Évolution de la mortalité liée au cancer colorectal en Europe : les leçons des 30 dernières années

Par Stéphane KORSIA-MEFFRE -
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Une récente analyse rétrospective des données de l’OMS sur les décès dus au cancer colorectal en Europe depuis 30 ans montre une grande disparité entre les pays de l’Est et ceux de l’Ouest et du Nord, mais aussi entre pays européens plus comparables, en particulier selon l’existence, ou non, de programmes de dépistage organisés.

Dans tous les cas, les bénéfices observés depuis la fin des années 1980 semblent avoir davantage profité aux femmes et aux personnes âgées de moins de 65 ans.

En filigrane, cette analyse rétrospective, parue en octobre 2015 dans le British Medical Journal, relance le débat sur la place de la coloscopie dans le dépistage du cancer colorectal, et sur l’âge minimal pour bénéficier de ce dépistage.
Affiche de sensibilisation sur le dépistage du cancer colorectal (illustration).

Affiche de sensibilisation sur le dépistage du cancer colorectal (illustration).


Une analyse des données de mortalité de l'OMS entre 1970 et 2011
À partir des données de l'Organisation mondiale de la santé, une équipe dirigée par le Dr Philippe Autier, de l'International Prevention Research Institute à Lyon, a analysé le nombre de décès liés au cancer colorectal entre 1970 et 2011 dans 34 pays européens.

L'essentiel de cette analyse, qui a donc été publiée dans le British Medical Journal en octobre 2015, a porté sur les années 1989-2011, après la chute du bloc soviétique et avec l'amélioration globale des techniques de dépistage et de soins.

Ces résultats avaient été présentés en septembre 2013 au cours de la conférence annuelle de l'European Society for Medical Oncology (ESMO).
 
Premier constat : une aggravation de la mortalité globale chez les hommes
Comme dans l'étude de référence sur la mortalité liée au cancer colorectal en Europe (Int J Cancer, 2011), le premier enseignement de cette analyse est qu'en Europe, hommes et femmes ne sont pas égaux devant le cancer colorectal : entre 1989 et 2011, la mortalité globale due à ce cancer a augmenté de 6 % chez les hommes, alors qu'elle reculait de 14,7 % chez les femmes.

Pour expliquer cette disparité, les auteurs évoquent les arguments classiques d'une plus faible sensibilité des hommes aux problèmes relatifs à la santé et d'une plus grande résistance à consulter en cas de symptômes, d'un équilibre alimentaire plus précaire, mais aussi d'une plus grande consommation de tabac et d'alcool, en particulier dans les pays de l'Est du continent.
 
Mais une très grande disparité entre les régions européennes
Ces chiffres globaux cachent une extrême disparité entre les régions européennes et les pays.

Ainsi, entre 1989 et 2011, 15 pays européens enregistraient une diminution d'au moins 10 % du nombre de décès par cancer colorectal et 15 autres pays une augmentation de plus de 10 %, essentiellement chez les hommes.

Dans les pays de l'Ouest et du Nord de l'Europe, la tendance était à la baisse avec des réductions de la mortalité de plus de 25 % chez les hommes et de plus de 30 % chez les femmes (par exemple en Autriche, Allemagne, Suisse, au Royaume-Uni, etc.). Alors que dans la plupart des pays de l'ancien bloc soviétique à l'exception de la République tchèque, cette réduction s'est avérée faible ou nulle. Dans ces pays de l'Est européen, les chiffres étaient significativement meilleurs pour les femmes que pour les hommes.

Mortalité en baisse dans les pays de l'UE entre 1989 et 2011, en particulier chez les femmes
Certains pays, comme la Croatie, la Macédoine ou la Roumanie, ont connu une augmentation de cette mortalité, augmentation si forte (en particulier chez les hommes) qu'elle a contribué aux mauvais chiffres globaux.

En effet, lorsque l'analyse est limitée aux 27 États-membres de l'Union Européenne (UE), la mortalité globale due au cancer colorectal a chuté de 13 % chez les hommes et de 27 % chez les femmes entre 1989 et 2011. Mais si l'Autriche a vu la mortalité par cancer colorectal chuter de 44 %, la Roumanie enregistrait une augmentation de 102 %, essentiellement chez les hommes.

Dans les pays où la mortalité liée au cancer colorectal a diminué significativement depuis 30 ans, ce sont surtout les femmes et les hommes âgés de moins de 65 ans qui ont bénéficié de cette réduction du nombre de décès.
 
Des résultats complexes à expliquer du fait de fortes variations socio-économiques
La grande disparité observée à tous les niveaux socio-économiques et culturels des pays européens rend délicate l'analyse des données de mortalité. En effet, comment comparer les pays sortis de l'ombre soviétique en 1989 à ceux plus occidentalisés ?

