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Médicaments et reins : comprendre la néphrotoxicité

La néphrotoxicité médicamenteuse constitue un enjeu majeur en milieu hospitalier et peut concerner jusqu’à 60 % des cas d’insuffisance rénale aiguë (IRA) chez les patients hospitalisés (1). Elle désigne l’ensemble des atteintes rénales, provoquées par l’exposition à un médicament, à ses métabolites ou à ses excipients, pouvant se traduire par une altération transitoire ou permanente de la fonction rénale.

Les traitements médicamenteux peuvent contribuer, dans certaines conditions, à l’apparition et/ou au développement des deux grandes catégories de pathologies rénales : l’insuffisance rénale aiguë (IRA) et la maladie rénale chronique (MRC)

• L’IRA est définie comme une augmentation brutale de la créatininémie survenant en moins de 7 jours engendrant une diminution de la filtration glomérulaire. Elle se manifeste par une réduction de la diurèse et une accumulation de déchets azotés dans le sang, tels que l’urée et la créatinine (2).

IRA = ↑ créatinine rapide ≥26,5 µmol/L en 48 h OU ×1,5 en 7 j OU diurèse <0,5 mL/kg/h pendant 6 h

Rappel : Un décalage cinétique existe entre la baisse réelle du DFG et l’augmentation des marqueurs de la fonction rénale. La créatinine et la cystatine C plasmatiques demeurent des marqueurs retardés d’atteinte rénale, leur élévation n’apparaissant qu’entre 24 et 72 heures après l’agression rénale.

• La MRC est caractérisée par un débit de filtration glomérulaire (DFGe) inférieur à 60 ml/min/1,73 m² et/ou par la présence de marqueurs d’atteinte rénale (albuminurie/protéinurie, hématurie glomérulaire ou leucocyturie non infectieuse, anomalie morphologique rénale à l’imagerie) pendant au moins trois mois.

Il existe une interdépendance étroite entre l’IRA et la MRC. Une IRA non correctement prise en charge peut évoluer vers une MRC, en raison de lésions rénales persistantes. Inversement, les patients atteints de MRC présentent une susceptibilité accrue à développer une IRA, notamment en cas d’exposition à des agents néphrotoxiques ou de décompensation aiguë d'origine multifactorielle (cardiaque, volémique, infectieuse...).

Figure 1 : Interdépendance de l’atteinte rénale aigue et de la maladie rénale chronique

 

A. Comment détecter la néphrotoxicité ?

La néphrotoxicité médicamenteuse évolue souvent de façon silencieuse, retardant sa détection. Sa détection peut reposer sur (2,14-16) :

  • le suivi régulier du DFG
  • les marqueurs plasmatiques de la fonction rénale (créatinine, cystatine C, proenképhaline A)
  • les biomarqueurs urinaires précoces de lésions tubulaires ou de stress cellulaire (NGAL, KIM-1, NAG, β2- et α1-microglobuline, TIMP-2, IGFBP-7…)
  • les anomalies urinaires classiques (protéinurie, hématurie, leucocyturie)
  • l’évaluation clinique/fonctionnelle (oligurie, critères KDIGO).

La biopsie rénale reste le standard pour confirmer les atteintes histologiques dans les cas complexes.

 

B. Insuffisance rénale aiguë iatrogène 

Il existe trois types d’IRA pouvant être provoquées par les médicaments : l’IRA fonctionnelle ou pré-rénale, l’IRA organique ou parenchymateuse, et l’IRA obstructive ou post-rénale (Tableau 1). Les IRA fonctionnelles sont plus fréquentes que les IRA d'origine organique ou obstructive. 

Un même médicament peut entraîner différents types d'IRA, selon : 

  • le mécanisme pharmacologique impliqué,
  • le facteur favorisant : interactions médicamenteuses, terrain du patient, troubles induits par certains médicaments (déshydratation, hyperuricémie, SRC, rhabdomyolyse, SHU, SLT),
  • la dose ou la voie d’administration.

 

Mécanisme

Physiopathologie

Exemples de médicaments

Fonctionnel

Trouble hémodynamique

→ Diminution de la perfusion rénale sans lésion du parenchyme

Étiologies : déshydratation extracellulaires (diarrhées) , syndrome de relargage des cytokines (SRC)

 

AINS, IEC, ARA2 ou inhibiteurs directs de la rénine, Nivolumab

Organique

Tubulaire

Toxicité directe sur les cellules tubulaires souvent au niveau du tubule proximal

→ Apoptose cellulaire

Étiologies : Effet cytotoxique direct, syndrome de lyse tumorale (SLT)

 

Aminoglycosides (gentamicine, amikacine), Cisplatine, Amphotéricine B, Tisagenlecleucel

Dépôts intratubulaires de médicaments ou de myoglobine en cas de rhabdomyolyse

 

Vancomycine / Statines

Interstitielle

Réaction immuno-allergique → Infiltration inflammatoire de l’interstitium, pression intra-rénale

 

