La prévalence de l'expérimentation de la cocaïne est passée de 1,8 % en 2000 à 9,4 % en 2023. megaflopp / iStock / Getty Images Plus / via Getty Images
Il est "impératif" d'apporter "une réponse interdisciplinaire selon trois axes, sanitaire, social et sécuritaire", à la consommation de cocaïne en forte hausse en France, à la fois sous forme de poudre et de crack, estime l'Inserm, qui propose quatre grands leviers d'action prioritaires, dans une expertise collective ciblée présentée le 22 janvier 2026 lors d'une conférence de presse.
"La crise de la cocaïne en France est pluridisciplinaire", à la fois sanitaire, sécuritaire et sociale. "Il faut donc impérativement une réponse selon ces trois axes", a souligné l'un des auteurs du groupe d'experts, Clotilde Champheyrache de l'équipe "sécurité et défense-renseignement, criminologie, crises, cybermenaces" (ESDR3C) au Conservatoire national des arts et métiers à Paris.
Ce sont "trois composantes indissociables", a renchéri le responsable du pôle expertise collective de l'Inserm, Laurent Fleury.
Sur le plan de la santé publique, il s'agit notamment de mettre en place des démarches de prévention primaire pour développer les compétences psychosociales des adolescents, de former les professionnels et les travailleurs des secteurs sanitaire et social, de renforcer la réduction des risques et des dommages, de développer des outils d'accompagnement, des thérapies et des médicaments, a poursuivi la chercheuse.
Concernant la sécurité, il faut réorienter la répression vers les acteurs des trafics et intégrer la logique sanitaire pour aider les consommateurs. "Les politiques actuelles ne fonctionnent pas, et pas qu'en France. Les amendes forfaitaires délictuelles ne sont pas efficaces car elles ciblent uniquement des personnes qui consomment dans l'espace public, qui sont fragiles, et le taux de recouvrement est faible. En parallèle, le recours au dispositif d'injonction thérapeutique a diminué."
Clotilde Champheyrache a reconnu que la loi contre le narcotrafic de juin 2025 permet cette réorientation de la répression vers les trafiquants, pointant l'absence d'un pan sanitaire et social. "Le projet n'a pas été pensé avec la question sanitaire" mais Julien Durain, à l'origine de la proposition de loi lorsqu'il était sénateur (Saône-et-Loire, Parti socialiste) avec d'autres parlementaires, appelle à un volet prévention, a-t-elle rappelé.
Sur le plan social, il faut "mener des campagnes de sensibilisation et assurer un accès inconditionnel aux soins, au logement et au travail, impliquer également les usagers dans le développement d'actions, comme la pair-aidance et l'auto-support".
Dans un dossier de presse, l'expertise de l'Inserm recommande "une approche globale et coordonnée, combinant prévention, réduction des risques, soins innovants et politique d'investigation pénale et financière" et identifie "quatre grands leviers d'action prioritaires […] indispensables pour réduire les dommages causés par la cocaïne à ses consommateurs et à l'ensemble de la société :
- une réduction des risques ciblée via les haltes soins addictions (HSA)
- une répression ciblée sur les trafics et le haut du spectre des acteurs des réseaux criminels
- des campagnes de prévention ciblées
- la mise en place de programmes de logement et d'insertion".
"La répression pure ne marche pas" et en déplaçant les lieux de consommation, elle empêche les consommateurs d'accéder aux soins. En raison de la stigmatisation des consommateurs, il est important de développer la réduction des risques et des dommages et la prévention avec des démarches "d'aller vers", en direction des groupes les plus fragiles, "dans les écoles, les milieux festifs, professionnels, vers les femmes, les migrants", notamment, a renchéri un des autres experts, le Dr Yasser Khazaal du Centre hospitalier universitaire vaudois à Lausanne.
Il a souligné l'importance des HSA, qui permettent aux usagers, y compris de cocaïne, de consommer dans de bonnes conditions d'hygiène et de sécurité, avec une analyse des produits et un accès à du matériel stérile, ce qui permet de réduire les risques infectieux. Malgré leur efficacité démontrée à la fois sur le plan sanitaire et sur le plan sécuritaire dans l'espace public, leur expérimentation a encore été prolongée, rappelle-t-on.
Globalement, c'est la stigmatisation des consommateurs qui favorise la répression à leur encontre et retarde, voire empêche, leur accès aux soins. Il s'agit à la fois d'une stigmatisation sociale (discrimination par l'entourage et la société), d'une stigmatisation structurelle (discrimination par l'organisation des soins) et d'auto-stigmatisation (baisse de l'estime de soi, intériorisation et anticipation de la stigmatisation sociale), explique l'Inserm dans son dossier de presse.
