COVID-19 : consommation de certains médicaments en chute, sans rattrapage probable d'ici fin 2020

Par DAVID PAITRAUD -
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Le quatrième rapport sur l'utilisation des médicaments de ville en France en période d'épidémie de COVID-19 a été publié par le groupement d'intérêt scientifique EPI-PHARE (Assurance maladie / ANSM*).

Ce nouveau rapport prend en compte les données du SNDS (système national des données de santé de l'Assurance maladie) sur 6 mois, c'est-à-dire depuis le début du mois de mars jusqu'au 13 septembre 2020 (période confinement et post-confinement). 

Il confirme les phénomènes observés et rapportés dans les précédents, à savoir un impact clair de l'épidémie sur les délivrances de médicaments en ville : 
  • normalisation de la délivrance des médicaments prescrits (hors initiation de traitement) dans les pathologies chroniques cardiovasculaires et diabète, à l'exception des statines et des anticoagulants ;
  • baisse des initiations de certains traitements, même en période post-confinement ;
  • augmentation de la consommation des anxiolytiques et hypnotiques ; 
  • consommation stable des médicaments indiqués dans des pathologies chroniques comme Parkinson, sclérose en plaques, hypothyroïdie, ou les médicaments contre le cancer délivrés en ville ;
  • baisse marquée, voire effondrement de la délivrance de divers médicaments : ciclosporine, AINS, antibiotiques, anti-ulcéreux, médicaments pour le diagnostic médical (imagerie médicale), médicaments nécessitant l'intervention d'un professionnel de santé, vaccins, etc.

Les auteurs du rapport estiment que le retard observé pour certains médicaments ne sera pas rattrapable en 2020, avec un retentissement sur la prise en charge et l'offre de soin dans les prochains mois. 

Au-delà de l'analyse par classe de médicaments, le rapport souligne également l'impact de l'épidémie de COVID-19 sur l'utilisation des médicaments en fonction du profil des patients (âge, sexe) et de leur origine géographique. La baisse de la consommation médicamenteuse est particulièrement marquée chez les enfants et adolescents (0-19 ans). 

*Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé
EPI-PHARE réalise depuis le début du confinement le suivi de la consommation des médicaments sur ordonnance délivrés en ville en France pour l’ensemble de la population française.

EPI-PHARE réalise depuis le début du confinement le suivi de la consommation des médicaments sur ordonnance délivrés en ville en France pour l’ensemble de la population française.


Le groupement d'intérêt scientifique EPI-PHARE (Assurance maladie et ANSM) publie le quatrième rapport sur l'usage des médicaments de ville en France durant l'épidémie de COVID-19

Ce rapport analyse les données de consommation de médicaments (médicaments facturés à l'Assurance maladie après délivrance en pharmacie de ville) sur 6 mois consécutifs (8 semaines de confinement et 18 semaines post-confinement), correspondant à un période allant du 16 mars 2020 jusqu'au 13 septembre 2020.

Les données analysées sont issues du SNDS (système national des données de santé). 

Pour chaque classe de médicaments, les auteurs distinguent deux situations de délivrance de médicament :
  • délivrance dans le cadre d'un renouvellement (traitement chronique installé),
  • délivrance en instauration de traitement. 

Les données recueillies durant ces 6 mois sont comparées à un nombre attendu calculé à partir des données d'utilisation des médicaments à la même période, en 2019 et 2018. 

Dans la lignée des conclusions des précédents rapports, les enseignements de ce quatrième rapport sont sans surprise, à savoir une déstabilisation marquée de la consommation des médicaments de ville consécutive à l'épidémie de COVID-19 et aux mesures mises en place dans le pays.

En outre, il laisse entrevoir les conséquences à plus long terme sur l'offre de soin, se traduisant par un retard de prise en charge des patients, difficile voire impossible à combler.


Consommation de médicaments en France au cours de 6 derniers mois : les tendances
  • Médicaments des maladies cardiovasculaires et du diabète
Après une phase de stockage (début de confinement), puis de sous-consommation (confinement), la situation semble normalisée pour cette classe de médicaments. On note néanmoins une baisse marquée de la consommation pour les statines (- 300 000 traitements délivrés) et les anticoagulants (- 230 000 traitements, probablement en raison du report de nombreuses interventions chirurgicales). 

Concernant l'instauration de ces traitements en revanche, la tendance à la baisse se confirme au cours des 6 derniers mois par rapport à l'année précédente (cf. Tableau I) : 
- statines : - 10 %,
- furosémide dans l'insuffisance cardiaque ou rénale : - 12 %,
- anti-agrégants plaquettaires : - 14 %,
- IEC (inhibiteurs de l'enzyme de conversion), suspectés au début de favoriser la COVID-19 : - 15 %,
- anticoagulants : - 18 %.

La baisse est moins marquée pour l'insuline en instauration de traitement (- 2 %) et pour les antihypertenseurs en général (- 4 %, à l'exception des IEC). 
 
Tableau INombre d'instaurations des médicaments de maladies cardiovasculaires et du diabète au cours des semaines S12-S19 et S12-S35 en 2019 et en 2020
Source : rapport EPI-PHARE Usage des médicaments de ville en France durant l'épidémie de COVID-19 – point de situation jusqu'au 13 septembre 2020
 
  • Médicaments des troubles mentaux et troubles des addictions 
On trouve notamment dans ce groupe les anxiolytiques et les hypnotiques, dont la consommation a augmenté de façon régulière après le confinement (cf. Tableau II) :  
- anxiolytiques : + 1,1 millions de traitements délivrés en 6 mois et + 5 % d'instauration
- hypnotiques : + 480 000 traitements délivrés en 6 mois et + 3 % d'instauration
- médicaments de la dépendance aux opiacés : + 17 000 délivrances en 6 mois

À l'inverse, on note une forte baisse pour les substituts nicotiniques (- 275 000 délivrances en 6 mois), sachant que ces médicaments peuvent être délivrés sans ordonnance et donc sans facturation à l'assurance maladie (données non recueillies dans le SNDS). 
 
