Harcèlement sexuel et agressions sexuelles des femmes : étude des risques santé à long terme

Par Jean-Philippe RIVIERE -
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Le harcèlement et les agressions sexuelles des femmes, sous les projecteurs mondiaux depuis l’affaire Weinstein, sont fréquents. Mais les conséquences sur la santé de tels évènements sont encore mal évaluées en raison de nombreux biais des études effectuées.
 
Afin de tenter d’éliminer ces biais et donc d’affiner les surrisques éventuels associés au harcèlement et aux agressions sexuelles, une équipe de chercheurs américains a utilisé les données d’une étude sur le risque cardiovasculaire.

Cette étude réalisée auprès de 304 femmes de 40 à 60 ans en bonne santé, non fumeuses, comportait un entretien, un examen clinique et plusieurs questionnaires, dont un incluait des questions sur la survenue éventuelle d’harcèlement sexuel au travail ou d’agressions sexuelles.
 
Les résultats, publiés dans le JAMA le 3 octobre 2018 1, confirment qu’environ 1 femme sur 5 de l'étude avait déjà subi un harcèlement et/ou une violence sexuelle. 

Ils montrent aussi que les femmes ayant déjà été harcelées à leur travail présentaient des surrisques d’hypertension artérielle et de troubles du sommeil, tandis que les femmes mentionnant au moins une agression sexuelle présentaient davantage de dépressions, anxiété et troubles du sommeil que les autres femmes.
 
Ces résultats, moins biaisés que ceux des études précédentes, appellent à lancer d’autres études, en particulier sur l’efficacité à distance de mesures préventives et thérapeutiques. Ils confirment aussi la pertinence pour la santé des femmes des tentatives de lutte actuelles contre ces phénomènes (prévention, actuellement favorisée par #MeToo, dépistage, prise en charge).
La campagne #MeToo, lancée en octobre 2017 suite à l'affaire Weinstein, vise à sensibiliser la société sur la fréquence et l'impact dévastateur du harcèlement et des agressions sexuelles.

La campagne #MeToo, lancée en octobre 2017 suite à l'affaire Weinstein, vise à sensibiliser la société sur la fréquence et l'impact dévastateur du harcèlement et des agressions sexuelles.

 
Un an après l'éclatement du scandale Weinstein, l'indignation et les analyses se poursuivent
En octobre 2017, des dizaines d'actrices, mais aussi journalistes, productrices, assistantes et mannequins accusent le célèbre producteur américain Harvey Weinstein de harcèlement, agressions et, pour 14 d'entre elles, de viol (voir l'article de Wikipedia sur cette affaire, toujours en cours 2).
 
L'impact international de cette affaire est énorme, encourageant de nombreuses victimes à parler, à porter plainte aussi.
 
Aux Etats-Unis, l'actrice Alyssa Milano encourage les femmes à raconter ce qu'elles ont vécu en reprenant sur Twitter le hashtag #MeToo.
 
En France, la journaliste Sandra Muller lance le hashtag #BalanceTonPorc.
 
Une prise de conscience de la fréquence des agressions et harcèlements sexuels des femmes
Comme le soulignent les auteurs de l'étude objet de cet article, parue le 3 octobre 2018 dans Jama Internal Medicine 1, "les mouvements MeToo et Time's Up ont conduit à une prise de conscience croissante du public du harcèlement sexuel et des agressions sexuelles et leurs implications pour la santé des femmes".
 
Cela vaut pour les Etats-Unis mais probablement aussi pour de nombreux pays, au vu des révélations médiatisées en France, en Italie, en Colombie, au Japon, etc. Notons cependant que Sandra Muller dresse un bilan amer un an après la création du #BalanceTonPorc 3, estimant que "la France n'a rien compris au mouvement #Metoo qui a été vu comme une menace à la liberté sexuelle".
 
Les médias ont relayé la prévalence connue du harcèlement sexuel 4, parfois quotidien, de femmes à leur travail, dans l'espace public ou lorsqu'elles font du sport. Un chiffre à titre d'exemple : en France, en 2014, "une femme active sur cinq (20 %) [estimait] avoir dû faire face, au cours de sa vie professionnelle, à une situation de harcèlement sexuel", selon une enquête de l'Ifop pour le Défenseur des droits 5. 
 
Les violences sexuelles 6 (agressions sexuelles, tentatives de viol et viols), dans la famille (cas le plus fréquent), durant les études ou au travail sont également plus médiatisées. Selon les premiers résultats de l'enquête Violences et rapports de genre (Virage) 2017 7, 14,47 % des 15 556 femmes de 20 à 69 ans interrogées déclaraient au moins une forme d'agression sexuelle (hors harcèlement et exhibitionnisme) au cours de leur vie :



Ces chiffres sont de plus sous-estimés, en raison de leur sous-déclaration à la police, aux hiérarchies professionnelles, aux proches (voir aussi notre article de novembre 2017 sur les harcèlements et autres violences sexuelles en milieu médical).

