La juste information des patients, une difficulté à l’ère d’internet et des consultations courtes (interviews)

Par Jean-philippe RIVIERE -
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Le grand public français s'est emparé du minitel puis d'internet pour davantage s'informer sur sa santé, en échangeant avec des "pairs" sur des forums de discussion et réseaux sociaux, et en consultant des sites, spécialisés ou non dans la santé. 

Comment les médecins généralistes peuvent-ils gérer ce changement de paradigme ? Quel est leur rôle face à cette information "profane" ? Faut-il faire évoluer le "colloque singulier" ? Quelle influence sur les éventuelles expertises judiciaires ? 

Les réponses de Maîtres Patrick de la Grange et Samuel Fitoussi, avocats spécialisés du droit de la santé.


 
La vidéo ci-dessous et son transcript est l'une des 8 parties d'un entretien filmé le 19 décembre 2014 au Cabinet de la Grange et Fitoussi (Paris). Voici les liens vers les 7 autres parties de cet entretien mises en ligne sur VIDAL.fr :
  1. Que dire aux patients sur les possibles effets indésirables des médicaments ? 
  2. Le secret médical, un principe absolument intangible
  3. La judiciarisation médicale, phénomène récent "lié à la sacralisation et à l'opacité"
  4. Les motifs les plus fréquents de mise en cause judiciaire de la responsabilité médicale
  5. Quels sont les motifs de contestation judiciaire les plus fréquents d’une prescription médicamenteuse ? 
  6. Téléconseil symptomatique ou thérapeutique, par téléphone, mail ou internet : quels sont les risques ?
  7. Rôle et actions de l’Office National d’Indemnisation des Accidents Médicaux (ONIAM)


VIDAL : Comment gérer l'hyper-accessibilité actuelle de l'information santé grand public ?
Patrick de la Grange : Lorsque cela concerne des domaines qui ne touchent pas la santé, cela n'a pas beaucoup d'importance, au pire le bricoleur du dimanche qui va lire 15 000 rubriques sur Internet, lorsqu'il aura détruit sa plomberie, fera appel à un plombier : cela lui coûtera plus cher mais cela ira très bien… Dans le domaine de la santé, c'est plus compliqué parce qu'effectivement, si un patient se dit qu'il va réussir par lui-même à tout comprendre, il risque peut-être de se porter lourdement porter préjudice… Et évidemment, lorsque le médecin traitant ou le chirurgien prendra enfin son cas en main, ce sera éventuellement trop tard…
 
À l'inverse, le médecin ne peut pas considérer aujourd'hui qu'un patient, parce qu'il a accès à toutes ces connaissances en ligne, n'a plus besoin du colloque singulier. Je dirais même que c'est l'inverse : il en a d'autant plus besoin qu'il risque d'être mal informé par ailleurs, simplement en tapotant le nom d'une pathologie dans le moteur de recherche de Google. Il faut un intermédiaire, et je pense que jamais autant qu'aujourd'hui, le colloque singulier n'a été autant d'actualité. C'est précisément parce qu'il y a ce trop plein facilement accessible que le médecin doit absolument savoir comment cadrer un patient par rapport à l'information dont il a réellement besoin, ni plus, ni moins.
 

 
VIDAL : Mais comment aborder ce sujet de l'information santé dans le cadre d'une consultation de moins d'un quart d'heure ?
Patrick de la Grange : Effectivement, les médecins nous expliquent, et à juste titre d'ailleurs, qu'ils ne peuvent pas consacrer 1 heure par patient… : la consultation doit durer un quart d'heure maximum parce qu'ils ont 15 personnes dans la salle d'attente, qu'ils ne peuvent pas terminer tous les soirs à 23 heures. C'est d'autant plus vrai dans les "déserts médicaux". Il faut donc trouver la juste limite entre le temps que l'on peut, que l'on doit consacrer à un patient et l'information qu'on doit lui délivrer et que l'on devra recevoir…
 
Je ne sais pas quelle est la bonne limite. Ce que je sais c'est qu'il faut que ce colloque singulier ait lieu, ça c'est évident : il faut que le médecin essaie d'aller de la manière la plus approfondie possible dans la recherche des antécédents du patient et de la cause de sa maladie. Il faut qu'il soit le mieux informé possible pour pouvoir prescrire à bon escient la bonne molécule, notamment par rapport à l'état antérieur du patient et tout cela, en 10 à 15 minutess, ce qui n'est pas simple….
 
