Prise en charge de l'anorexie mentale : comment déculpabiliser l’entourage familial ?

Par Jean-Philippe RIVIERE -
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L’anorexie mentale, comme de nombreuses pathologies psychiatriques, peut faire culpabiliser l’entourage, ce qui rend plus difficile la réussite de la prise en charge. 
 
Comment aider l’entourage à déculpabiliser ? Les explications, expériences et conseils du Dr Corinne Blanchet-Collet, responsable de la médecine de l'adolescent (TCA/Boulimie) à la Maison de Solenn.  
 
Retrouvez sur cette page de Vidal.fr les 7 vidéos issues de notre entretien avec le Dr Corinne Blanchet-Collet.


VIDAL : Comment survient la culpabilité dans l'entourage d'un adolescent anorexique ?
Corinne Blanchet-Collet : La culpabilité est une notion qui arrive un peu par défaut, lorsqu'il n'y a pas de compréhension de la pathologie : c'est l'ignorance, entre guillemets, de la réalité médicale et scientifique de cette pathologie qui provoque la culpabilité. "C'est à cause de moi parce que je suis partie 6 mois en formation" ou "parce que mon mari et moi nous nous sommes séparés"… Les parents trouvent des causes qui n'en sont pas ou qui ne sont, au pire, que des facteurs déclenchants, car ils ignorent la réalité de la maladie psychique sous-jacente, de la souffrance, du mal-être de l'adolescent qui est parfois individuel, transgénérationnel ou systémique.
 


VIDAL : Quels sont les obstacles à la prise en charge posés par une famille "culpabilisée" ?
Corinne Blanchet-Collet : Tant qu'ils ne sont pas déculpabilisés, nous ne pouvons pas travailler avec eux, car la culpabilité peut générer une hostilité, un refus de soins ou une situation dans laquelle les parents ne parviennent pas à être dans l'alliance avec les médecins : lorsqu'ils se sentent coupables, ils ont juste envie de s'éloigner rapidement, de se mettre à distance de ces médecins et psychiatres qui posent tout un tas de questions sur l'historique familial et sur le fonctionnement du couple.

VIDAL : Comment relativiser, auprès de la famille, l'importance d'éventuels antécédents familiaux ?
Corinne Blanchet-Collet : L'anorexie mentale a un fort taux d'héritabilité : aujourd'hui on le sait, c'est une réalité médicale génétique, même si les connaissances ne font que progresser et que nous ne savons pas encore tout sur la transmission de cette pathologie. Mais ce n'est pas parce qu'il y a une transmission génétique de fragilités qu'il faut pour autant culpabiliser les familles. Ce que j'explique souvent aux parents, c'est que lorsque l'on fait des enfants, par définition on transmet des gènes : sans gènes, il n'y aurait ni enfants ni reproduction. On transmet génétiquement des choses géniales ainsi que des points de fragilité, et c'est valable pour chaque individu. Chacun porte en lui des fragilités de maladies psychiatriques, somatiques ou mixtes, nous sommes constitués ainsi. Peut-être qu'il y a eu un niveau de transmission de cette maladie plus important que pour un autre individu mais ce n'est pas pour autant que vous, parents, vous en êtes responsable. Ces explications déculpabilisantes constituent une première étape indispensable.
 
VIDAL : Que leur expliquez-vous ensuite, s'ils continuent à culpabiliser ?
Corinne Blanchet-Collet : Je leur explique que si je leur pose autant de questions, c'est pour mieux comprendre l'environnement dans lequel l'anorexie s'est construite, afin d'avoir d'autant plus de chances de proposer une approche et des soins spécifiques. Parfois, il y a des symptômes qui se pérennisent, qui durent, alors nous devons régulièrement revenir sur le fait que personne n'est responsable de cela. J'utilise également régulièrement une analogie (en tant que médecin somaticien c'est comme un réflexe) : je demande aux parents qui ont un niveau de culpabilité trop fort de se demander "si ma fille avait une leucémie, est-ce que nous serions en train de nous demander qu'est-ce que nous avons fait, ou pas fait, pour qu'aujourd'hui elle ait cette pathologie ?".  Non, donc pourquoi se poser la question pour la maladie psychique ? Parce que c'est plus tabou, plus culpabilisant que d'autres maladies et qu'il existe toujours cette drôle d'idée que si on avait fait un effort, on aurait pu éviter la survenue de la maladie psychique, ce qui est faux.
 
VIDAL : Comment procédez-vous avec les familles "culpabilisées" à la Maison de Solenn ?
Corinne Blanchet-Collet : Il y a vraiment du temps de parole et d'échange qui doit être accordé au patient, à sa famille et pour nous-mêmes en tant que médecins. Nous prenons du temps pour les rassurer sur le fait qu'il n'y a pas de culpabilité à avoir, mais que nous allons avoir besoin d'eux car pour traiter un adolescent, nous avons besoin de sa famille, de ses frères et sœurs. A la Maison de Solenn, nous avons monté des groupes de parole pour les parents et, depuis deux ans, nous avons aussi monté un groupe de parole pour les frères et sœurs de 7 à 77 ans : nous les accueillons et écoutons ce qu'ils ont à nous dire, car il y a également beaucoup de culpabilité. Certains frères et sœurs peuvent se dire "c'est peut-être parce qu'on s'est engueulés la dernière fois qu'elle a arrêté de manger" ou "c'est peut-être parce que je ne suis pas un super frère ou une super sœur" (les rivalités fraternelles existent dans toutes les familles). Certains se demandent aussi "j'y suis pour quoi dans cette affaire ?" Au fond, dans cette maladie, tout le monde se demande s'il y est pour quelque chose…  

Il faut donc déculpabiliser, mais ce n'est pas pour autant qu'il ne faut pas se poser les bonnes questions : il y a des fonctionnements familiaux qui favorisent l'apparition de l'anorexie, c'est une réalité. Il y a aussi des transmissions génétiques qui favorisent son apparition, il ne faut pas non plus nier cette réalité scientifique. Mais une fois que l'on a posé les choses, il faut ensuite pouvoir avancer et travailler sereinement avec des familles qui sont déculpabilisées.
 

Propos recueillis le 5 novembre à la Maison de Solenn (Paris).
 
En savoir plus :
Le site de la Maison de Solenn (par exemple cette page sur l'anorexie / boulimie)
 
Sur VIDAL.fr :
VIDAL Reco Troubles des conduites alimentaires
 
Sur EurekaSanté.fr (site grand public de Vidal) :
Anorexie et boulimie

Sources : VIDAL

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Vidal News du 2017-05-18