"Le risque majeur de l’anorexie mentale, c’est l’enfermement de l’individu" Dr Corinne Blanchet-Collet

Par Jean-philippe RIVIERE -
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Quels sont les risques évolutifs de l'anorexie mentale de l'adolescent ? Comment lutter contre un éventuel enfermement de l'individu dans sa pathologie, dans son symptôme ? Les mouvements pro-ana influencent-ils les adolescents anorexiques ?

Les réponses et éclairages du Dr Corinne Blanchet-Collet, endocrinologue et responsable de la médecine de l'adolescent (TCA/Boulimie) à la Maison de Solenn. 


Retrouvez sur cette page de Vidal.fr les 7 vidéos issues de notre entretien avec le Dr Corinne Blanchet-Collet.


VIDAL : Comment évolue le "symptôme anorexique" au cours du temps ?
Corinne Blanchet-Collet : Le symptôme anorexique n'est pas figé : lorsque nous parlons de durée moyenne, nous disons classiquement que cela dure de 3 à 5 ans. Ce n'est pas faux, mais il faut aussi dire que le patient que l'on a pris en charge à l'âge de 13 ou 14 ans, lorsqu'il a débuté son anorexie mentale, il aura 17 ou 18 ans 3 à 5 ans après et aura évolué, même s'il va encore mal. Tout comme le symptôme anorexique aura évolué : les restrictions, les rituels, l'évolution pondérale, la présence ou non de crises de boulimie ou de vomissements, l'hyperactivité, les troubles obsessionnels compulsifs associés, les éléments de dépressivité, les troubles anxieux, la personnalité du patient… tout ce qui fait cette énorme boule à facettes qu'est l'anorexie mentale dans sa présentation aura bougé dans 3 à 5 ans.
 

 VIDAL : Comment s'adapter à cette évolutivité des symptômes ?
Corinne Blanchet-Collet : Lorsque l'on suit un patient pendant 2, 3 ou 5 ans, même si le trouble alimentaire est toujours présent, on ne s'adresse plus à la même personne ni aux mêmes symptômes. En tout cas, il ne faut plus s'y adresser sur les mêmes modalités. Il faut être capable là aussi de s'adapter et de venir vérifier avec le patient qu'effectivement, le symptôme est toujours présent et la guérison n'est pas encore au rendez-vous.
 
Je fais régulièrement un retour en arrière avec le patient : "dans état étais-tu le patient il y a 4, 5 ans, quelle était ta taille, ton poids, comment vivais-tu ton symptôme, comment étais-tu capable de parler de sa maladie ?". Je peux par exemple ensuite lui expliquer "qu'à l'époque, tu étais dans un déni complet, que c'était très compliqué pour moi d'être en interaction avec toi sur la réalité de ton symptôme, tu étais incapable de parler de ta souffrance psychique. Et 4 ou 5 ans après, nous sommes capables de parler ensemble de tel ou tel aspect de ta maladie, tu as gagné en maturité, tu es moins en restriction, ton poids est remonté, effectivement au prix de l'apparition de vomissements, de crises de boulimie mais on sait que ces crises de compulsion alimentaire peuvent être très transitoires dans leur évolution, elles peuvent durer 6 mois, 1 an puis disparaître". Au fil des ans, cette évolution, cette expression du symptôme d'anorexie va se modifier de façon plus ou moins importante en fonction des patients.
 
VIDAL : Existe-il des épisodes d'anorexie mentale relativement courts, brefs ?
Corinne Blanchet-Collet : Nous avons souvent des patients qui arrivent sur un mode un peu bruyant, le "coup de tonnerre dans un ciel serein", sans forcément d'historique antérieur, d'antécédents de maladies ou de souffrance psychiques, ni de trouble alimentaire précoce, une enfance sans problème particulier et puis arrivé à l'adolescence, patatrac ! Le trouble anorexique apparaît. Puis nous les accompagnons 6 mois, 1 an, nous mettons en place les soins, nous les voyons régulièrement. A un moment, si le trouble anorexique est sévère, nous les hospitalisons 4, 5, 6 semaines en pédiatrie pour des sauvetages nutritionnels. Ils reprennent quelques kilos, nous les revoyons en ambulatoire, à l'hôpital de jour et puis un an et demi après le patient est guéri, nous lui avons rendu sa liberté, il est retourné sur le chemin de son adolescence et c'est réglé.
 
