Rosuvastatine : les médecins sont "vent debout" contre les nouvelles conditions de prescription

Par Isabelle COCHOIS -
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A partir du 1er novembre 2014, une demande d'accord préalable établie par le médecin sera nécessaire pour qu'en initiation de traitement, les patients puissent bénéficier de la prise en charge de la rosuvastatine (et de l'ézétimibe, seul ou en association).

La réaction du Pr Jacques Blacher*, cardiologue et praticien hospitalier à l’hôpital Hôtel Dieu de Paris.
"En pratique, très franchement, si avant de faire une prescription, je dois demander un accord préalable, je vais changer de médicament."

"En pratique, très franchement, si avant de faire une prescription, je dois demander un accord préalable, je vais changer de médicament."


VIDAL : Que pensez-vous des nouvelles conditions de prescription de la rosuvastatine en vigueur à partir du 1er novembre ?
Jacques Blacher : Effectivement, on a vu publiée au journal officiel, le 23 septembre, cette décision expliquant que les patients pourraient se voir prescrire un traitement par rosuvastatine ou par ézétimibe, ils pourraient se voir rembourser ce traitement mais si, et seulement si, il y avait un accord préalable réalisé par le médecin prescripteur et validé par l'assurance maladie. 
En pratique, très franchement, si avant de faire une prescription, je dois demander un accord préalable, je vais changer de médicament. C'est tout de même extrêmement lourd comme démarche.
 


VIDAL : Comment expliquer cette décision des Autorités de santé ?
Jacques Blacher
: Le président de la HAS explique qu'il a fait travailler un groupe de travail médico-économique, que ce groupe de travail a rendu ses conclusions, a expliqué qu'il y avait différents niveaux d'efficience des différentes statines et qu'en particulier la rosuvastatine avait un niveau d'efficience qui était bas parce que certes, elle était plus efficace, mais elle coûtait beaucoup plus chère. Il publie donc son document. 
Qu'est-ce que cela change dans les prescriptions ? Absolument rien. 
Donc la tutelle se dit : les experts du groupe de travail considèrent que ce médicament, la rosuvastatine, devrait être une seconde intention, les médecins ne nous écoutent et donc nous allons enfoncer le clou plus loin et leur metttre des bâtons dans les roues lorsqu'ils vont vouloir réellement prescrire ce médicament. 
Donc, la position des autorités de santé est une position qui est audible.

VIDAL : Cette position est audible, mais est-elle justifiée ?
Jacques Blacher
: On pourrait leur rétorquer qu'ils ont donné une autorisation de mise sur le marché, que cette même autorité de santé a donné un prix au laboratoire, que ce prix a été négocié âprement avec le laboratoire, qu'il a pris en considération l'investissement fait pour la recherche et que l'autorité s'est engagée à maintenir ce prix sans concurrence éventuelle, sans concurrence possible, c'est-à-dire sans générique pendant X années. 
Puis on change la règle et en fait, on maintient le prix, on maintient l'exclusivité, mais on « empêche » les médecins de prescrire. 
De la part de l'autorité de santé, on comprend bien la légitimité de l'approche, mais on peut dire que c'est peut-être un peu indirect voire un peu pervers.

VIDAL : Selon vous, comment vont réagir les médecins ?
Jacques Blacher
: La position du médecin est de se dire : comment cela, on va me mettre des bâtons dans les roues pour une prescription d'un médicament qui est indiscutablement efficace ?
On a déjà eu des experts ou des experts autoproclamés qui ont expliqué que ces médicaments ne servaient à rien. On a eu du mal à expliquer à nos patients que ce n'était pas vrai, qu'effectivement ces médicaments servaient à quelque chose, que nous n'étions pas, comme le disaient ces experts autoproclamés, des « suppos » de l'industrie pharmaceutique. De quel droit nous empêche-t-on d'avoir la sacro-sainte liberté de prescription ? Parce que là, on nous empêche d'une certaine façon. 
Les médecins sont donc vent debout contre cette entente préalable, ils considèrent que c'est absolument inadmissible. 

