La consultation de déprescription cible les patients de plus de 80 ans polymédiqués.magical_light / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
La déprescription en soins primaires peut se faire par l'intervention coordonnée de plusieurs professionnels de santé pour éviter la surconsommation de médicaments et les risques associés et pas seulement chez le sujet âgé, ont encouragé des spécialistes lors du congrès de la Société française de pharmacie clinique (SFPC) dimanche 8 mars 2026 à Nantes.
La SFPC a ouvert son 21ᵉ congrès dimanche 8 mars sur une première plénière portant sur la déprescription dans le champ des soins primaires sous l'axe de l'interprofessionnalité au service du patient et de la qualité des soins, a introduit la Pr Lise Bernard, présidente de la société savante.
La déprescription est définie comme un processus de retrait d'un médicament ciblé comme inapproprié, supervisé par un professionnel de santé dans le but de gérer la polymédication et d'améliorer les résultats pour le patient, a rappelé le Dr Jérôme Nguyen-Soenen, médecin généraliste en maison de santé pluridisciplinaire (MSP) à Pornic (Loire-Atlantique).
Elle s'appuie sur un suivi médical et est réalisée progressivement. Cette approche se développe en particulier pour des patients âgés dans le but de réduire le risque de iatrogénie médicamenteuse et son retentissement pour le patient.
Les médecins disposent, depuis peu, d'une consultation longue qui est valorisée pour la réalisation d'une consultation de déprescription pour les patients de plus de 80 ans avec plus de 10 médicaments différents, après un bilan de médication effectué à l'officine. "Il y a une incitation et une reconnaissance du temps passé à déprescrire", a souligné le Dr Nguyen.
Il a dit pratiquer cette consultation au cabinet, mais avec la difficulté de ne pas avoir toutes les ordonnances d'un patient provenant d'autres médecins.
"En pharmacie d'officine, vous avez un avantage si le patient prend tous ses médicaments dans la même pharmacie ; vous avez connaissance de tous ses traitements, y compris des médicaments sans ordonnance, la phytothérapie, les compléments alimentaires", a-t-il fait remarquer.
La déprescription est enseignée dans la formation initiale (auprès des internes) et en formation médicale continue pour les médecins généralistes, notamment à Nantes où les travaux sont nombreux sur ce sujet. "Ce qui marche le mieux, c'est de faire des formations interprofessionnelles en intégrant les patients, et ce, dès le début des études", a-t-il noté.
Karim Samjee, ancien magistrat en chambre régionale des comptes (CRC), patient partenaire, a insisté sur l'explication à donner aux patients pour arriver à une décision partagée. Il a cité les documents de la Haute autorité de santé (HAS) sur la déprescription.
"Certains font de la déprescription depuis très longtemps, en particulier en gériatrie. Mais le sujet bouillonne en France depuis quelques années, tout le monde s'en empare, y compris en soins primaires", a constaté Jean-François Huon, pharmacien au CHU de Nantes.
Il a cité des projets en cours, dont le projet Bestoph-MG pour la déprescription des benzodiazépines chez les personnes âgées (plus de 65 ans) en Pays de la Loire avec la création d'une quarantaine de binômes pharmacien d'officine-médecin généraliste qui travaillent ensemble. Déjà 100 patients sont inclus et le suivi est en cours.
Les entretiens motivationnels
L'élément le plus important est d'avoir formé les pharmaciens d'officine aux entretiens motivationnels. L'étude compare un bras contrôle avec les soins usuels à un bras interventionnel dans lequel le patient inclus a trois entretiens motivationnels avec son pharmacien sur trois mois.
La consommation de benzodiazépines est suivie à 6 mois et 12 mois mais aussi les consommations reportées (pour voir si le patient a remplacé le médicament par autre chose).
Les retours des pharmaciens d'officine montrent déjà que l'entretien motivationnel est "un outil très efficace mais fragile" et il faut beaucoup le pratiquer pour le maîtriser. Il permet de fluidifier les échanges entre pharmacien d'officine et médecin généraliste ("le lien est renforcé") et le fait de travailler "de concert" en tenant le même discours auprès du patient donne plus de poids au pharmacien quand il parle avec le patient. Il recueille aussi plus de confidences des patients sur les données utiles.