 
Selon Rebecca Thurston et al., auteurs de l'étude résumée ci-dessous, ces chiffres sont encore plus élevés aux Etats-Unis : 40 à 75 % des femmes ont déjà subi du harcèlement sexuel au travail et 36 % une agression sexuelle (cfBreiding MJ et al. 2015  8).
 
Un impact sanitaire jusqu'ici mal évalué en raison de biais importants insuffisamment pris en compte
La multiplication récente de témoignages médiatisés, français et internationaux, sur les modalités et la fréquence de telles agressions, verbales, gestuelles ou sexuelles permettent au grand public, voire  aux harceleurs et aux agresseurs, de mieux cerner leur impact psychologique.
 
Des études ont également été effectuées pour évaluer les conséquences physiques et psychologiques de tels actes. Mais les auteurs de l'étude parue dans le JAMA estiment que ces études sont trop biaisées pour conclure, en raison des biais importants liés à l'état de santé et aux troubles de l'humeur pré-existants et non pris en compte. D'autres biais (socioéconomiques, existence éventuelle d'un surpoids ou d'une obésité, prise de médicaments) n'ont pas été pris en compte dans ces études.
 
304 femmes en bonne santé interrogées, examinées et ayant rempli des questionnaires
Les auteurs ont utilisé les données d'une cohorte de 1 929 femmes recrutées pour une étude sur les symptômes de la ménopause et le risque cardiovasculaire.
 
Les auteurs ont exclu les femmes présentant des antécédents, habitudes, pathologies ou traitements en cours significatifs : tabagisme, hystérectomie, antécédents cardiovasculaires, arythmie, insuffisance rénale, cancer, grossesse en cours, prise d'un traitement hormonal substitutif, d'anti-dépresseurs, d'insuline, d'inhibiteurs calciques ou de sédatifs puissants.
 
Les 304 femmes âgées de 40 à 60 ans (âge moyen : 54 ans) sélectionnées via ces critères d'exclusion ont été interrogées, examinées et ont rempli des questionnaires, en particulier le BriefTrauma qui comporte une question sur le harcèlement et une sur les agressions sexuelles :
  • "Avez-vous déjà subi du harcèlement sexuel verbal ou physique au travail ?".
  • "Avez-vous déjà subi ou été poussée à subir des contacts sexuels non désirés ? [par contact sexuel nous entendons n'importe quel contact de quelqu'un avec vos parties intimes ou les siennes]".
 
Les traitements en cours, antécédents médicaux, habitudes de vie ont été recueillis lors de l'entretien. L'activité physique, l'anxiété, la dépression ont été évaluées, et l'indice de masse corporel a été relevé.
 
Résultats : en cas d'harcèlement sexuel mentionné, davantage d'hypertension et de troubles du sommeil
19 % des femmes ont déclaré, via le questionnaire BriefTrauma, avoir déjà été harcelées sexuellement au travail.
 
Ces 58 femmes présentaient significativement plus souvent de l'hypertension artérielle systolique (p = 0,04) et des troubles du sommeil (p = 0,03) que les femmes non harcelées, après ajustements en fonction des biais :



Plus précisément, les femmes harcelées déclaraient être insomniaques quasiment 2 fois plus souvent (OR = 1,89 ; IC 95% = 1,05 à 3,42, p = 0,03) . Celles ne prenant pas de traitement anti-hypertenseur présentaient de l'hypertension artérielle ( > ou égale à 13/8) plus de deux fois plus souvent (OR = 2,36 ; IC 95% = 1,1 à 5,06, p = 0,03) .
 
En cas d'agression sexuelle mentionnée, un impact significatif sur la santé mentale et le sommeil
22 % des femmes interrogées ont déjà subi une agression sexuelle, et 10 % des 304 femmes de l'étude ont déjà été harcelées et agressées sexuellement.
 
 Ces chiffres, comme ceux du harcèlement, sont inférieurs à ceux d'autres études américaines, ce que les auteurs expliquent par leur méthode de recrutement, excluant les fumeuses, les femmes ayant eu une hystérectomie, celles prenant certains antidépresseurs et médicaments pour le système cardiovasculaire. Ils estiment aussi que les femmes plus jeunes sont davantage exposées à la précarité et au harcèlement au travail.
 
Les auteurs constatent que les 67 femmes déjà agressées sexuellement n'ont pas plus d'hypertension que les femmes non agressées.
 
