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Les autorités sanitaires s’engagent pour réduire la mortalité liée l’antibiorésistance

Les autorités sanitaires s’engagent pour réduire la mortalité liée l’antibiorésistance

Par Stéphane Korsia-Meffre - Date de publication : 28 septembre 2015 - date de mise à jour : 23 Novembre 2016 - Image d'une montre Lecture : 7 minutes

Antibiorésistance : Marisol Touraine annonce des objectifs ambitieux et souhaite une internationalisation de la lutte

Si les antibiotiques ont permis de faire considérablement reculer la mortalité associée aux maladies infectieuses au cours du XXe siècle, leur utilisation massive et répétée en médecine humaine (ville et hôpital) et animale (pratiques d'élevage intensif) a contribué à l’apparition de bactéries résistantes à ces médicaments dans le monde entier. 

En France, chaque année, près de 158 000 patients contractent une infection par un germe multi-résistant et environ 12 500 en meurent, selon une étude publiée en juin 2015 par l'Institut national de veille sanitaire. 

Face à ce constat, et suite à un rapport commandé sur ce thème, Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales, de la Santé et des Droits des femmes, vient de déclarer la mobilisation des pouvoirs publics pour lutter contre ce phénomène et tenter de réduire de 20 % le nombre de décès en France d’ici 2017.

La résistance aux antibiotiques, un phénomène mondial inquiétant
Ponctuelles au départ, les antibiorésistances sont devenues préoccupantes. Certaines souches sont même devenues toto-résistantes, c'est-à-dire résistantes à tous les antibiotiques disponibles. Ce dernier cas est heureusement encore rare, mais le phénomène est en augmentation.

Récemment, le Center for Disease Dynamics, Economics and Policy (CDDEP) a publié ResistanceMap, un outil interactif en ligne qui cartographie, pour la première fois de manière publique, les résistances bactériennes dans 39 pays, ainsi que l'usage des antibiotiques dans 69 pays.

Cet outil, basé sur l'analyse d'échantillons de sang et/ou liquide céphalo-rachidien (infections invasives), montre des données éloquentes sur les bactéries les plus fréquemment résistantes (Staphylococcus aureus, Escherichia coliKlebsiella pneumoniaePseudomonas aeruginosaSalmonella Paratyphi, Streptococcus pneumoniae, etc.) et leur éventuelle résistance aux antibiotiques (aminopénicilline, céphalosporines de 3ème génération, fluoroquinolones, etc. ; associations amoxicilline - acide clavulanique et trimethoprime-sulfamethoxazole, etc.).

Antibiorésistance mondiale : des disparités géographiques majeures

Les différentes cartes proposées par le CDDEP montrent d'énormes disparités en fonction des différentes régions où on été effectuées les analyses. 

Par exemple, la fréquence des Staphylococcus aureus résistants à la méticilline (SARM) est en augmentation en Afrique subsaharienne, en Inde, en Amérique latine et en Australie. En Europe, il existe un véritable gradient nord-sud des SARM avec des taux plus faibles dans les pays du Nord : moins de 1 % en Norvège et Suède, plus de 25 % dans le sud de l'Europe (Espagne, Italie, Grèce, Portugal).

Autre exemple, 57 % des infections à Klebsiella pneumoniae sont résistantes aux carbapénèmes en Inde (pays sévèrement touché par les souches multi-résistantes), alors que cette résistance n'a été constatée que sur moins de 5 %, en moyenne, des prélèvements effectués en Europe (et 0,16 % seulement en France).

En ce qui concerne la résistance des Escherichia coli aux fluoroquinolones, la carte ci-dessous montre un taux de 85 % en Inde (436 échantillons testés), contre 19 % en France (10 069 échantillons testés) et 10 % seulement en Australie (2 958 échantillons) :


 
La France n'est pas épargnée par l'antibiorésistance
Malgré les exemples ci-dessus montrant une moindre multirésistance de certaines bactéries par rapport à l'Inde et d'autres pays, l'antibiorésistance en France inquiète. Plus de 20 % des souches de Pseudomonas aeruginosa sont désormais résistantes aux carbapénèmes. Certaines souches toto-résistantes ont même été retrouvées chez des patients atteints de mucoviscidose.

La part des infections nosocomiales liées à des souches d'Acinetobacter baumanii résistantes à l'imipenème est passée de 3 % en 2008 à 11 % en 2011. Par ailleurs, 30 % des souches de Klebsiella pneumoniae sont résistantes aux céphalosporines de 3e génération.

Aujourd'hui, 10 % des souches d' E. coli responsables d'infections urinaires sont devenues résistantes aux céphalosporines de 3ème génération, obligeant à la prescription de carbapénèmes. Mais l'utilisation massive de ces derniers peut aussi entraîner l'apparition de souches résistantes. Ce phénomène est heureusement encore rare en France : en 2010, 0,03 % des souches d'E. coli testées résistaient aux carbapénèmes.

