Manger des fruits de mer augmente le taux de mercure cérébral. Cela influence-t-il le risque de démence ?

Par CLAIRE LEWANDOWSKI -
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De nombreuses études ont prouvé les bienfaits sur la santé de la consommation de fruits de mer (coquillages et crustacés), avec en particulier le constat d'une baisse du risque de démence, sans que l’on ne comprenne exactement la relation entre cette consommation et cette pathologie.
 
Toutefois, en raison de l’activité industrielle humaine qui pollue les océans, les fruits de mer contiennent des niveaux de plus en plus élevés de mercure. Or ce minéral est une neurotoxine qui altère le fonctionnement neurocognitif, même si le sélénium, présent lui aussi dans les fruits de mer, permet de réduire cette neurotoxicité.
 
D'après ces données, positives et négatives, il est permis de s’interroger sur l’éventuelle neurotoxicité de la consommation de fruits de mer.
 
Afin d’en savoir plus, Martha Morris et coll. ont recherché des associations entre la survenue de démences, la consommation d’oméga-3 et d’acides gras, et les taux de mercure et de sélénium cérébraux. Pour cela, ils ont mesuré les taux de mercure et de sélénium dans les cerveaux de personnes très âgées décédées, et ont corrélé leurs résultats à leur alimentation et état cognitif.
 
Les résultats, publiés dans le JAMA en février 2016, sont rassurants : ils ne mettent pas en évidence de corrélation entre niveaux élevés de mercure cérébral et maladie d’Alzheimer.

De plus, comme dans d’autres études, la consommation modérée de fruits de mer est associée à une moindre fréquence de maladie d’Alzheimer, confirmant un possible rôle protecteur.
Les fruits de mer (organismes marins, à l'exception des poissons) contiennent de plus en plus de mercure, mais cela ne semble pas augmenter le risque de démence (illustration).

Les fruits de mer (organismes marins, à l'exception des poissons) contiennent de plus en plus de mercure, mais cela ne semble pas augmenter le risque de démence (illustration).

 
Une étude effectuée sur des personnes ayant vécu dans une maison de retraite, suivies sur le plan alimentaire et neuropsychologique
L'échantillon étudié est une population américaine de Chicago, composée de 554 personnes, issues de différentes maisons de retraites et recrutées dans le cadre d'un projet d'étude sur la mémoire et le vieillissement.
 
Une autopsie cérébrale a été pratiquée sur 286 d'entre elles (51,6 % de la population), toutes décédés entre 2004 et 2013. L'âge moyen de décès était de 89,9 ans. L'échantillon était composé d'une majorité de femmes (67 %).
 
L'alimentation de chaque participant a été répertoriée depuis 2004 (en moyenne 4,5 ans avant la mort) : un questionnaire alimentaire sur la consommation de poissons et de fruits de mer (huile de poisson, sandwich au thon, bâtonnets de poisson, gâteaux ou sandwich contenant des fruits de mer, poisson frais, crevette, homard et crabe) a aussi permis de calculer l'apport annuel en oméga-3 de chaque participant.
 
Tous ne souffraient d'aucune démence à leur entrée dans l'étude et ont accepté de se soumettre à des évaluations neuropsychologiques annuelles (détection de l'apparition, ou non , d'une démence).
 
Une analyse post-mortem observationnelle pour comparer les données cérébrales aux données de suivi
La maladie d'Alzheimer et les démences apparentées, la démence à corps de Lewy et la démence vasculaire à travers les macro-infarctus cérébraux ont été recherchés à l'autopsie, ainsi que les taux cérébraux de mercure et de sélénium.
 
Les consommateurs de fruits de mer ont davantage de mercure dans le cerveau, mais ne présentent pas plus de démences
Comme attendu, une association positive (p = 0,02) entre la consommation régulière de fruits de mer et des taux cérébraux de mercure élevés a été retrouvée.
 
Cependant, ce taux accru de mercure chez les amateurs de fruits de mer n'est pas associé de façon significative à une augmentation de la démence.
 
Une moindre fréquence des démences constatée chez ceux qui en avaient mangé plus d'une fois par semaine et qui portaient le gène de l'apolipoprotéine E
Après ajustement des résultats à l'âge, au sexe, au niveau d'éducation et à l'apport énergétique total, la consommation de fruits de mer plus d'une fois par semaine est associée à une diminution de la maladie d'Alzheimer et des démences apparentées, ainsi qu'à une diminution de densité des plaques séniles cérébrales et à des enchevêtrements neurofibrillaires moins généralisés et moins graves.
 
