Être sourd à l’heure de la vie masquée

Par Isabelle HOPPENOT -
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Alors que le port du masque se généralise au travail, dans les lieux publics et dans les espaces extérieurs, la population sourde est particulièrement pénalisée.
L'impossibilité de lire sur les lèvres et la perte des informations apportées par les mimiques faciales, qui participent pleinement à la langue des signes françaises, accentuent les difficultés de communication et d'accès aux informations et gênent le bon respect des gestes barrières, par exemple lors d'une consultation médicale ou à la pharmacie.
Du fait de ces obstacles, les personnes sourdes sont ainsi exposées à un risque accru d'isolement et d'infection par le SARS-CoV-2.
Des masques à fenêtre transparente particulièrement attendus (illustration).

Des masques à fenêtre transparente particulièrement attendus (illustration).


"De 6 à 8 % de la population française est sourde, soit plusieurs millions de personnes, un chiffre largement méconnu du fait du caractère invisible de ce handicap", souligne Sophie Le Groumellec, cadre coordinateur de l'unité Rhône-Alpes d'accueil et de soins pour sourds.

Garantir l'égalité d'accès aux soins
Cette unité, la deuxième du genre ouverte en France en 2001 et aujourd'hui la plus importante, offre aux personnes sourdes la possibilité de consultations médicales en langue des signes française (LSF), ce qui permet aux patients de s'affranchir de la présence d'une tierce personne (famille, ami) et ainsi d'être directement acteurs de leur parcours de soins.
Pour faciliter l'accès aux soins aux personnes sourdes, toute une équipe pluridisciplinaire et mixte, composée de professionnels sourds et entendants, médecins, psychologues, assistante sociale, éducatrice spécialisée, interprètes, intermédiatrices, cadre et secrétaires, qui tous maîtrisent la LSF. Les patients peuvent consulter des médecins généralistes au sein de l'unité, mais aussi être accompagnés par des membres de l'équipe lors de consultations spécialisées.

Des mesures barrières adaptées
À côté du développement des téléconsultations, tout un protocole avait été mis en place pendant le confinement, afin de limiter au maximum les risques de contamination lors des consultations qui devaient se dérouler en présentiel. Une organisation qui perdure.
Les mesures barrières ont été adaptées, avec notamment l'installation de parois en plexiglas et des règles spécifiques pour le port du masque. "Par exemple, si on doit enlever le masque pour signer et se faire comprendre, un minimum de 2 mètres de distance entre les protagonistes est exigé et une seule personne à la fois est autorisée à retirer son masque", rapporte Sophie Le Groumellec, avant de rappeler que ne pas se toucher le visage est tout simplement impossible en LSF. 

Des masques à fenêtre transparente
Le port du masque est sans doute l'un des principaux obstacles rencontrés actuellement par la population sourde, un constat logique compte tenu du rôle majeur de l'expression du visage dans la communication non verbale. "Le masque est très contraignant, il coupe une partie de la communication et certains entendants refusent de le baisser", confirme Maëva Mendez, intermédiatrice au sein de l'unité, via son interprète en LSF, Elise Oubert. "Nous plaidons pour l'accès à des masques munis d'un encart transparent". Une demande qui semble en partie satisfaite, avec l'annonce faite par Sophie Cluzel, secrétaire d'État chargée des personnes handicapées, de la commande de 100 000 masques avec une fenêtre transparente, dans un entretien au Journal du Dimanche du 6 septembre dernier. Ces masques en tissu lavables et réutilisables devraient être fabriqués d'ici la fin du mois de septembre et accessibles aux enseignants de maternelle et ceux accueillant des élèves sourds. Au total, 300 000 masques transparents devraient être déployés en France, mais ces protections n'ont pas vocation à être généralisées, a souligné de son côté Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Éducation nationale, de la jeunesse et des sports le 7 septembre dernier sur BFMTV.

Les réseaux sociaux facilitent l'accès à l'information
Au-delà des difficultés quotidiennes liées au port du masque, l'accès à l'information reste un problème pour certaines personnes sourdes. Un constat qui n'est pas nouveau et renvoie à l'histoire douloureuse qui a accompagné les débuts de l'épidémie de sida, au cours de laquelle la population sourde a payé un lourd tribut faute d'accéder à l'information. C'est d'ailleurs ce qui a conduit quelques années plus tard à ouvrir des unités d'accueil telle que celle de Grenoble : on en dénombre aujourd'hui plus d'une vingtaine en France
Depuis, les choses ont grandement évolué, d'une part avec le recours à des interprètes en LSF, qui a par exemple été très large lors des interventions des différents ministres et du directeur général de la santé à l'occasion de la pandémie de COVID-19, mais surtout avec le développement d'internet et des réseaux sociaux. 
L'unité de Grenoble a ainsi mis en ligne sur son site internet quelques vidéos, notamment afin de rappeler les symptômes de la COVID-19 et les recommandations de prévention concernant le coronavirus. Des vidéos qui ont été relayées au niveau national sur les réseaux sociaux. "C'est grâce à ces vidéos qu'au pic de la pandémie, une personne sourde vivant à Montpellier, et qui pourtant maîtrisait le français, a réalisé qu'elle présentait des symptômes évocateurs de la COVID-19 et a pu se faire tester", se félicite Maëva Mendez, avant de rappeler que français et LSF sont complémentaires pour bien comprendre le sens des phrases. 
Des vidéos et des informations en FALC (langage facile à lire et à comprendre) sont aussi disponibles sur le site du secrétariat d'État chargé des personnes handicapées.

Les médecins insuffisamment formés à cette problématique
Lors des consultations, la communication entre les patients sourds et les praticiens est de façon générale limitée. La présence d'un tiers compense en partie, mais le patient sourd n'a finalement qu'un résumé des informations. Et, actuellement, comme d'ailleurs au cours des épidémies de grippe, les patients qui oralisent et lisent sur les lèvres ne peuvent pas comprendre le médecin s'il porte un masque classique. De ce fait, l'information et les messages de prévention ne passent pas toujours.  
"La logique entendante et celle des sourds n'est pas la même et les médecins doivent donc adapter leurs messages en revenant sur les bases", insiste Maëva Mendez, qui plaide pour une meilleure formation des médecins à la surdité au cours de leur cursus.
 
©copyriht Vidal.fr

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Sources : VIDAL

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