Dans ce projet, les deux professionnels sont rémunérés 100 euros chacun par inclusion.
L'entretien motivationnel est en outre un outil pour le quotidien pour d'autres thématiques (addictions, sevrage tabagique, activité physique, alimentation, vaccination), a noté Jean-François Huon.
Eiya Ayed, pharmacienne d'officine à Lille, s'est intéressée aussi à ce sujet en voyant l'augmentation de la consommation de psychotropes pendant le Covid dans le but de pouvoir accompagner les patients pour qu'ils n'aient pas l'impression d'être "accros" aux médicaments. Elle a cité un exemple belge de coordination sur la déprescription. Après recueil du consentement, un accord tripartite est signé entre le patient, le médecin et le pharmacien. Un forfait de déprescription couvre l'entretien initial, l'entretien de suivi et la réalisation des préparations magistrales (quand les plus petites doses n'existent pas), mais le patient doit payer la préparation.
Commencer par des patients moins compliqués
Felicia Ferrara, pharmacienne d'officine à Marseille, présidente de l'union régionale des professionnels de santé (URPS) pharmaciens Paca (Provence-Alpes-Côte d'Azur), travaille déjà en interprofessionnel sur le sevrage des benzodiazépines, avec des médecins généralistes, dans le cadre d'une communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS).
"Aujourd'hui, on a accompagné une vingtaine de patients", a-t-elle rapporté. "Souvent, c'est un événement de vie qui conduit à la première prescription -un deuil par exemple- et après, cela ne s'arrête jamais, même si l'événement est passé", a-t-elle noté. Elle a souligné comme atouts pour la déprescription la proximité du pharmacien d'officine vis-à-vis du patient, selon "une alliance pharmaceutique", la codécision avec le patient, le suivi et la coordination avec le médecin traitant.
Pour cette activité qui s'ajoute au reste et qui n'est pas rémunérée pour l'instant pour les pharmaciens, elle a recommandé de cibler les patients en les repérant par exemple à l'occasion de la réalisation de bilans de prévention et de ne pas prendre les plus âgés. "On nous fait toujours commencer par les plus difficiles : les patients de 80 ans et plus avec plus de 10 médicaments."
Ce travail sert de base pour proposer une expérimentation URPS en septembre pour des patients "plus simples".
Eiya Ayed l'a rejointe sur ce sujet en proposant de cibler des personnes de 40-45 ans qui ont eu une prescription de psychotropes à l'occasion du décès d'un parent, par exemple, et qui ont besoin d'accompagnement pour arrêter. Elle a souligné l'intérêt en termes de prévention pour éviter de les retrouver des années plus tard avec une longue liste de médicaments.
La question du coût des préparations magistrales pour les plus petites doses a émergé, "quand le comprimé n'est plus sécable" et qu'il n'y a pas de solution buvable quand la diminution de dose est très lente sur les dernières étapes. "Mais dans pas mal de régions, l'assurance maladie refuse le remboursement de ces préparations magistrales. C'est hétérogène. À Lyon, par exemple, la majorité des pharmacies qui en produisent sont remboursées, mais dans d'autres régions, il y a des blocages", a rapporté Jean-François Huon.
Il a indiqué que l'assurance maladie s'était emparée du sujet pour que la même consigne soit passée auprès des médecins-conseils ou pharmaciens-conseils. Une étude médico-économique est envisagée.
Parmi les ressources pour cette activité figurent les centres experts de prévention et de prise en charge de la iatrogénie médicamenteuse (Ceppim), qui sont des hôpitaux de jour tri- ou quadridisciplinaires (dont un médecin et un pharmacien) pour gérer les problématiques de iatrogénie, notamment les cas compliqués. Il en existe une vingtaine en Paca et Clermont-Ferrand en a ouvert un "il y a quelques jours", a-t-il précisé.
Par ailleurs, il faut que les pharmaciens d'officine soient motivés par la déprescription, certains avançant encore que cela ne va pas dans le sens de leurs affaires, ont noté plusieurs intervenants.
D'après une dépêche publiée dans APMnews le 9 mars 2026.
Paitraud D. Déprescription : un processus fondé sur la confiance et la coordination (Actualité Podcast VIDAL, le 28 novembre 2024)
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