La prise en charge des pertes auditives associée à un ralentissement du déclin cognitif

- Date de publication : 10 Décembre 2015
1
2
3
4
5
(aucun avis, cliquez pour noter)
vu par 37 lecteurs
La perte auditive et la surdité sont fréquentes chez les seniors. Leur survenue, selon plusieurs  études, pourrait accélérer et aggraver le déclin cognitif. Corriger la perte de l’audition avec un appareil a-t-il une influence sur l'évolution du déclin cognitif ?
 
Pour en savoir plus, le Pr Hélène Amiéva de l’ISPED (Institut de Santé publique d’Epidémiologie et de Développement - Université Bordeaux 2) a étudié avec ses collaborateurs les données la cohorte française PAQUID menée depuis 25 ans par l’équipe du Pr Jean-François Dartigues.
 
L’analyse des données des 3 777 personnes de 65 ans et plus incluses dans PAQUID, recueillies sur 25 ans, confirme l’association entre déclaration d’une perte auditive et constat d’un déclin cognitif accéléré. Les données montrent également que le port d’un appareillage auditif est associé à une atténuation du déclin cognitif par rapport aux malentendants non appareillés.
 
Toutefois, l’ajustement sur les variables psycho-sociales fait disparaître toute distinction entre déclin cognitif et état auditif, appareillé ou pas, suggérant que l’appareillage intervient indirectement, par exemple en améliorant les interactions sociales.  
 
Ces résultats, à confirmer par une étude dédiée, soulignent l’importance de la prise en charge précoce des troubles auditifs des personnes âgées, ce qui n'est pas simple au vu du faible remboursement des appareils. 

 
La perte auditive, fréquente après 75 ans, n'est corrigeable que par un appareillage
Le déclin sensoriel accompagne inéluctablement l'avancée en âge. Il touche particulièrement les plus de 75 ans, dont 30 % accusent une perte auditive par presbyacousie, selon le rapport sur la perte d'autonomie du Dr Jean-Pierre Aquino, remis en septembre 2015 à Laurence Rossignol, secrétaire d'Etat chargée de la famille, de l'enfance, des personnes âgées et de l'autonomie.
 
Ce rapport rappelle qu'il n'y a pas de traitement médicamenteux efficace de la presbyacousie. La prise en charge repose donc sur l'appareillage auditif.
 
Or seuls 40 % des malentendants âgés portent des audioprothèses, coûteuses et mal remboursées (cf. infra).  

Plusieurs études ont déjà montré une association entre perte auditive et déclin cognitif
Les conséquences sur le déclin cognitif sont argumentées dans la littérature essentiellement par des études transversales. Pour Frank Lin et coll. (2011), la réduction de performance cognitive associée indépendamment à une perte auditive de 25 dB équivaut à un vieillissement cognitif supplémentaire de 6,8 ans aux tests mnésiques et des fonctions exécutives (Baltimore Longitudinal Study of Aging).
 
Le même auteur a montré en 2013, avec les données d'une autre cohorte (Health ABC Study), que le déclin cognitif suivait une évolution proportionnelle à la sévérité de la perte auditive au cours du temps, mais le bénéfice de l'appareillage auditif, également évalué, tend à la significativité sans l'atteindre (probablement faute de puissance statistique).
 
PAQUID, une cohorte de choix pour évaluer l'impact de la surdité et de son éventuel appareillage
Les cohortes prospectives longitudinales de vieillissement cérébral sont rares. PAQUID (Personne Agées QUID) en fait partie. Débutée en région Aquitaine il y a 25 ans, elle a inclus 3 777 personnes de 65 ans et plus qui ont accepté un bilan neuropsychologique et une évaluation des critères diagnostics démentiels tous les deux ou trois ans.
 
Les tests comportaient le Mini-Mental State Evaluation (MMSE) et le score IADL (autonomie des activités quotidiennes)., ainsi qu'un petit questionnaire sur l'état auditif et son éventuel appareillage à l'inclusion.
 
Ce dernier questionnaire a permis à Hélène Amiéva et ses collaborateurs de suivre la corrélation entre les troubles auditifs et l'état cognitif.
 
Deux groupes sont constitués pour l'analyse
Les auteurs ont constitué trois modèles d'analyse selon les variables considérées : respectivement le temps, l'appareillage auditif, l'état dépressif (critères psychosociaux).

Trois groupes de participants ont été constitués selon le déficit auditif à l'inclusion dans PAQUID : perte auditive majeure (137 personnes, soit 4%), difficultés à converser en ambiance sonore élevée ou à suivre plusieurs conversations (1 139 personnes, soit 31 %), pas de trouble auditif (2 394, soit 65 %).
 
Pour des raisons de puissance statistique, les auteurs ont choisi ensuite de réunir les groupes déclarant un trouble auditif modéré et majeur, constituant ainsi deux groupes d'analyse : celui avec trouble auditif et celui sans.
 
Confirmation de l'existence d'une association significative entre perte auditive et déclin cognitif
Appareillées ou pas, les personnes avec une perte auditive ont démarré l'enquête PAQUID avec un MMSE significativement plus bas (p < 0,001).
 
Durant le suivi de 25 ans, une association significative entre perte auditive et déclin cognitif plus important par rapport aux personnes ne déclarant pas de souci auditif a été constatée (p < 0,01).
 
Ces associations étaient retrouvées indépendamment de l'âge, du sexe et du niveau d'éducation et renforcent donc, avec un échantillon plus grand et un suivi plus prolongé, les résultats des études précedemment mentionnées.
 