VIDAL : Quid de la liberté de prescription ?
Jacques Blacher
: Je suis médecin, cela m'ennuie que l'on m'empêche de prescrire ce que j'ai envie de prescrire, mais il faut tout de même que chacun puisse balayer devant sa porte.
Parmi les prescriptions de médecins, il y a de temps en temps des prescriptions qui sont absolument hors des clous, c'est-à-dire des prescriptions de médecins qui ne se soumettent pas aux impératifs de la formation médicale continue, des médecins qui sont vraiment à côté de la plaque sur toute une série de prescriptions pour une pathologie. On voit de temps en temps des ordonnances qui feraient trembler. 
Donc il faut peut-être se dire que la liberté de prescription est un droit, mais qu'elle va générer des devoirs et qu'en particulier, le devoir qu'il y a à mettre en parallèle, c'est la nécessité de formation tout au long de sa vie. Et il est vrai que ce sont les médecins qui utilisent le moins la formation médicale continue qui font les prescriptions les plus hors des normes habituelles. 
La position des médecins est audible, mais on peut quand même leur rétorquer un argument.

VIDAL : Comment réagissent les industriels ?
Jacques Blacher
: La position des industriels est une position qui est intéressante parce que, encore une fois, on l'a dit pour la position des autorités de santé, on a fait une promesse à l'industriel.
On n'a pas changé les termes de la promesse, il a toujours l'exclusivité pendant le nombre d'années décidé et le prix n'a pas changé, sauf que l'on modifie le volume de prescriptions en empêchant les médecins de prescrire ou en leur rendant la vie tellement impossible que l'on est sûr qu'ils vont arrêter de prescrire.

VIDAL : Quelles pourraient-être les conséquences de cette décision pour les patients ?
Jacques Blacher
: Imaginez que je prends depuis cinq ans de la rosuvastatine et, du jour au lendemain, soit le médicament ne me sera plus remboursé, soit mon médecin va faire une demande d'entente préalable qui risque d'être refusée si l'indication spécifique de la rosuvastatine n'est pas indiscutable. 
Pour le patient, je trouve que cela rajoute de la confusion pour une classe thérapeutique qui n'en avait vraiment pas besoin, à cause, encore une fois, de la médiatisation de ce livre des professeurs Even et Debré qui a fait beaucoup de mal à l'observance des patients dans cette classe particulière des statines.

VIDAL : Que peut-on conclure quant à cette mesure d'accord préalable ?
Jacques Blacher
: Le fait d'en arriver à une mesure du type accord préalable, c'est presque un échec de la discussion, de la négociation, c'est une modification des règles et donc je trouve que c'est une situation qui n'est pas une situation positive.
Peut-être qu'il fallait le faire, peut-être que l'on n'a plus les moyens de s'autoriser à des dépenses inconsidérées. Il faut bien que l'on comprenne, les uns et les autres, que ce que l'on investit dans la poche gauche, on est obligé de le retirer de la poche droite et donc, si je rembourse une statine qui pourrait être beaucoup moins remboursée parce qu'une prescription de générique aurait le même effet, je gaspille de l'argent public qui devient de plus en plus rare donc de plus en plus cher.

Encore une fois, on peut voir les positions de chacun dans son territoire et dans son petit corporatisme, mais on est quand même dans une situation qui montre, je trouve, que l'on est arrivé à un conflit fort, ouvert et un peu dommageable, encore une fois, pour les patients.


Propos recueillis le 3 octobre 2014 à l'hôpital Hôtel Dieu de Paris.

Déclaration d'intérêts du Pr Jacques Blacher (octobre 2014)
Les liens d'intérêt du Pr Jacques Blacher sont accessibles sur le site dédié du Conseil de l'Ordre des Médecins
 

Sources : VIDAL

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