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Pour en savoir plus sur la néphrotoxicité potentielle d’un médicament en particulier, n’hésitez pas à consulter le module "Toxicité rénale" de GPR.

Syndrome de lyse tumorale : une néphrotoxicité médicamenteuse indirecte

 Le syndrome de lyse tumorale (SLT) est une urgence métabolique liée à la destruction rapide de cellules tumorales et la libération massive de leurs composants intracellulaires dans le sang, dépassant les capacités physiologiques normales d’élimination. S’il n’est pas pris en charge correctement et rapidement, le SLT peut aboutir au décès du patient. Il peut survenir spontanément dans les cancers à forte prolifération (ex. lymphome de Burkitt), mais survient plus fréquemment après l’administration d’un traitement anticancéreux et constitue une cause de néphrotoxicité (1). Les traitements associés à un risque élevé de syndrome de lyse tumorale comprennent notamment les inhibiteurs de BCL‑2 (apoptose massive des cellules tumorales), certains anticorps monoclonaux (lyse immunologique), certaines thérapies ciblées telles que les inhibiteurs de tyrosine kinase, ainsi que les immunothérapies cellulaires de type CAR‑T cells.

1. Anomalies biologiques et manifestations cliniques

Le diagnostic du SLT repose classiquement sur les critères de Cairo–Bishop présentées dans le Tableau 1, distinguant le SLT biologique du SLT clinique qui est une forme symptomatique et grave (2).

Tableau 1 Définition du syndrome de lyse tumorale selon Cairo-Bishop (2) et critères KDIGO de l’insuffisance rénale aiguë (IRA) (3,4)


SLT biologique

Présence d’au moins deux des anomalies suivantes chez un patient atteint de cancer ou sous traitement anticancéreux, survenant 3 jours avant à 7 jours après le début du traitement :

Acide urique ≥ 476 μmol/L ou augmentation ≥ 25 %

Potassium ≥ 6,0 mmol/L ou augmentation ≥ 25 %

Phosphate ≥ 1,45 mmol/L [adultes] ou augmentation ≥ 25 %

Calcium ≤ 1,75 mmol/L ou diminution ≥ 25 %

SLT clinique

Présence d’un SLT biologique associé à au moins une des complications cliniques suivantes :

Créatininémie ≥ 1,5 × LNS (7 j), ou ↑ ≥ 0,3 mg/dL (48 h), ou diurèse < 0,5 mL/kg/h ≥ 6 h

Arythmie cardiaque / Mort subite

       Convulsions


Les manifestations cliniques du syndrome de lyse tumorale sont souvent non spécifiques et incluent notamment nausées, vomissements, léthargie, crampes musculaires, tétanie, convulsions et dysrythmies cardiaques. Dans les formes sévères, une insuffisance rénale aiguë avec surcharge hydrique, voire insuffisance cardiaque congestive, peut survenir, ainsi qu’une syncope ou une mort subite secondaire aux troubles électrolytiques (2,5).

2. SLT et IRA organique

L’IRA complique jusqu’à 64 % des hospitalisations pour SLT et s’accompagne d’une augmentation significative de la mortalité, passant d’environ 20 % à près de 40 % en cas de recours à la dialyse (6). Elle résulte de mécanismes combinés, associant processus obstructifs, hémodynamiques, inflammatoires et cytotoxiques, impliquant des phénomènes à la fois cristallins et non cristallins (Figure 1).

  • Mécanismes cristaux‑dépendants :

Les mécanismes cristauxdépendants reposent sur la précipitation intratubulaire de cristaux dacide urique et de phosphate de calcium. La lyse tumorale massive entraîne une hyperproduction d’acide urique, peu soluble dans le milieu acide des tubules distaux, favorisant une obstruction tubulaire aiguë. L’hyperphosphatémie secondaire peut également conduire à la formation de cristaux phosphocalciques lorsque le produit phosphocalcique dépasse le seuil de solubilité (> 60 mg²/dL²). Audelà de l’obstruction, ces cristaux induisent une inflammation locale et une toxicité directe des cellules tubulaires, aggravant les lésions tubulointerstitielles (5,7,8).