VIDAL : Quelles sont les "bonnes pratiques informatives" dessinées, en creux, par votre expertise judiciaire des "mauvais comportements" ?
Samuel Fitoussi : En creux c'est un rapport de personne intelligente à personne intelligente : un rapport avec une communication, un échange entre le médecin et son patient. Le médecin fait comprendre à son patient sa pathologie, évidemment, mais aussi le traitement qu'il va mettre en œuvre, comment cela va se passer et quels sont les éventuels risques qui peuvent survenir dans le cadre de ce traitement. Je suis absolument convaincu qu'une immense majorité des contentieux de responsabilité médicale pourraient être évités s'il y avait eu davantage de discussions entre le médecin et son patient.
 
Combien de fois, en expertise, nous nous rendons compte que les patients n'avaient pas compris ce que le médecin leur avait proposé, n'avaient pas compris ce qui allait se passer, n'avaient pas compris quels étaient les risques et, tout simplement, n'avaient jamais pu discuter avec leur médecin une fois que la complication était survenue. Je ne sais pas quel est le réflexe psychologique qui intervient, mais souvent, dans ce genre de situation, les médecins culpabilisent, se sentent mal ou se défaussent un petit peu, au lieu d'assumer leur rôle et d'aller expliquer à leur patient que ce qui s'est passé n'était pas maîtrisable et pas de leur faute du tout (et ce qui est peut-être le cas dans la majorité des situations).
 
Cette seule explication et ce seul dialogue, j'en suis persuadé, éviterait une immense partie du contentieux des responsabilités médicales ou, en tout cas, le dépassionnerait de manière très importante.
                                                                              
VIDAL : Un tel dialogue est-il possible avec des patients qui ne comprennent pas forcément la médecine ?
Samuel Fitoussi : Oui, quand je dis d'homme intelligent à homme intelligent, c'est réussir à faire se coïncider 2 intelligences qui n'ont pas les mêmes connaissances, pas les mêmes acquis et ne parlent pas le même langage. C'est réussir à se mettre à la place de son patient pour lui expliquer en des mots simples, en tout cas adaptés à son patient, ce qu'il a et ce qu'il va faire. Je pense que l'on est sorti du paternalisme médical, mais qu'il y a quand même un fossé encore assez important entre ce que devrait être la relation d'un médecin avec son patient et ce qu'elle est effectivement encore aujourd'hui.
 
VIDAL : Avez-vous déjà rencontré des patients bien informés par leur médecin, mais qui portaient tout de même plainte ?
Samuel Fitoussi : Bien sûr. Dès lors qu'il y a une complication qui survient malheureusement, le risque judiciaire est important, que le patient ait été impliqué ou non. Alors évidemment, s'il a été bien impliqué, bien informé et qu'il a parfaitement intégré le risque qui pouvait survenir, le risque judiciaire est inférieur à celui d'un patient non informé et qui n'a pas participé à un colloque singulier. De toutes les manières, le risque judiciaire existe, quelle que soit la "qualité", entre guillemets, de la prise en charge psychologique.
 
VIDAL : Les patients ont également, depuis 2002, un droit d'accès à leur dossier médical. Ce droit est-il aujourd'hui effectif ?
Samuel Fitoussi : Les dossiers médicaux sont très mal communiqués aux patients, surtout à l'hôpital : concrètement, les hôpitaux n'ont pas de services à leur disposition pour faire des photocopies de dossiers comme ça à tour de bras, donc cela aboutit à des délais d'obtention monstrueux, facturés à des prix prohibitifs. L'accès au dossier médical est encore quelque chose de compliqué aujourd'hui en France, il faut le savoir clairement.
 
Propos recueillis le 19 décembre 2014 au Cabinet de la Grange et Fitoussi

Sources : VIDAL

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