Pour tenter de comprendre les différences entre l'Europe de l'Est et celle de l'Ouest et du Nord, les auteurs évoquent la consommation de boissons alcoolisées, le tabagisme, les déséquilibres alimentaires et leurs conséquences métaboliques, le niveau d'information sur les cancers et leur prévention, mais aussi la qualité des systèmes de santé, tant sur le plan du dépistage que des soins.
 
Dans les pays de l'UE, les disparités sont-elles liés à la pratique, ou non, du dépistage du cancer colorectal ?
Au-delà des différences entre l'Est et l'Ouest, la comparaison entre les pays d'Europe de l'Ouest révèle des informations intéressantes. Par exemple, comment expliquer les mauvais chiffres des Pays-Bas où la diminution de la mortalité par cancer colorectal entre 1989 et 2011 a été de 11,6 % chez les hommes et de 16,7 % chez les femmes, soit moins que la moyenne des États-membres dans leur ensemble, et moitié moins que l'Allemagne ou l'Autriche (pour une incidence de la maladie similaire entre ces pays) ?

Pour les auteurs de l'analyse du BMJ, ces mauvais chiffres sont à mettre en regard avec ceux du dépistage de ce cancer. En 2004, seulement 4 % des Néerlandais âgés de plus de 50 ans ont effectué un test de recherche de sang caché dans les selles (contre 61 % en Autriche et 24 % en France). De plus, cette année-là, seulement 10 % de ces personnes avaient effectué une coloscopie dans les 10 années précédentes (contre 24 % en Autriche et 25 % en France).

Ces chiffres peuvent également être comparés à ceux des États-Unis, pays où la pratique de du dépistage par coloscopie est quasiment la norme (comme cela est ou a pu être le cas pour l'Autriche, l'Allemagne, la Pologne et la République tchèque). Pour la même période, la mortalité y a reculé de 39,8 % chez les hommes et de 38,8 % chez les femmes.
 
La question de la place de la coloscopie dans le dépistage des cancers colorectaux
Entre les lignes de l'analyse publiée dans le BMJ, le lecteur attentif trouvera des échos de la controverse qui existe autour de la place de la coloscopie dans le dépistage (et, diront certains, la prévention) du cancer colorectal.

Pour rappel, la coloscopie permet de diagnostiquer et de traiter des lésions précancéreuses asymptomatiques. Le choix, pour le dépistage organisé du cancer colorectal, de la recherche de traces de sang dans les selles, plus tardives et moins spécifiques (voir notre article sur le nouveau test immunologique disponible en France), a été fait sur la base du coût et des risques de la coloscopie, ainsi que de son acceptation par la population générale.

Mais les auteurs de l'analyse du BMJ mettent en avant, comme d'autres études avant eux (par exemple, PloS Med, 2012), que la réduction de la mortalité liée au cancer colorectal est plus importante dans les pays où l'usage de la coloscopie à des fins de dépistage est plus répandu.

Nul doute que leurs arguments seront repris par les médecins (gastro-entérologues libéraux pour la plupart) qui voudraient voir la recherche de sang dans les selles abandonnée au profit de la coloscopie.
 
Faut-il abaisser l'âge minimal pour le dépistage du cancer colorectal ?
L ‘analyse de l'équipe du Dr Philippe Autier soulève une autre question importante : les données de l'OMS indiquent qu'en Europe, entre 2007 et 2011, 6,5 % des décès liés au cancer colorectal se sont produits chez des personnes âgées de moins de 55 ans.

Considérant que l'on estime désormais que la transformation d'un polype en tumeur cancéreuse exigerait en moyenne une dizaine d'années, cela signifie qu'il pourrait être justifié de diminuer l'âge minimal dans les campagnes de dépistage organisé du cancer colorectal (âge minimal aujourd'hui fixé à 50 ans).
 
Les auteurs concluent leur analyse en mettant en avant les opportunités d'amélioration qui existent si les mesures de dépistage organisé qui ont cours en Europe de l'Ouest et du Nord étaient étendues aux pays de l'Est, mais également à ceux du Sud de l'Europe.
 
En savoir plus : 
L'étude objet de cet article :
Trends in colorectal cancer mortality in Europe: retrospective analysis of the WHO mortality databaseAit Ouakrim D, Autier P et al., BMJ, octobre 2015

Autres études citées : 
Recent trends in colorectal cancer mortality in EuropeBosetti C et al., INternational JOurnal of Cancer, juillet 2011
Effect of flexible sigmoidoscopy-based screening on incidence and mortality of colorectal cancer: a systematic review and meta-analysis of randomized controlled trialsElmunzer BJ et al., PLoS Medicine, décembre 2012

Sur VIDAL.fr : 
VIDAL Reco Cancer colorectal
Cancer colorectal : un test plus simple et plus fiable pour relancer le dépistage organisé (mai 2015)
Dépistages systématiques : quels impacts sur la mortalité, selon les études et méta-analyses disponibles ? (février 2015)

Sources : BMJ

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Vidal News du 2017-07-20

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