  • Mécanismes cristaux‑indépendants :

L’acide urique soluble favorise une vasoconstriction rénale en diminuant la biodisponibilité du monoxyde d’azote et en activant des voies proinflammatoires, entraînant hypoperfusion, hypoxie et lésions de reperfusion. Ces altérations sont amplifiées par l’activation du système rénine–angiotensine–aldostérone et la perte d’autorégulation rénale. Par ailleurs, la libération d’histones extracellulaires induit une dysfonction endothéliale, tandis que des microemboles tumoraux peuvent provoquer une obstruction capillaire. Enfin, la libération massive de cytokines peut entraîner un syndrome de réponse inflammatoire systémique et une défaillance multiviscérale, aggravant l’atteinte rénale (5,7,8).

Figure 1 : Mécanismes de survenue d’une IRA induite par un SLT

3. Facteurs de risque de SLT

L’analyse des facteurs de risque du SLT a pour objectif d’anticiper, de prévenir et d’adapter la prise en charge pour éviter des complications graves.

Plusieurs facteurs de risque du SLT ont été identifiés, classés en trois catégories principales : les facteurs liés à la tumeur, ceux liés aux traitements et ceux liés au patient (Tableau 2).

Tableau 2 : Principaux facteurs de risque du syndrome de lyse tumorale (5,7)

Catégorie

Facteurs associés au risque de SLT

 Facteurs liés à la tumeur

• Masse tumorale élevée (tumeur ou adénopathie > 10 cm)

• Forte prolifération tumorale et haute chimiosensibilité

LDH pré-thérapeutique élevée

• Infiltration médullaire ou atteinte viscérale extensive

Facteurs liés au traitement

• Chimiothérapies hautement cytotoxiques (ex. : Cytarabine, sels de platine, glucocorticoïdes)

• Thérapies combinées ou induction intensive

• Co-administration de médicaments néphrotoxiques

Facteurs liés au patient

• Insuffisance rénale chronique préexistante

• Hyperuricémie ou hyperphosphatémie avant traitement

• Déshydratation, hypovolémie ou hypotension

• Diurèse faible ou urine acide (pH < 6)

• Obstruction des voies urinaires

 

a) Prophylaxie du syndrome de lyse tumorale (1,5,7,8)

  • Stratification du risque

Une évaluation individualisée du risque de SLT est indispensable afin d’initier des mesures préventives adaptées avant le traitement, en particulier chez les patients à haut risque. Celle‑ci repose sur le bilan initial comprenant les électrolytes (potassium, phosphore, calcium), la fonction rénale (DFGe) et l’acide urique sérique.

  • Hydratation

Une hydratation adéquate constitue la pierre angulaire de la prévention. Chez l’adulte, un apport de 2–3 L/jour (ou 2–3 mL/kg/h) est recommandé, avec un objectif de diurèse ≥ 80–100 mL/h. Chez les patients à risque intermédiaire ou élevé, l’hydratation intraveineuse doit être débutée 24 à 48 heures avant l’initiation du traitement. Les diurétiques de l’anse pourraient être considérés en cas de surcharge hydrique, après correction d’une éventuelle hypovolémie. Toute supplémentation en potassium ou en phosphore doit être évitée.

  • Traitements hypo‑uricémiants

Le choix du traitement hypo-uricémiant dépend du niveau de risque de SLT, de l’urgence thérapeutique et des concentrations initiales d’acide urique et de phosphate. L’allopurinol, à une dose adaptée à la fonction rénale, est indiqué en prévention chez les patients à risque faible à intermédiaire. Lorsque l'allopurinol ne peut être administré (contre-indication, intolérance ou impossibilité de la voie d'administration), le fébuxostat peut être utilisé en alternative.

La rasburicase est recommandée en première intention chez les patients à haut risque ou en cas d’hyperuricémie significative.

⚠️ L’allopurinol et la rasburicase ne doivent pas être utilisés simultanément

⚠️ Dans de rares cas, l’allopurinol peut induire une accumulation de xanthine et d’hypoxanthine, exposant à une néphropathie obstructive cristalline en cas de lyse tumorale rapide.