Antibiotiques (bêta-lactamines), IPP, nivolumab, pembrolizumab

Glomérulaire

Lésion glomérulaire par toxicité directe ou par un mécanisme immunologique

Facteur favorisant : Syndrome Hémolytique et Urémique (SHU)

Sirolimus, bévacizumab

Obstructive

Précipitation intratubulaire de cristaux ou de cylindres dans les tubules → Obstruction

 

Aciclovir, Méthotrexate, Sulfadiazine, Atazanavir

Tableau 1 : Mécanismes de la néphrotoxicité aiguë médicamenteuse (3-13)

 

C. Maladie rénale chronique iatrogène

Certains médicaments peuvent induire une MRC, soit par toxicité directe sur le tubule ou le glomérule, soit indirectement par leurs effets indésirables tels que l’hypertension artérielle, l’hyperuricémie chronique ou l’hyperglycémie. Le cas échéant, une prise en charge médicamenteuse adaptée de ces facteurs de risque est indiquée afin de prévenir la survenue ou de limiter l’aggravation d’une MRC.

 

D. Pour aller plus loin…

La néphrotoxicité médicamenteuse peut conduire à des atteintes rénales aiguës ou chroniques et implique des mécanismes multiples selon les classes thérapeutiques. Ces mécanismes seront détaillés dans les prochaines newsletters de GPR.

L’outil toxicité rénale conçu par GPR vise à sensibiliser les médecins et pharmaciens aux risques rénaux de certains médicaments, afin d’améliorer la sécurité des patients. Il s’appuie sur les données cliniques, les RCP et la littérature scientifique pour proposer des recommandations pratiques.


Références : 

  1. Campbell RE, Chen CH, Edelstein CL. Overview of Antibiotic-Induced Nephrotoxicity. Kidney Int Rep. nov 2023;8(11):2211‑25.
  2. Notice. Kidney Int Suppl. mars 2012;2(1):1.
  3. Karie S, Launay-Vacher V, Deray G, Isnard-Bagnis C. [Drugs renal toxicity]. Nephrol Ther. févr 2010;6(1):58‑74.
  4. McDaniel BL, Bentley ML. The role of medications and their management in acute kidney injury. Integr Pharm Res Pract. 18 mai 2015;4:21‑9.
  5. Perazella MA, Rosner MH. Drug-Induced Acute Kidney Injury. Clin J Am Soc Nephrol CJASN. août 2022;17(8):1220‑33.
  6. Moing ÉL. Prévention de l’insuffisance rénale aiguë par l’optimisation de la prise des médicaments inhibiteurs du système rénine angiotensine et aldostérone et des diurétiques. 18 janv 2016;75.
  7. Lapi F, Azoulay L, Yin H, Nessim SJ, Suissa S. Concurrent use of diuretics, angiotensin converting enzyme inhibitors, and angiotensin receptor blockers with non-steroidal anti-inflammatory drugs and risk of acute kidney injury: nested case-control study. The BMJ. 8 janv 2013;346:e8525.
  8. Chapitre 14 Insuffisance rénale aiguë — Anurie Item 348 - [Manuel de Néphrologie 10° édition] [Internet]. [cité 29 juill 2025]. Disponible sur: http://manuel3.cuen.fr/spip.php?article62
  9. Perazella MA. Drug-induced acute kidney injury: diverse mechanisms of tubular injury. Curr Opin Crit Care. 2019 Dec;25(6):550-557.
  10. Ntwali F, Gilliaux Q, Honoré PM. Nivolumab-Induced Cytokine Release Syndrome: A Case Report and Literature Review. Am J Case Rep. 2024 Apr 16;25:e941835.
  11. Kymriah : EPAR - Product Information (06/11/2025)
  12. Morris R, Bu K, Han W, Wood S, Hernandez Velez PM, Ward J, Crescitelli A, Martin M, Cheng F. The Association Between Statin Drugs and Rhabdomyolysis: An Analysis of FDA Adverse Event Reporting System (FAERS) Data and Transcriptomic Profiles. Genes (Basel). 2025 Feb 21;16(3):248.
  13. Pfister F, Amann K, Daniel C, Klewer M, Büttner A, Büttner-Herold M. Characteristic morphological changes in anti-VEGF therapy-induced glomerular microangiopathy. Histopathology. 2018 Dec;73(6):990-1001
  14. Mahrukh S Rizvi, Kianoush B Kashani, Biomarkers for Early Detection of Acute Kidney Injury, The Journal of Applied Laboratory Medicine, Volume 2, Issue 3, 1 November 2017, Pages 386–399.
  15. Yousef Almulhim M (2025) The efficacy of novel biomarkers for the early detection and management of acute kidney injury: A systematic review. PLoS ONE 20(1): e0311755.
  16. Yang, H., Chen, Y., He, J. et al. Advances in the diagnosis of early biomarkers for acute kidney injury: a literature review. BMC Nephrol 26, 115 (2025).

 

rédigé le 13/01/2026, équipe GPR

 


Liens d'intérêt des auteurs (L.Augey, A Mbarek, J.Berdougo) : aucun