Recyclage des masques FFP2 : Stanford publie des éléments de décision

Par Stéphane KORSIA-MEFFRE -
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En cette période d’épidémie et de difficultés d’approvisionnement en masques FFP2, la question du recyclage se pose. En prévision des difficultés des soignants à travers le monde, la faculté de médecine de l’université Stanford (Californie) vient de publier une étude et des éléments de décision pour les établissements de soins qui auraient besoin d’avoir recours à ce procédé.
Ces éléments viennent compléter ceux publiés jusqu’ici et synthétisés dans un document du Center for Disease Control (CDC) et des fiches pratiques du consortium N95Decon.
SARS-CoV-2 : les pistes pour recycler les masques FFP2 se dessinent (illustration).

SARS-CoV-2 : les pistes pour recycler les masques FFP2 se dessinent (illustration).


Le recyclage d'un FFP2, une affaire de filtration et d'ajustement au visage
Outre les considérations microbiologiques relatives à sa stérilisation, le recyclage d'un masque FFP2 implique de s'assurer de deux éléments physiques : la préservation des propriétés filtrantes de la matière qui le compose et le respect de sa capacité à s'ajuster parfaitement aux reliefs du visage pour maintenir son étanchéité.
Le travail récemment publié par la faculté de médecine de l'université Stanford (Californie) explore ces trois aspects. Leurs travaux portent sur les masques N95, l'équivalent américain des FFP2. 

De nombreuses recommandations sur l'optimisation des stocks
Ces travaux se justifient par la pauvreté des données pratiques sur le recyclage des masques N95. Le Center for Disease Control (CDC) a publié de nombreuses recommandations sur l'optimisation de stocks limités de masques N95 (usage ponctuel et répété, protection des masques par des housses jetables ou des visières, etc.), mais jamais sur leur recyclage.
Néanmoins, le CDC a récemment publié une synthèse des études sur le sujet, qui considère la chaleur humide comme une alternative possible pour les masques N95 (60°C, 80 % d'humidité, 15 à 30 minutes, effet stérilisant à 99,99 % vis-à-vis du virus H1N1). Les travaux de Stanford visent à compléter les informations données par le CDC.


Détruire le SARS-CoV-2
À des températures modérées (donc respectueuses des capacités filtrantes et de l'ajustement), l'effet désinfectant de la chaleur est proportionnel au taux d'humidité. Par exemple, pour inactiver les virus de la grippe à 70°C, il est indispensable de maintenir un taux d'humidité d'au moins 85 % pendant 30 minutes.
Dans un entretien donné par un chercheur du CNRS/Inserm, le Pr Philippe Cinquin, celui-ci mentionne qu'un autre chercheur du CNRS, Olivier Terrier, aurait démontré "que la chaleur sèche à 70°C détruit très efficacement une charge virale calibrée (de SARS-CoV-2) déposée sur des masques chirurgicaux et FFP2".  Mais ces données n'ont pas encore été publiées et on ignore la durée d'exposition.

Protéger les capacités filtrantes des masques
Dans l'étude de Stanford, trois méthodes de recyclage semblent correctement respecter les capacités filtrantes des masques N95 : le chauffage à 75°C (température stable et uniforme) pendant 30 minutes (chaleur sèche), le passage à la vapeur d'eau pendant 10 minutes et l'exposition aux UV (254 nm, 8 W, 30 minutes).
La première méthode maintient les capacités de filtration d'un masque N95 pendant au moins 20 cycles. Elle peut être mise en œuvre à l'aide d'un four, d'un autoclave, d'une armoire chauffante, etc.
La seconde méthode est moins respectueuse des masques : la capacité de filtration diminue de 15 % après 5 cycles et de 20 % après 10 cycles.
Avec la 3e méthode, utilisant les UV, la capacité de filtration reste intacte après 10 cycles.

En termes microbiologiques, si ces trois techniques tuent les bactéries E.coli à plus de 99 %, leur effet sur le coronavirus n'a pas été formellement étudié. Pour indication, l'équipe de Stanford rappelle que SARS-CoV-2 est détruit en solution après une exposition à 60-75°C pendant 30 minutes. Par ailleurs, les auteurs de l'étude insistent sur le fait que ces méthodes ne détruisent ni les levures, ni l'ensemble des bactéries pathogènes.

