européen9, il est désormais possible d’envisager la prise en charge par thermoablation de certains cas sélectionnés de microcarcinomes papillaires thyroïdiens. Le dossier doit être, au préalable, discuté en réunion de concertation pluridisciplinaire et le patient doit bénéficier par la suite d’un suivi échographique régulier.

CE QUE NOUS FERONS
Une amélioration de la sélection des patients à opérer reste d’actualité. En cause, les insuffisances de la cytologie, qui dans 20-30 % rend un résultat « indéterminé » Bethesda III ou IV ne permettant pas de conclure sur la nature du nodule. L’enjeu est d’améliorer le diagnostic des nodules à cytologie indéterminée pour éviter d’opérer inutilement des nodules bénins dans 70-80 % des cas10. On espère beaucoup de la mise au point de tests moléculaires susceptibles d’identifier au sein de chaque nodule des anomalies moléculaires ou des profils d’expression de gènes spécifiques de la malignité. Les tests ciblant quelques
Compte tenu de leur incidence élevée, la prise en charge des nodules thyroïdiens représente un véritable problème de santé publique. Quoique très peu de nodules soient malins, la crainte d’un cancer est toujours présente lors de l’exploration d’un nodule. Cependant, le clinicien ne doit pas avoir pour objectif de détecter tous les cancers, mais seulement ceux mettant potentiellement en jeu le pronostic. Dans cette optique, les recommandations parues récemment ont pour but de limiter le risque de chirurgies inutiles, préjudiciables en termes de qualité de vie des patients et de coût de la santé. Une démarche diagnostique et thérapeutique de qualité suppose un parcours de soins adapté impliquant en premier lieu le médecin généraliste au sein d’un réseau de collaborations. Les outils disponibles restent, cependant, imparfaits à catégoriser de manière précise tous les nodules et on espère, qu’à terme, la biologie moléculaire permettra de rationnaliser, encore, la prise en charge.
Pr Francoise Borson-Chazot
Professeur émérite d’endocrinologie, Hospices civils de Lyon et Université Lyon 1
Fédération d’Endocrinologie, Hôpital Louis Pradel, Bron
francoise.borson-chazot@chu-lyon.fr
L’auteur déclare ne pas avoir de lien d’intérêt.
1 - Borson-Chazot F, Borget I, Mathonnet M, Leenhardt L. SFE-AFCE-SFMN 2022 consensus on the management of thyroid nodules: Epidemiology and challenges in the management of thyroid nodules. Ann Endocrinol. 2022; 83: 378–379.
2 - Durante C, Hegedüs L, Czarniecka A et coll. 2023 European Thyroid Association clinical practice guidelines for thyroid nodule management. Eur Thyroid J. 2023; 12: e230067.
3 - Borson-Chazot F, Buffet C, Decaussin-Petrucci M et coll. SFE-AFCE-SFMN - 2022 Consensus. SFE-AFCE-SFMN 2022 consensus on the management of thyroid nodules: Synthesis and algorithms. Ann Endocrinol. 2022; 83: 440–453.
4 - Do Cao C, Haissaguerre M, Lussey-Lepoutre C et coll. SFE-AFCE-SFMN 2022 Consensus on the management of thyroid nodules: Initial work-up for thyroid nodules. Ann Endocrinol. 2022; 83: 380–388.
5 - Prise en charge des dysthyroïdies de l’adulte. Recommandations de bonnes pratiques. HAS, 2023. https://www.has-sante.fr/jcms/p_3216305/fr/prise-en-charge-des-dysthyroidies-chez-l-adulte
6 - Russ G, Bonnema SJ, Erdogan MF et coll. European Thyroid Association guidelines for ultrasound malignancy risk stratification of thyroid nodules in adults: The EU-TIRADS. Eur Thyroid J. 2017; 6: 225–237.
7 - Ross DS, Burch HB, Cooper DS et coll. 2016 American Thyroid Association guidelines for diagnosis and management of hyperthyroidism and other causes of thyrotoxicosis. Thyroid. 2016; 26:1343–421.
8 - Miyauchi A, Ito Y, Oda H. Insights into the management of papillary microcarcinoma of the thyroid. Thyroid. 2018; 28: 23–31.
9 - Papini E, Monpeyssen H, Frasoldati A, Hegedüs L. 2020 European Thyroid Association clinical practice guideline for the use of image-guided ablation in benign thyroid nodules. Eur Thyroid J. 2020; 9: 172–85.
10 - Borowczyk M, Szczepanek-Parulska E, Olejarz M et coll. Evaluation of 167 gene expression classifier (GEC) and ThyroSeq v2 diagnostic accuracy in the preoperative assessment of indeterminate thyroid nodules: bivariate/HROC meta-analysis. Endocr Pathol 2019, 30: 8–15.
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