VIDAL : Quel est le principal risque évolutif de l'anorexie mentale ?
Corinne Blanchet-Collet : On parle souvent du risque médical, somatique, de risque de décès du patient, des complications médicales. Bien sûr tout cela existe, le taux de mortalité reste important même s'il a nettement diminué ces dernières années. Les complications médicales existent, la comorbidité psychiatrique doit être accompagnée bien évidemment mais le risque majeur de cette pathologie c'est l'enfermement de l'individu et le fait qu'effectivement, le processus pubertaire ne puisse plus évoluer.
 
VIDAL : Comment déjouer cet enfermement ?
Corinne Blanchet-Collet : Lorsque nous rencontrons ces adolescents en première consultation, lorsque nous allons à la rencontre de l'individu, de sa famille et du symptôme, il est évident que les portes ne sont pas ouvertes. Il faut donc mettre en place des stratégies d'approche et d'accueil de l'adolescent qui soient parfaitement adaptées et qui ne doivent pas être stéréotypées. C'est-à-dire qu'à chaque fois, à chaque patient, c'est un nouvel enjeu, c'est un challenge majeur.
 
À chaque nouveau patient il faut trouver les clés qui permettent d'y accéder sans le culpabiliser ni lui, ni ses parents et surtout les mamans… En effet, même si cela fait maintenant un peu date, il y a encore cette idée saugrenue que l'anorexie mentale ne survient que dans les familles où la relation mère-fille est hautement pathologique et, pour peu que la maman ait un IMC un peu bas, ou qu'elle ait eu un trouble alimentaire ce qui n'est pas rare non plus, on a tôt fait de faire un lien entre l'anorexie de la fille et celle de la mère ou de la grand-mère [NDLR : voir aussi cette vidéo sur les moyens de déculpabiliser le patient anorexique et son entourage].
 
VIDAL : Les mouvements "Pro-ana" poussent-ils les anorexiques à cet enfermement ?
Corinne Blanchet-Collet : Les adolescentes qui arrivent à la Maison de Solenn sont des adolescentes en souffrance, qui ont un mal-être profond et n'ont pas forcément ni la connaissance de ces mouvements [NDLR : les mouvements "Pro-ana" prônent l'anorexie comme mode de vie et sont théoriquement interdits par la loi française]. Nous avons beaucoup de patientes "vierges", entre guillemets, qui arrivent ici avec une connaissance sur la maladie anorexique, j'ai envie de dire une identification à ces mouvements pro-ana qui est vraiment mineure, voire inexistante. C'est-à-dire qu'elles ne débarquent pas dans la maladie, elles arrivent en souffrance avec un symptôme qui est une anorexie mentale comme il pourrait être autre chose.

Même si c'est le symptôme anorexique qui mène l'adolescent à la consultation, ce qui le conduit avant tout à entrer dans cette Maison des adolescents, c'est son mal-être, qui s'exprime sur un mode anorexique. 99 fois sur 100, ces patientes n'ont jamais été consulter un site pro-ana, elles savent à peine de quoi on parle.
 
VIDAL : Et pour les patientes anorexiques moins jeunes ?
Corinne Blanchet-Collet : Quand elles grandissent et que la pathologie anorexique se chronicise et s'installe, lorsque la pathologie anorexique devient quasiment identitaire -"je suis anorexique avant d'être une femme"-, ces patientes peuvent effectivement chercher des groupes de parole, des structures telles que les sites pro-ana pour retrouver des jeunes femmes qui fonctionnent comme elles, avec des questionnements et des préoccupations qui ne sont plus celles que nous rencontrons dans la réalité, chez les patientes adolescentes qui nous consultent.
 
Je pense vraiment que ce sont deux populations distinctes. Sur les patientes adolescentes que nous suivons, un petit nombre évoluera  vers des pathologies anorexiques chronicisées, lourdes qui vont devenir un peu le centre de leur existence et à ce moment là, oui elles iront se tourner vers des mouvements comme le mouvement pro-ana. Mais la plupart d'entre elles sont vraiment assez détachées, voire dans la méconnaissance complète de ces mouvements.
 
 
Propos recueillis le 5 novembre à la Maison de Solenn (Paris).
 
En savoir plus :
Le site de la Maison de Solenn (par exemple cette page sur l'anorexie / boulimie)
 
Sur VIDAL.fr :
VIDAL Reco Troubles des conduites alimentaires
 
Sur EurekaSanté.fr (site grand public de Vidal) :
Anorexie et boulimie

Sources : VIDAL

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