Surveillance nationale des bactéries résistantes et première évaluation de leur impact 
Depuis le milieu des années 1990, les bactéries multi-résistantes (BMR) font l'objet d'un programme de surveillance et de prévention. L'Institut de veille sanitaire (InVS) coordonne depuis 2002 une surveillance nationale des SARM et des entérobactéries productrices de béta-lactamases à spectre étendu (BLSE) dans les établissements de santé.

L'étude BURDEN BMR, conduite par l'InVS et publiée en juin 2015, a permis, pour la première fois, de mesurer l'impact de la multi-résistance sur la santé de la population française. Selon les analyses des auteurs, chaque année, près de 158 000 patients français contractent une infection par une BMR et près de 12 500 en décèdent  (11 500 à 17 500), dont 2 700 liés à des infections invasives.

Mais tout n'est pas si sombre : les pneumocoques résistants à la pénicilline, quasiment inexistants dans les années 1990, représentaient 48 % de souches résistantes en 2002. Aujourd'hui, cette résistance ne concerne plus que 27 % des souches analysées. De même, la fréquence des SARM était de 33 % en 2001, contre seulement 17 % en 2013, baisse également visualisable sur le site ResistanceMap : 

 
Un rapport remis à Marisol Touraine pointe à nouveau l'utilisation fréquente et souvent injustifiée d'antibiotiques en France
C'est dans ce contexte que Marisol Touraine a commandé un rapport au Dr Jean Carlet sur la préservation des antibiotiques. Celui-ci a été remis à la Ministre en juin 2015 avec des recommandations d'actions.

Les experts consultés ont à nouveau pointé la consommation d'antibiotiques qui reste élevée en France. Après une stabilisation entre 2005 et 2010, la consommation nationale d'antibiotiques augmente à nouveau de quelques points chaque année.

Aujourd'hui, la France dépense chaque année 71 millions d'euros de plus que ses voisins (par rapport à la moyenne européenne, 441 millions par rapport à la moyenne des pays les plus vertueux) en antibiothérapie de ville. En 2013, 28,3 % des patients français ont reçu des antibiotiques (97,6 millions de boîtes).

De plus, selon les auteurs du rapport, de nombreuses prescriptions, en ville comme à l'hôpital, ne sont pas justifiées : "entre 30 et 50 % des antibiothérapies sont prescrites inutilement en France, que ce soit en ville, en Etablissements d'Hébergement de Personnes Agées Dépendantes (EHPAD), et à l'hôpital, notamment pour le traitement d'infections des voies aériennes principalement d'origine virale (rhinopharyngites, angines, sinusites, otites, bronchites)".

L'usage important des antibiotiques en ville, à l'hôpital et dans les élevages, n'est pas la seule explication à la montée des résistances
Dans ce rapport, les experts insistent également sur la complexité des facteurs qui amènent à l'antibiorésistance. Outre la prescription médicale (humaine et vétérinaire) d'antibiotiques, leur utilisation importante dans l'élevage intensif est souvent incriminée, malgré les mesures de lutte contre le mésusage et l'excès d'antibiothérapie animale prises ces dernières années par les vétérinaires et les autorités sanitaires (voir notre interview du Dr Christophe Hugnet, juin 2015),

Mais l'utilisation importante des antibiotiques, pour les hommes et les animaux, n'est de toute façon pas la seule explication à la montée des résistances. Le rapport met aussi en avant le rôle de l'utilisation "immodérée" des biocides et des désinfectants, ainsi que celui de la pollution en général, qui peuvent contribuer, en présence de résidus d'antibiotiques, à la sélection de souches résistantes.

De plus, le rapport évoque le fait que le modèle médico-économique de la recherche de nouvelles substances antibiotiques n'est plus rentable : coût de la recherche élevée pour un prix moyen et des restrictions d'usage qui limitent les ventes.
 
Des recommandations d'actions publiques pour tenter de préserver les antibiotiques
Les experts ont identifié 4 axes majeurs pour limiter l'émergence des BMR :
  1. approfondir les recherches sur de nouveaux produits luttant contre l'antibiorésistance ;
  2. mieux suivre l'évolution globale du phénomène via des indicateurs normalisés et partagés (avec la création d'un observatoire national de la résistance bactérienne dans l'environnement) ;
  3. promouvoir le bon usage des antibiotiques, par exemple en augmentant la place du bon usage des antibiotiques dans la Rémunération sur objectifs de santé (ROSP), en éditant des recommandations nationales ou en limitant la durée de la première prescription à 7 jours ;
  4. accroître la sensibilisation des populations au bon usage des antibiotiques.

Pour y parvenir, ils recommandent :
  • de mettre en place un Comité interministériel chargé de coordonner la lutte contre l'antibiorésistance, avec des comités spécifiquement dédiés aux questions de recherche, d'innovation et de communication auprès des professionnels et du grand public ;
  • de créer un Plan national interdisciplinaire de recherche sur l'antibiorésistance avec des ressources affectées sur 5 ans ;
  • de créer un statut particulier pour les médicaments antibiotiques afin de soutenir le développement de produits innovants ;
  • de reconnaître, en 2016, la lutte contre l'antibiorésistance comme Grande cause nationale.