Mais ces résultats positifs sont significatifs uniquement parmi les personnes porteuses du gène de l'apolipoprotéine E (APOE), soit 23,6 % de l'échantillon (ce gène est reconnu comme étant le principal facteur de risque de formes sporadiques de maladie d'Alzheimer).

Rappellons que les fruits de mer sont riches en acides gras oméga-3, et en particulier en acide docosahexaénoïque (DHA), impliqué dans les fonctions neuronales.
 
Une influence positive des oméga-3 non retrouvée dans cette étude, peut-être en raison de l'influence de co-facteurs non pris en compte
Même si de précédentes études ont montré qu'une consommation plus élevée d'acide alpha-linolénique (un oméga-3 à chaîne courte, contenu dans les légumes verts) est associée à une réduction des accidents vasculaires cérébraux ("macro-infarctus"), les omégas-3 étudiés ici (dont le DHA) n'ont pas démontré une telle influence.
 

Les auteurs soulignent que leur métabolisme peut être affecté par de nombreux facteurs, notamment l'âge, le génotype APOE, l'indice de masse corporelle, le sexe ou la consommation d'alcool, pouvant ainsi expliquer cette différence. Une supplémentation en huile de poisson n'a pas non plus été associée, dans cette étude, à la réduction d'un des marqueurs de démence étudié.
 
Les forces de cette étude
Etant donné que la population étudiée ne souffrait pas de démence initialement, cette étude limite le biais de sélection retrouvé dans les études cas-témoins qui avaient jusqu'à présent démontré les mêmes résultats. Cette étude permet aussi d'analyser pour la première fois un large éventail de démences. Le nombre relativement élevé de cerveaux analysés diminue la probabilité que les résultats soient dus au hasard et a permis d'augmenter l'observation des corrélations avec APOE.
 
Les autres points forts de l'étude sont les mesures validées et normalisées du régime alimentaire, des concentrations de mercure et des marqueurs cérébraux de démence. Ces mesures ont été faites sur plusieurs années et dans différentes régions du cerveau, permettant ainsi de minimiser les biais de mesure.
 
Les faiblesses de cette étude
L'insuffisance de la puissance statistique a pu empêcher la détection de corrélations plus faibles entre les omégas-3 et les personnes non porteuses d'APOE.
 
Cette étude observationnelle ne permet pas non plus d'évaluer l'influence de la temporalité, en particulier pour l'apport alimentaire. Lors d'une précédente étude sur la même population, les auteurs ont observé que la consommation de fruits de mer au moins une fois par semaine était associée à un déclin cognitif plus lent sur un recul moyen de 4,9 ans.
 
De plus, bien que l'outil utilisé pour mesurer l'apport alimentaire ait été validé chez les personnes âgées et que la corrélation positive entre les concentrations de mercure cérébrales et la consommation de fruits de mer montre la validité des données obtenues, seulement la moitié des participants décédés ont renseigné leur apport en fruits de mer. Cet apport était modéré dans cette population, ce qui limite la généralisation de ces résultats à des populations ayant une consommation plus importante de fruits de mer et donc de mercure. Les auteurs soulignent cependant que les poissons et fruits de mer consommés dans cette étude reflètent probablement les 10 espèces les plus consommées aux États-Unis, ayant des niveaux de mercure de faibles à modérés.
 
En synthèse
Cette étude observationnelle confirme que la consommation modérée de fruits de mer est associée à une diminution de la maladie d'Alzheimer. Bien que cette consommation soit également pourvoyeuse d'une élévation des taux cérébraux de mercure, cette étude montre aussi que ces taux ne sont pas associés à une démence cérébrale.
 
Les auteurs estiment donc que consommer des fruits de mer au moins une fois par semaine pourrait diminuer le risque de survenue de maladie d'Alzheimer et de démences apparentées, et ce, en dépit de leur apport important en mercure.
 
En savoir plus :
 
L'étude objet de cet article :
Morris MC, Brockman J, Schneider JA, Wang Y, Bennett DA, Tangney CC, van de Rest O. « Association of Seafood Consumption, Brain Mercury Level, and APOE ?4 Status With Brain Neuropathology in Older Adults. » JAMA. 2016 Feb 2 ; 315 (5) : 489-97.
 
Autre étude sur la même population publiée en 2014 :
Van de Rest O, Tangney CC, Schneider J, et al. « Fatty fish and long-chain n-3 fatty acids are associated with neurofibrillary tangle pathology and cognitive decline. » Alzheimers Dement. 2014 ; 10 (4 suppl):280-P281

Sources : JAMA

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