L'appareillage auditif semble freiner ce déclin cognitif
Au cours des 25 ans de suivi, le MMSE des personnes sourdes non appareillées a décliné significativement plus rapidement que celui des personnes sans trouble auditif (p < 0,001), avec une chute de 0,06 point par an. Sur 25 ans de suivi, cela représente une baisse moyenne du score d'1,5 point, baisse non négligeable sur une échelle de 30 points.
 
A l'inverse, les 150 participants appareillés (sur les 1 276 participants signalant une perte auditive à l'inclusion) ne présentaient pas de déclin accéléré par rapport aux personnes sans problèmes auditifs.

Un tel résultat, soulignent les auteurs, "n'avait jamais été rapporté".
 
L'ajustement psychosocial fait disparaître l'association surdité et déclin cognitif
Les auteurs ont remarqué que l'association entre perte auditive, appareillée ou non, et majoration du déclin cognitif disparaissait lorsque les chiffres étaient ajustés en fonction de plusieurs variables psychosociales : présence ou non de symptômes dépressifs, d'un isolement social ou d'une prise de psychotropes.
 
Cette disparition des différences constatées sans tenir compte de ces variables suggère que la perte auditive est indirectement délétère sur la cognition, en l'étant plutôt par son impact social et sur la communication avec l'environnement.
 
Mieux prendre en compte les troubles auditifs dans la prise en charge des personnes âgées
Selon les auteurs, cela devrait interpeller les institutions sanitaires sur le déficit français de reconnaissance des troubles auditifs et de leur prise en charge dans la population âgée. Cette perte sensorielle mérite en effet une attention aussi forte que l'entraînement cognitif et l'activité physique dans la prévention de la dégradation démentielle liée à l'âge.
 
L'appareillage de la perte auditive peut en effet permettre d'améliorer l'humeur, d'augmenter les interactions sociales, de participer à des activités intellectuellement stimulantes et donc de ralentir le déclin cognitif.
 
En conclusion : malgré plusieurs limites, des résultats qui suggèrent l'importance de l'appareillage sur la cognition et qui mériteraient d'être confirmés par une étude dédiée
Si l'exceptionnelle durée de suivi est une force de la cohorte, Le Pr Hélène Amiéva, qui est revenue sur les résultats de cette étude à l'occasion d'un focus demandé par le SNORL (Syndicat national des Médecins spécialisés en ORL et chirurgie cervico-faciale) et l'UNSAF (Syndicat national des Audioprothésistes, rappelle qu'il s'agit d'un enquête longitudinale observationnelle et non interventionnelle.
 
Par ailleurs, les données sont déclaratives, sans audiométrie pour avérer la perte auditive. Toutefois la littérature montre la corrélation fiable des troubles déclarés et de l'audiométrie, essentiellement en population asiatique et sud-américaine (exemple : Sindhusake D et coll., 2001). Autre limitation, la question des troubles auditifs n'a été posée qu'à l'entrée dans la cohorte ; nous ne disposons donc pas du profil évolutif de la perte auditive au cours des 25 ans du suivi.
 
La preuve du bénéfice de l'appareillage ne sera donc apportée que par une étude randomisée de longue durée, d'un coût prohibitif actuellement.
 
Néanmoins, ces résultats rappellent déjà à quel point il est important de prendre en charge une surdité débutante, qui peut isoler, déprimer, et probablement accélérer le déclin cognitif.

Rappelons que malheureusement, ces aides auditives sont mal remboursées en France, à hauteur de 119 euros (60 % de 199 €) par appareil pour les personnes de plus de 20 ans non prises en charge à 100 %.
 
Or le coût moyen d'un appareil, avec ses accessoires et le suivi nécessaire, s'élève à environ 1 500 euros par oreille, ce qui peut expliquer que sur 2,5 à 3 millions de malentendants nécessitant un appareillage, seuls 1,5 million en bénéficient…
 
En savoir plus :
L'étude objet de cet article
Self-Reported Hearing Loss, Hearing Aids, and Cognitive Decline in Elderly Adults: A 25-Year Study, Hélène Amieva, Camille Ouvrard, Caroline Giulioli, Céline Meillon, Laetitia Rullier, and Jean-François Dartigues, Journal of the American Geriatric Society (JAGS), octobre 2015
 
Autres études cités
Hearing loss and cognition in the Baltimore Longitudinal Study of Aging, Lin, Frank R.; Ferrucci, Luigi; Metter, E. Jeffrey; An, Yang; Zonderman, Alan B.; Resnick, Neuropsychology, novembre 2011
Hearing loss and cognitive decline in older adults, Lin FR, Yaffe K, Xia J et al., JAMA Internal Medicine, février 2013
Validation of self-reported hearing loss. The Blue Mountains Hearing Study, Sindhusake D, Mitchell P, Smith W et al., International Journal of Epidemiology, avril 2001
 
Autres sources citées 
Plan national d'action et de prévention de la perte d'autonomie remis à Laurence Rossignol, septembre 2015
Le remboursement des prothèses auditives, ameli.fr, mis à jour en septembre 2014
Audioprothèses : combien ça coûte ?, 66millionsdimpatients.org, consulté le 10 décembre 2015
 
Sur VIDAL.fr : 
Prothèses auditives, lunettes, alcool et hôpitaux : ce que change la loi Macron (juillet 2015)
 

Sources : Journal of the American Geriatric Society

* En cliquant sur "Ajouter un commentaire", vous confirmez être âgé(e) d'au moins 16 ans et avoir lu et accepté les règles et conditions d'utilisation de l'espace participatif "Commentaires" . Nous vous invitons à signaler tout effet indésirable susceptible d'être dû à un médicament en le déclarant en ligne.
Pour recevoir gratuitement toute l’actualité par mail Je m'abonne !
Presse - CGU - Données personnelles - Configuration des cookies - Mentions légales - Donnez votre avis sur vidal.fr - Contact webmaster