Vaccins : les mesures annoncées pour lutter contre la défiance et les ruptures de stock

Par David PAITRAUD -
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Prévu initialement en septembre 2015, le rapport de Sandrine Hurel sur la politique vaccinale en France vient d'être remis à Marisol Touraine. Ce travail dresse un état des lieux de la vaccination, notamment des inquiétudes, préoccupations et difficultés rencontrées sur le terrain. Il s'interroge également sur la justification de l'obligation vaccinale et sa perception par les citoyens.

Ce rapport avait été demandé dans un contexte de dégradation progressive de la vaccination en France liée à des facteurs divers, dont les ruptures de stocks persistantes et une remise en cause, par une partie de la population et du corps médical, de l'utilité et du rapport bénéfice/risque positif de certains vaccins.

S'appuyant sur les conclusions de ce rapport, la ministre de la santé a dévoilé le 12 janvier 2016 son plan d'action pour la rénovation de la politique vaccinale. Ce plan, détaillé ci-dessous et sur le site du ministère, comporte en particulier l'organisation d'une "une grande concertation citoyenne sur la vaccination".

Selon Marisol Touraine, cette concertation, qui aura lieu cette année, permettra de mieux comprendre les leviers de la défiance et de faire évoluer la politique vaccinale pour la rendre plus efficace.
La couverture vaccinale des nourrissons est en baisse depuis 2 ans (illustration).

La couverture vaccinale des nourrissons est en baisse depuis 2 ans (illustration).


La vaccination française fait face à des défis croissants
Depuis plusieurs années, on assiste à une fragilisation de l'application de la politique vaccinale en France.

Plusieurs facteurs récents peuvent expliquer ce phénomène :
  • Une défiance croissante de la population accentuée par des campagnes de vaccination mal conduites ou mal comprises : vaccination contre l'hépatite B systématisée dans les collèges en 1998 malgré des doutes d'une partie des parents sur la sécurité de ce vaccin (édit : malgré les données rassurantes provenant de l'étude la cohorte KIDSEP et relayées par les autorités de santé, comme le rappelait l'ANSM en 2008 /édit), campagne massive de vaccination contre la grippe A/H5N1 en 2009 mal comprise et inefficace (participation faible de la population), doutes sur l'utilité du vaccin contre certains papillomavirus humains (HPV) recommandé chez les filles de plus de 9 ans (malgré les données rassurantes sur sa tolérance), etc. 
  • Des perturbations de la distribution des vaccins contenant les valences obligatoires (DTP) accentuant la défiance : l'arrêt de la commercialisation des vaccins trivalents (DTP : diphtérie, tétanos et poliomyélite) et les ruptures de stock récurrentes de vaccins tétravalents et pentavalents, en particulier à cause de l'indisponibilité de la valence coqueluche (voir notre article), imposent souvent actuellement l'utilisation de vaccins hexavalents pour respecter l'obligation vaccinale, ce qui est contesté par certains parents ou médecins (l'hexavalent contient la valence contre l'hépatite B, dont la sécurité est toujours contestée par une partie des Français, malgré les démentis des données scientifiques et des autorités). 
  • L'audience croissance de détracteurs de la vaccination, notamment sur internet : depuis plusieurs décennies, des personnes s'interrogent sur la sécurité des vaccins et/ou de leurs adjuvants. Ces interrogations se sont accentuées au moment de la crise A/H5N1 et ne semblent pas être retombées depuis. Et ce malgré plusieurs rapports rassurants, en particulier sur la présence d'aluminum dans les vaccins (rapport HCSP, 2013 ; rapport Académie de médecine, 2013). Le Pr Henri Joyeux, cancérologue aux positions très contestées, a par exemple lancé une pétition pour la remise à disposition d'un vaccin DTP sans aluminium, suite aux ruptures de stock évoquées ci-dessus. "La mise en ligne [de cette] pétition mélangeant des fausses informations mais en insistant sur la pénurie réelle de certains vaccins a contribué à ce climat de défiance", souligne Sandrine Hurel dans son rapport ;
  • Une fragilisation de l'engagement de certains médecins pour la vaccination : les polémiques et doutes non ou mal levés par les autorités ont des répercussions sur le grand public, mais aussi sur les médecins, comme le montrent les données de l'Assurance Maladie et résultats d'une enquête de l'Inserm auprès de 1 500 médecins généralistes français publiée en juillet 2015 (voir cet article).

Une couverture vaccinale en baisse
Conséquence de ces fragilisations et défiances : la couverture vaccinale, qui reste satisfaisante pour les vaccins contre la diphtérie, le tétanos et la poliomyélite, l'est beaucoup moins pour les vaccins contre les infections invasives à méningocoques, la rougeole et la rubéole, la grippe et l'hépatite B, résume le rapport de Sandrine Hurel.

Au total, la couverture vaccinale "a chuté de 5 % depuis 2 ans chez les bébés de moins de 9 mois, tous vaccins confondus", s'inquiète François Bourdillon, directeur général de l'INPES (Institut national de prévention et d'éducation pour la santé) et de l'InVS (Institut national de veille sanitaire). 

La couverture vaccinale des adultes à risques contre la grippe saisonnière préoccupe particulièrement les autorités de santé : elle a "chuté de 13 points depuis 2008", a précisé Marisol Touraine lors de la présentation de son plan. 