  • Alcalinisation des urines

L’alcalinisation des urines n’est plus recommandée de façon systématique. Elle peut favoriser la précipitation de phosphate de calcium et aggraver l’hypocalcémie. Avec l’utilisation de la rasburicase, cette stratégie n’est généralement plus justifiée.

b) Traitement du syndrome de lyse tumorale établi (1,5,7,8) 

Le SLT clinique requiert une surveillance intensive, incluant la diurèse, le rythme cardiaque et les paramètres biologiques (créatinine, acide urique, électrolytes), idéalement toutes les 4 à 6 heures dans les formes sévères.

La prise en charge repose principalement sur une hydratation intraveineuse intensive visant à maintenir une diurèse ≥ 80–100 mL/h. L’administration de rasburicase constitue le traitement de première intention, permettant une réduction rapide de l’uricémie. Ces mesures visent avant tout à prévenir l’insuffisance rénale aiguë.

Les troubles électrolytiques doivent être corrigés afin d’éviter des complications graves, en particulier chez les patients présentant une IRA, en veillant toutefois à ne traiter l’hypocalcémie qu’en cas de symptômes.

  • Indications de la dialyse

Dans le SLT, les indications du traitement de suppléance rénale rejoignent celles des autres causes d’IRA, notamment en cas d’hyperkaliémie, de surcharge hydrique ou d’acidose métabolique sévère réfractaires au traitement médical. Toutefois, un recours plus précoce est souvent justifié en raison de la poursuite de la lyse cellulaire et du caractère rapidement évolutif des troubles métaboliques, en particulier en cas d’hyperphosphatémie ou de charge urique élevée.

Ainsi, en présence d’une IRA et/ou d’une oligurie associée à des troubles métaboliques réfractaires, une évaluation néphrologique précoce est recommandée afin d’envisager rapidement une dialyse. À ce jour, aucune donnée ne permet de privilégier la dialyse intermittente ou continue, bien qu’une dialyse continue soit généralement préférée chez les patients critiques ou hémodynamiquement instables.

Figure 2 : Prise en charge préventive et curative du syndrome de lyse tumorale

Pour faciliter la mémorisation, retrouvez ci-dessous une carte mentale synthétique du syndrome de lyse tumorale (SLT), reprenant ses mécanismes physiopathologiques, ses facteurs de risque, son diagnostic et sa prise en charge.


Références :

  1. Tracey Chan, Y. L., Dima ElSharkawi, Paras Shah, Dimitrios Chanouzas, David O'Connor, Stephen D. Marks, and Gail Jones. "British Society for Haematology updated guidelines for the diagnosis and management of tumour lysis syndrome in adults and children with haematological malignancies: A focus on patient safety." British Journal of Haematology (2025).
  2. Cairo MS, Bishop M. Tumour lysis syndrome: new therapeutic strategies and classification. Br J Haematol. 2004
  3. Małyszko J, Bamias A, Danesh FR, Dębska-Ślizień A, Gallieni M, Gertz MA, Kielstein JT, Tesarova P, Wong G, Cheung M, Wheeler DC, Winkelmayer WC, Porta C; Conference Participants. KDIGO Controversies Conference on onco-nephrology: kidney disease in hematological malignancies and the burden of cancer after kidney transplantation. Kidney Int. 2020
  4. Kellum, J.A., Lameire, N. & for the KDIGO AKI Guideline Work Group. Diagnosis, evaluation, and management of acute kidney injury: a KDIGO summary (Part 1). Crit Care 17, 204 (2013).
  5. Zeppilli, Laura, Santo Morabito, Antonietta Gigante, and Valentina Pistolesi. "Management of acute kidney injury in tumor lysis syndrome: a narrative review." Internal and Emergency Medicine 20.8 (2025): 2479-2491.
  6. Malone X, Alhayek B, Telleria O, Garza JF. A Case of Spontaneous Tumor Lysis Syndrome With Acute Kidney Injury and the Timing of Chemotherapy. Cureus. 2025
  7. Howard, Scott C., Anna Avagyan, Biruh Workeneh, and Ching-Hon Pui. "Tumour lysis syndrome." Nature Reviews Disease Primers 10.1 (2024).
  8. Bociek, R. Gregory, and Matthew Lunning. "Tumor Lysis Syndrome." The New England Journal of Medicine 393.11 (2025): 1104-1116.

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rédigé le 25/06/2026, équipe GPR