Marisol Touraine fixe deux objectifs ambitieux de réduction de la consommation d'antibiotiques et du nombre de victimes
En réponse à ce rapport, Marisol Touraine a annoncé le 23 septembre 2015 la mobilisation des pouvoirs publics pour lutter contre l'antibiorésistance et réduire significativement le nombre de victimes. Deux objectifs ont été annoncés par la Ministre :
  • réduire de 25 % la consommation globale d'antibiotiques en France ;
  • faire passer la mortalité liée à l'antibiorésistance au-dessous de la barre des 10 000 décès par an d'ici 2017.

La ministre a présenté à cette fin une feuille de route construite autour de 4 axes, en phase avec ceux préconisés par le Dr Jean Carlet :
  1. assurer un pilotage national des actions de lutte contre l'antibiorésistance ;
  2. encourager la recherche et l'innovation sur la résistance aux antibiotiques, à travers le lancement, dès 2016, d'un Plan national interdisciplinaire de recherche sur l'antibiorésistance, piloté par l'Alliance nationale pour les sciences de la vie et de la santé (Aviesan) et l'Alliance nationale de recherche pour l'environnement (AllEnvie) ;
  3. permettre à la société civile de s'emparer du sujet, en initiant des actions de pédagogie et des campagnes de communication en lien avec les associations de patients et d'usagers ;
  4. défendre la reconnaissance d'un statut à part pour les antibiotiques, pour promouvoir la recherche de ces médicaments et faciliter l'accès de nouveaux médicaments sur le marché.

Parce qu'une action isolée de la France ne suffira pas à endiguer ce phénomène de résistance, Marisol Touraine précise qu'elle insistera auprès de la Commission européenne, et lors du prochain G7 Santé des 8 et 9 octobre 2015 à Berlin, sur la nécessité d'une coordination internationale des initiatives prises par chaque État dans ce domaine.

En savoir plus :
RésistanceMap, un outil interactif en ligne sur les antibiorésistances dans le monde, Center for Disease Dynamics, Economics & Policy (CDDEP), septembre 2015 (version bêta)
L'étude BURDEN BMR, InVS, juin 2015
 Le rapport sur la préservation des antibiotiques, coordonné par Jean Carlet, juin 2015
Le communiqué de presse du Ministère des Affaires sociales, de la Santé et des Droits des femmes. 23 septembre 2015

Sur VIDAL.fr : 
VIDAL RECO Antibiotiques, antiviraux (traitement par)
Lutte contre l'antibiorésistance : quels sont les moyens mis en œuvre dans le monde agricole ? Interview du Dr Christophe Hugnet, vétérinaire (juin 2015)
Antibiorésistance : plusieurs pistes pour mieux lutter contre le mésusage des antibiotiques (mars 2015)
Antibiotiques : la consommation française repart à la hausse (novembre 2014)
"On n'anticipe pas assez les conséquences des résistances bactériennes" Interview du Dr Véronique Mondain, infectiologue (mai 2014)
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docpneumo Il y a 7 ans 0 commentaire associé
Les pédiatres ne savent même plus reconnaitre une bronchite bactérienne d'un asthme !!!!!! Tous les gamins ont de la ventoline et du flixotide pour une bronchite à hemophilus. J'en vois passer des centaines, récupérés des pédiatres qui ne font plus leur boulot. Et j'ajoute, grace aux pédiatres, on va assister d'ici 15 - 20 ans à une épidémie de DDB suite aux infections respis non traitées, DDB qui avaient pratiquement disparues depuis l'arrivée des antibios. Une DDB c'est terrible. Et là, il ya tjrs des germes résistants....
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docpneumo Il y a 7 ans 0 commentaire associé
traveldoc pose une bonne question. Mais vu le fric derriere le scandale des génériques, on n'aura jamais la réponse.
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docpneumo Il y a 7 ans 0 commentaire associé
Les génériques : tant qu'on ne saura pas où la matière première est fabriquée, il y aura un doute. Je n'ai pas du tout confiance aux produits made in india... D'ailleurs, dès qu'un controle SERIEUX est fait, ils sont retirés du marché...
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docpneumo Il y a 7 ans 0 commentaire associé
Usage vétérinaire bien sur Surtout utilisation d'antibios inefficaces :En respiratoire : céphalo 2G et 3G oraux, macrolides, amox seule. etc. 1ère intention = augmentin, point barre et rien d'autre. Surtout pas de générique. Et on aura moins de résistances.... Si on tue tous les germes, peuvent pas résister. Mais si on leur met de la poudre aux yeux (amox seule) les germes vont se sélectionner. CQFD
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pharmacie Pasteur Il y a 7 ans 0 commentaire associé
incriminer le génériques dans la montée en puissance des antibiorésistances montre à quel point certains médecins méconnaissent le médicament et la chimie pharmaceutique ! parfois, certaines réflexions me font peur !!!! et font perdre du temps thérapeutique au patient tout en nous discréditant tous, médecins et pharmaciens !
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