C'est pourquoi, dans le cadre d'une réponse globale à la cocaïne, il est également essentiel de ne pas désigner les personnes qui en consomment, ou qui consomment des drogues de manière générale, par des termes péjoratifs (drogués, toxicomanes) et de parler de la cocaïne avec rigueur, en se reposant sur la science, a fait valoir le responsable du pôle expertise.
Il a rappelé que ce rapport, de quelque 360 pages (sans la préface et l'avant-propos), est le fruit de l'analyse de plus de 2.600 articles scientifiques et de l'audition de médecins, cliniciens, chercheurs et responsables associatifs afin de dresser un état des lieux actualisé et contextualisé des usages de cocaïne en France.
Hausse de la production et baisse des prix
La cocaïne se consomme sous forme de poudre blanche, par voie nasale principalement, ou crack (cocaïne basée ou free base), qui peut être fumé. Les deux formes peuvent être aussi injectées et la cocaïne est devenue la première substance psychoactive injectée en France, a rappelé Perrine Roux de l'université Aix-Marseille.
Si le cannabis reste la substance la plus consommée dans le monde, la cocaïne effectue une percée avec une estimation à 22 millions de personnes qui consomment en 2021, ce qui s'explique notamment par une augmentation de la production et de la pureté de la cocaïne et la baisse des prix, a indiqué l'Inserm.
En France, la consommation de cocaïne a fortement augmenté en population générale, avec une prévalence de l'expérimentation passant de 1,8% en 2000 à 9,4% en 2023. Ce sont les adultes jeunes (25-34 ans) qui en consomment le plus, avec 5,4% d'usagers récents, et la France occupe la sixième place en Europe avec l'Espagne en matière d'usage chez les 15-34 ans.
A 17 ans, l'expérimentation a globalement diminué mais avec des inégalités sociales, la prévalence est plus importante notamment chez les jeunes non scolarisés et les apprentis.
Concernant le crack en particulier, l'usage était restreint pendant longtemps à des milieux marginalisés mais les données montrent une progression dans un public plus inséré. En outre, dans les populations en précarité, les usages s'intensifient.
Cette hausse de l'usage de la cocaïne, avec en parallèle une hausse des teneurs en principe actif, se traduit par une progression des conséquences médicales pour les consommateurs, avec également des conséquences pour l'entourage et la société.
Indépendamment de la forme et des typologies d'usage, la cocaïne entraîne tout d'abord des problèmes de santé mentale (troubles anxiodépressifs, symptômes psychotiques), augmente les passages aux urgences pour des complications cardiovasculaires notamment (AVC, infarctus, hypertension artérielle) et augmente les risques infectieux, a rappelé la Pr Hélène Donnadieu du CHU de Montpellier. Il existe également des atteintes ORL, pulmonaires, des risques particuliers en cas de consommation pendant la grossesse...
Une prise en soins globale
Il n'existe actuellement aucun médicament disposant d'une autorisation de mise sur le marché (AMM), que ce soit dans le contrôle de la consommation, le sevrage ou le maintien de l'abstinence pour la cocaïne. Des essais cliniques sont en cours pour évaluer notamment la kétamine, la psilocybine et le bupropion, mais il n'y aura jamais de médicament miracle, a-t-elle souligné.
Elle a fait observer que, contrairement à ce qui pouvait être observé chez certains patients, ni les neuroleptiques ni les antidépresseurs ne sont efficaces dans les troubles de l'usage de la cocaïne. "Il faut une prise en soins globale, qui a fait ses preuves", a insisté la Pr Donnadieu.
L'usage de substances psychoactives et les troubles de l'usage de ces substances sont d'origine multifactorielle. "C'est une relation tripartite extrêmement complexe entre un individu et ses particularités, une substance et un contexte", a ajouté Emilie Jouanjus de l'université de Toulouse.
Enfin, outre le développement de nouvelles stratégies de prise en charge, il est essentiel de développer la recherche pour mieux comprendre le parcours des consommateurs et des facteurs déterminants de l'usage pour ajuster les interventions, ajoutent les experts en conclusion dans la synthèse.
Ce rapport répond à une commande de mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca) et du ministère de la santé, dans "un contexte d'urgence vis-à-vis de la problématique de la consommation de cocaïne", écrivent les experts dans une synthèse d'une trentaine de pages.
D'après une dépêche publiée dans APMnews le 22 janvier 2026.
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