4 axes pour rassurer sur la vaccination et optimiser la politique vaccinale
Le plan présenté par Marisol Touraine pour tenter de réconciler les Français avec la vaccination s'appuie sur le rapport de Sandrine Hurel et se décline en 4 axes : 
  • Assurer une meilleure information du grand public et des professionnels de santé : l'objectif est de redonner confiance aux Français avec plusieurs mesures, dont la mise en place d'un carnet de vaccination électronique (compatible avec le dossier médical personnel, relancé par la loi de santé votée à l'automne 2015) pour permettre de mieux connaître le statut vaccinal d'un patient. Une expérimentation est annoncée en mars dans plusieurs régions. L'ouverture d'un site internet dédié à la vaccination est également annoncée par Marisol Touraine : cet espace numérique sera mis en place par la future ANSP (agence nationale de santé publique) et comportera un volet à destination du grand public, un autre à destination des professionnels de santé. Pour les accompagner dans leur quotidien, les professionnels pourront également s'appuyer sur un bulletin trimestriel comprenant toutes les informations actualisées relatives à la vaccination. Enfin, la ministre annonce la création d'un "Comité des parties prenantes", dont la mission est de mieux comprendre les réticences à la vaccination et anticiper les situations de crise ;
  • Améliorer la coordination de la gouvernance de la politique vaccinale : l'objectif est de développer les échanges, les travaux et les publications entre les différents acteurs publics de la vaccination, dont l'ANSM, la DGS, l'ONIAM et la HAS. Pour la ministre, "le pilotage de notre politique vaccinale doit gagner en cohérence et en transparence". Exemple concret pour impliquer les professionnels de terrain (généralistes, pharmaciens, infirmiers), une réunion sera prévue 2 fois par trimestre à la DGS avec les représentants des professions de santé. Marisol Touraine annonce également le rattachement du Comité technique des vaccinations à la HAS (il était rattaché jusqu'à présent au HCSP). Un soutien à la recherche sur les vaccins et le développement de solutions facilitant et fiabilisant leur production complète ces mesures ;
  • Sécuriser l'approvisionnement en luttant contre les tensions d'approvisionnement et les pénuries de vaccins : cet axe répond aux difficultés observées depuis plusieurs mois en France. Il vise à mettre en place des mesures de lutte contre les éventuelles pénuries de vaccins, comme la constitution préventive de stocks, la création de chaînes alternatives de fabrication ou la simplification des autorisations d'importation si nécessaire. La ministre demande également à chaque laboratoire de se responsabiliser. Une consultation des industriels est attendue avant la fin du mois de janvier afin que ces derniers fassent des propositions pour empêcher toute rupture d'approvisionnement de vaccins recommandés en France, comme le prévoit d'ailleurs l'article 151 de la loi de santé ("approvisionnement approprié et continu des médicaments d'intérêt thérapeutique majeur") ;
  • Débattre en lançant une grande concertation citoyenne sur le sujet de la vaccination : pour Marisol Touraine, "sur un tel sujet de société, seul des échanges sereins et transparents et une réflexion approfondie permettront d'avancer". Elle invite donc les Français, quel que soit leur opinion sur les vaccins, à s'exprimer via une grande concertation citoyenne, sur internet et lors de débats menés "par un comité d'orientation indépendantprésidé par le Pr Alain Fischer. Trois rendez-vous sont annoncés, en mars, en mai et en octobre. Les conclusions de ce débat seront rendues publiques en octobre 2016. En décembre, à partir de ce travail collectif, le comité d'orientation devra formuler des conclusions sur l'évolution de la politique vaccinale. 

Un point important de l'éventuelle évolution de la politique vaccinale fin 2016 sera le maintien, ou non, de l'obligation vaccinale, question déjà abordée par le Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP) en mars 2014

Trois solutions sont envisagées par Marisol Touraine : "la levée ou la suspension des obligations vaccinales avec un renforcement de la surveillance du taux de couverture et un contrôle des vaccinations à la scolarisation des enfants, le maintien de l'obligation vaccinale ou le maintien de l'obligation avec une révision de la liste des obligations vaccinales". 


Pour aller plus loin
Communiqué de presse : Marisol Touraine engage un plan d'action pour la rénovation de la politique vaccinale (ministère de la santé, 12 janvier 2016)
Présentation par Marisol Touraine du plan d'action "pour une rénovation de la politique vaccinale en France" (ministère de la santé, 12 janvier 2016)
Rapport de Sandrine Hurel sur la politique vaccinale (janvier 2016)
Le gouvernement confie une mission à Sandrine Hurel sur la politique vaccinale en France (ministère de la santé, 28 février 2015)
Vaccination : "une véritable défiance dans la population", interview de François Bourdillon, Europe 1, 12 janvier 2016

Sur Vidal.fr
Coqueluche : la distribution des vaccins pentavalents reprend en ville, de manière contingentée (décembre 2015)
Tolérance des vaccins GARDASIL et CERVARIX : résultats d'une étude observationnelle de l'ANSM et de la CNAM (septembre 2015)
Une enquête de l'Inserm confirme l'"hésitation vaccinale" d'une partie des médecins généralistes français (août 2015)
Enquête LEEM – Ipsos 2015 : confiance globale dans le médicament en hausse, mais stagnation pour les génériques et vaccins (juin 2015)
Indicateurs "médicaments" de la ROSP : l'Assurance Maladie annonce des résultats positifs sur 3 ans, sauf sur la vaccination (mai 2015)
L'obligation de vaccination par le DTP est légitime, juge le Conseil Constitutionnel. Mais doit-elle être maintenue ? (mars 2015)
Vaccins combinés contenant la valence coqueluche : tensions d'approvisionnement et recommandations du HCSP (mars 2015)
Vaccin anti-HPV quadrivalent (GARDASIL) : pas d'augmentation du risque de sclérose en plaques, selon une vaste étude nordique (janvier 2015)
Vaccins contre certains papillomavirus humains : que disent les études utilisées par les autorités sanitaires ? (avril 2014) 

Sources : Ministère des Affaires sociales et de la Santé

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Vidal News du 2017-05-18