Tableau II - Nombre d'instaurations des médicaments des troubles mentaux et des troubles des addictions au cours des semaines S12-S19 et S12-S35 en 2019 et en 2020
Source : rapport EPI-PHARE Usage des médicaments de ville en France durant l'épidémie de COVID-19 – point de situation jusqu'au 13 septembre 2020
 
  • Autres pathologies chroniques
Plusieurs médicaments font l'objet d'une baisse, voire d'un effondrement de la consommation (cf. Tableau III) : 
- ciclosporine : - 7 200 délivrances,
- érythropoïétine, traitements du psoriasis, antalgiques de niveau 2, AINS (déconseillés avec la COVID-19) : - 7,2 millions de traitements délivrés,
- anti-ulcéreux (IPP : un parallèle est évoqué avec la chute des AINS, puisque ces médicaments sont souvent prescrits en association) : - 2,8 millions de traitements délivrés,
- corticothérapie orale : - 3,6 millions,
- paracétamol : - 1,4 millions.

En revanche, les délivrances des médicaments de la maladie de Parkinson, de la sclérose en plaques, de l'hypothyroïdie et des traitements anticancéreux oraux (imatinib, inhibiteur de l'aromatase) sont stables. 
 
Tableau III - Écart absolu entre le nombre de délivrances des médicaments des autres pathologies chroniques observé en 2020 et le nombre attendu en 2020, selon les périodes
Source : rapport EPI-PHARE Usage des médicaments de ville en France durant l'épidémie de COVID-19 – point de situation jusqu'au 13 septembre 2020 
 
  • Médicaments antibiotiques
La baisse de consommation est estimée à - 4,1 millions de traitement après 6 mois de suivi (cf. Figure 1).

Figure 1 - Nombre par quinzaine des délivrances sur ordonnance d'antibiotiques (antibactériens J01) durant les 37 premières semaines de 2018, 2019 et 2020 – comparaison observé sur attendu. La période de confinement entre les semaines 12 et 19 est représentée en bleu
Source : rapport EPI-PHARE Usage des médicaments de ville en France durant l'épidémie de COVID-19 – point de situation jusqu'au 13 septembre 2020 
 
  • Médicaments administrés par un professionnel de santé, dont les produits de diagnostics
Ce groupe de médicaments est marqué par une baisse notable des délivrances (cf. Tableau IV) : 
- DMLA : - 75 000 doses de médicaments intraoculaires,
- contraception : - 14 000 DIU (dispositifs intra-utérin),
- coloscopie : - 250 000 préparations,
- scanner : - 500 000 produits iodés,

- IRM : - 280 000 produits de contraste.

La diminution des délivrances de produits à visée diagnostique suggère une chute des actes de diagnostic de certains cancers ou maladies graves, occasionnant des retards de prise en charge des malades.
Pour les auteurs, le retard accumulé ne pourra pas être comblé en 2020 ; il aura des retentissements sur l'organisation des soins dans les prochains mois, "nécessitant une programmation à moyen et long terme, voire une adaptation de certaines indications à l'offre de soins nécessairement plus réduite"

 
Tableau IV - Écart absolu entre le nombre de délivrances des médicaments utilisés pour les actes diagnostiques médicaux observé en 2020 et le nombre attendu en 2020, selon les périodes

Source : rapport EPI-PHARE Usage des médicaments de ville en France durant l'épidémie de COVID-19 – point de situation jusqu'au 13 septembre 2020  

 
  • Vaccins
Dans le domaine de la vaccination, la baisse des délivrances relevée dans les précédents rapports se confirment après 6 mois de suivi, malgré un léger rebond avant l'été : 
- vaccins penta/hexavalents pour nourrissons : - 40 000 doses,
- vaccins anti-HPV : - 150 000 doses,
- vaccins ROR (Rougeole-Oreillons-Rubéole) : - 130 000 doses,
- vaccin antitétanique : - 620 000 doses.

Là encore, les auteurs estiment que le retard observé en termes de vaccination sera difficilement comblé en 2020.

Une analyse par région et par tranche d'âge
Ce quatrième rapport fournit également une analyse par région et par profil de patients, sur l'utilisation des médicaments au cours des 6 derniers mois : 
  • variations régionales de la délivrance sur ordonnance des médicaments, classe par classe (de la page 67 à la page 148 du rapport) ;
  • analyse par sexe ; 
  • analyse par âge : l'impact de l'épidémie sur la consommation médicamenteuse apparaît plus important chez les 0 - 19 ans. Ce phénomène peut s'expliquer par la baisse des délivrances des antibiotiques et des vaccins, largement prescrits dans cette tranche d'âge (par exemple, figure annexe LXXX-B page 321 et figure annexe LXXXVIII-A page 341).

Pour aller plus loin
COVID-19 : usage des médicaments de ville en France - Point de situation au 13 septembre 2020 : rapport n° 4 (EPI-PHARE.fr, mis en ligne le 9 octobre 2020)

Nos articles correspondant aux rapports EPI-PHARE 1, 2 et 3 : 
COVID-19 et consommation de médicaments remboursés : premier bilan à fin mars (22 avril 2020)
COVID-19 et consommation de médicaments : normalisation pour les traitements chroniques, mais sous-délivrance persistante des vaccins (6 mai 2020)
COVID-19 et consommation de médicaments : de profondes modifications, dont certaines perdurent en post-confinement (16 juin 2020)

 

Sources : CNAMts, ANSM (Agence Nationale de Sécurité du Médicament)

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