Respecter l'ajustement au visage
L'humidité nécessaire pour désinfecter à température modérément élevée peut être néfaste aux propriétés du masque. Par exemple, selon l'étude de Stanford, si un masque N95 reste suffisamment filtrant après 5 passages à 60°C et 80 % d'humidité, son ajustement au visage devient insuffisant dès le deuxième passage à 65°C et 85 % d'humidité. 
L'équipe de Stanford insiste sur le fait que, même après traitement, l'ajustement au visage doit être soigneusement vérifié avant toute utilisation. De plus, ces masques devraient rester destinés à l'usage de la personne qui les a utilisés la première fois. Par ailleurs, les chercheurs de Stanford rappellent que "aucun soignant ne devrait ramener du matériel contaminé chez lui au risque d'infecter ses proches" et que le recyclage des masques ne devrait jamais être effectué au domicile.

Les autres méthodes décrites dans les études
Le document de synthèse publié par le CDC détaille les effets d'autres méthodes de recyclage des masques N95 : oxyde d'éthylène, eau oxygénée, exposition à la vapeur générée par un micro-onde (en l'état ou dans un sachet de stérilisation à la vapeur), peroxyde d'hydrogène gazeux, etc. 
L'équipe de Stanford envisage également de se pencher sur les effets des petites lampes à UV destinées à la stérilisation des accessoires des appareils à pression positive continue prescrits dans le traitement de l'apnée du sommeil.
Un consortium de chercheurs sur le sujet, N95Decon, a publié des fiches pratiques sur l'usage de la chaleur humide, des UV et du peroxyde d'hydrogène gazeux, ainsi que sur les méthodes à ne pas utiliser du fait de leur effet négatif sur les capacités de filtration : eau savonneuse, alcool, eau de javel, stockage pour une nuit. Néanmoins, selon N95Decon, un triple nettoyage avec une lingette imbibée d'eau de javel à 0,9 % d'hypochlorite semble une option efficace microbiologiquement et respectueuse des capacités de filtration.

Edit du 15 avril 2020
 : Une étude supplémentaire a été rendue publique le 15 avril 2020. Issue d'un laboratoire du National Institute for Allergy and Infectious Diseases (NIAID, États-Unis), elle a testé 4 méthodes de désinfection sur des masques N95 : vapeurs de peroxyde d'hydrogène pendant 10 minutes, chaleur sèche à 70°C pendant 60 minutes, ultra-violets et vaporisation d'éthanol à 70 %. L'éthanol a endommagé l'étanchéité des masques après 2 décontaminations et cette méthode est déconseillée. Les ultra-violets et la chaleur sèche ont commencé à détériorer l'étanchéité après 3 décontaminations. Les vapeurs de peroxyde d'hydrogène permettent 3 décontaminations sans perte d'étanchéité. Néanmoins, les auteurs conseillent de vérifier l'étanchéité à chaque réutilisation./ Fin EDIT


Pour aller plus loin
L'étude menée par l'école de médecine de l'Université Stanford sur le recyclage des masques N95
Liao L, Xiao W, Yu X et al. Can N95 facial masks be used after disinfection ? And for how many times ? Report from the collaboration of Stanford University and 4C Air, Inc., 25 mars 2020

Les recommandations générales du Center for Disease Control pour l'optimisation des stocks de masques
Recommended Guidance for Extended Use and Limited Reuse of N95 Filtering Facepiece Respirators in Healthcare Settings, 27 mars 2020

La synthèse du Center for Disease Control sur le recyclage des masques
Decontamination and Reuse of Filtering Facepiece Respirators, 1er avril 2020

L'entretien avec le Pr Philippe Cinquin du CNRS
Masques de protection : la piste prometteuse du recyclage. CNRS Le Journal, 31 mars 2020

Le site de N95Decon, où se trouvent les fiches pratiques mentionnées dans l'article

L'étude du NIAID 
Assessment of N95 respirator decontamination and re-use for SARS-CoV-2, 11 avril 2020
 

Sources : VIDAL

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