Par contre, elles présentent beaucoup plus souvent, après ajustements statistiques, des symptômes dépressifs (OR = 2,86 ; IC 95% = 1,42 à 5,77 ; p = 0,003), de l'anxiété (OR = 2,26 ; IC 95% = 1,26 à 4,06 ; p = 0,006) et des troubles du sommeil (OR = 2,15 ; IC 95% = 1,23 à 3,77 ; p = 0,007) :



Des symptômes physiques et mentaux significatifs et à risques d'autres problèmes de santé
Les auteurs font remarquer que l'hypertension, l'insomnie, l'anxiété et la dépression peuvent altérer profondément la qualité de vie au quotidien, nécessiter une médicalisation parfois soutenue et sont elles-mêmes à risques de complications.
 
Une étude comportant des limites… et des forces
Ces résultats sont certes limités, les 2 questions du BriefTrauma étant trop limitées pour affiner l'analyse. La méthode de sélection de cette étude a de plus exclu beaucoup de femmes, peut-être davantage à risques de harcèlement, d'agressions et de répercussions santé.
 
De plus, la temporalité des harcèlements et agressions n'a pas été demandée, limitant l'interprétation des impacts santé.
 
D'autres études seront donc nécessaires pour confirmer ou infirmer et surtout préciser ces possibles conséquences sur la santé des femmes.
 
Néanmoins cette étude montre des associations fortes sur un groupe de femmes bien caractérisé, utilisant en particulier des échelles de référence pour l'hypertension.
 
Un bénéfice significatif de la prévention, du dépistage et de la prise en charge des conséquences du harcèlement et des agressions sexuelles
Les auteurs concluent de leur travail que des mesures de prévention, de dépistage (en particulier par les médecins) et de prise en charge des conséquences du harcèlement et des agressions sexuelles permettraient, au vu de ces résultats à affiner et de leur prévalence élevée, d'améliorer significativement la santé mentale et cardiovasculaire des femmes.
 
Il s'agit aussi, indirectement, d'un encouragement à la campagne #MeToo, du moins il faut le souhaiter :
  • Plus la société (et en particulier les hommes, les policiers, la justice aussi) est sensibilisée aux conséquences quotidiennes vécues par les femmes de comportements déplacés, intrusifs, effrayants, violents, plus ces comportements deviendront inadmissibles, bannis et peut-être diminueront-ils vraiment...
  • Plus les femmes oseront contacter le 3919 (Violences Femmes Info, appel anonyme et gratuit) et porter plainte contre ces harcèlements  et agressions (par exemple en joignant la police ou la gendarmerie en composant le 17 ou le 112 d'un portable, appel gratuit), plus ces comportements seront punis (la loi de Marlène Schiappa 9 votée en août 2018 renforce les sanctions contre ces violences), ce qui aura aussi, théoriquement, un effet dissuasif.
  • De même, plus les femmes parleront à leur médecin, à un psychologue ou au médecin du travail (ce n'est certes pas évident) d'agressions ou harcèlement qu'elles ont subi, plus les professionnels de santé interpréteront mieux certains signes cliniques, symptômes, appréhenderont mieux leur santé globale et particulière. Et donc, au final, ils aideront mieux ces femmes.
 
En savoir plus :
  1. Rebecca Thurston et al., Association of Sexual Harassment and Sexual Assault With Midlife Women's Mental and Physical Health, Jama Internal Medicine, 3 octobre 2018
  2. Affaire Harvey Weinstein, Wikipedia, dernière mise à jour le 3 octobre 2018
  3. #MeToo: «La France n'a rien compris», estime Sandra Muller, à l'origine de #BalanceTonPorc, 20minutes.fr, 9 octobre 2018
  4. Harcèlement sexuel sur stop-violences-femmes.gouv.fr, article mis à jour le 28 septembre 2018
  5. Ifop pour le Défenseur des Droits - Enquête sur le harcèlement sexuel au travail : note de synthèse, janvier 2014
  6. Violences sexuelles sur stop-violences-femmes.gouv.fr, article mis à jour le 28 septembre 2018
  7. Alice Debauche, Amandine Lebugle, Elizabeth Brown, et al. Enquête Virage et premiers résultats sur les violences sexuelles, Documents de travail, n° 229, 2017, 67 pages
  8. Breiding MJ et al. Prevalence and characteristics of sexual violence, stalking, and intimate partner violence victimization—national intimate partner and sexual violence survey, United States, 2011,  Morbidity and mortality weekly report. Surveillance summaries, décembre 2015
  9. Le Parlement adopte définitivement le projet de loi contre les violences sexuelles et sexistes, Europe 1, 1 août 2018

Sur VIDAL.fr
Harcèlement sexuel en milieu médical : l'Ordre fixe 3 principes après une enquête auprès de 2 946 internes 
(novembre 2017)
 

Sources : JAMA

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Vidal News du 2018-10-11

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