Alcool et médicaments : une vaste étude souligne l’importance d'une meilleure évaluation du risque d'interactions

Par Sophie DUMERY -
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La consommation d'alcool aux Etats-Unis, bien que moins importante qu'en France (25ème rang OCDE, vs 3ème), concernerait tout de même 71 % des Américains adultes.
 
Or, selon l’analyse des données de plus de 25 000 Américains de plus de 20 ans effectuée par Rosalind Breslow et coll., 42,8 % des Américains prendraient également des médicaments dont le métabolisme et l’action peuvent être modifiés par une prise d’alcool. Après 65 ans, ce sont près de 8 Américains sur 10 qui prennent un médicament susceptible d’être affecté par une prise d’alcool, ce qui souligne l’importance, pour les professionnels de santé, de s’enquérir d’une éventuelle consommation lors de l’établissement de leur prescription.
 
Mais ces résultats restent délicats à interpréter et extrapoler en raison de la méthodologie retenue (déclaratif sur la consommation d’alcool en particulier) et de l’absence de données sur l’éventuelle simultanéité des prises d’alcool et de médicaments, d’où l’appel des auteurs à la réalisation d’études plus fouillées pour mieux évaluer les risques d’interactions et, surtout, mieux les prévenir.
Près de la moitié des femmes consommatrices d\'alcool prendraient des médicaments à risques d\'interaction, mais les données sur l\'éventuelle simultanéité des prises manquent (illustration).

Près de la moitié des femmes consommatrices d\'alcool prendraient des médicaments à risques d\'interaction, mais les données sur l\'éventuelle simultanéité des prises manquent (illustration).


Une cohorte de 26 657 personnes, des données recueillies entre 1999 et 2010
Rosalind Breslow, Chuanhui Dong et Aaron White ont passé au crible les données "alcool" et "médicaments" recueillies entre 1999 et 2010 auprès de 26 657 Américains de plus de 20 ans à l'occasion d'une grande étude nationale, l'étude NHANES (National Health and Nutrition Examination Survey).
 
Parmi ces participants, 7 183 avaient au moins 65 ans. Les résultats de leur analyse ont été publiés ans la revue Alcoholism : Clinical and Experimental Research.
 
Evaluation de la consommation d'alcool et de médicaments susceptibles d'interagir
L'étude NHANES a évalué la consommation d'alcool de chaque participant durant l'année précédente par questionnaire (nombre de jours de consommation d'alcool dans l'année, nombre moyen de verres par jour). Ils ont ensuite été classés en plusieurs groupes :
- "current" drinkers (buveurs "actuels") : prise d'au moins 12 verres dans leur vie, dont au moins un verre l'année précédente. Parmi les 17 118 buveurs actuels, des sous-groupes ont été constitués en fonction de la fréquence d'alcoolisation (0 – 4 verres par semaine, 5 à 7 verres par semaine, etc.)
- "never" drinkers ("jamais", en anglais) : pas d'alcool au cours des 12 derniers mois ou moins de 12 verres pris durant la vie entière ;
-  "former" drinkers ("anciens") : pas d'alcool au cours des 12 derniers mois mais passé de prise d'alcool ; "never" et "former" ont été considérés comme "non buveurs" (9 064 personnes).
 
Les participants ont également été interrogés sur leurs prescriptions médicamenteuses du dernier mois, afin de repérer les médicaments, génériques ou non, pour lesquels les mentions légales décrivent "des conséquences médicales potentiellement sérieuses" en cas de prise rapprochée avec de l'alcool (modification des concentrations dans le sang, effets secondaires à type de nausées, vomissements, modification de l'effet anticoagulant, etc.) :
- médicaments à visée cardiovasculaire (diurétiques, antagonistes des récepteurs de l'angiotensine II, bêta bloquants, inhibiteurs calciques, anti-arythmiques) ;
- médicaments actifs sur le système nerveux central (anticonvulsivants, anxiolytiques, sédatifs, hypnotiques, myorelaxants, antalgiques opiacés, antidépresseurs, neuroleptiques, etc.) ;
- médicaments influant le métabolisme (antidiabétiques, hypolipémiants) et la digestion (anti-H2) ;
- Anticoagulants ;
- Anti-histaminiques.
 
Près d'1 "buveur" sur 2 a pris, le dernier mois, un médicament à risque d'interaction
Les résultats de l'analyse montrent que 41,5 % des buveurs actuels d'alcool ("current drinkers") avaient pris un médicament à risque d'interaction.
 
Ce risque est plus élevé chez les femmes (47,7 %) que chez les hommes (37,7 %).
 
La classe thérapeutique la plus impliquée est celle des médicaments à visée cardiovasculaire (26,9 % tous groupes confondus, 23,8 % des "buveurs actuels"), suivie des médicaments actifs sur le système nerveux central (16,2 %) et des prescriptions à visée métabolique (15,3 %).
 
Près de 8 participants de plus de 65 ans sur 10 ont pris une prescription à risques
Dans la catégorie des 7 183 personnes de plus de 65 ans de l'étude, ces proportions grimpent nettement, avec 78,6 % de participants ayant pris un médicament à risques dans les 30 derniers jours (77,8 % chez les "buveurs actuels") :
- 63,3 % prenaient un traitement à visée cardiovasculaire (65,6 % des non buveurs, 61,3 % des "buveurs actuels")
- 26,1 % étaient sous prescription neurologique (29,6 % chez les non buveurs, 22,4 % chez les buveurs) ;
-  38,8 % étaient sous médication métabolique.
 
Un risque majoré par la polymédication et l'augmentation de la durée du métabolisme avec l'âge
Parmi ces personnes de plus de 65 ans, environ un tiers des buveurs les plus fréquents (5 à 7 verres par semaine) prenaient des médicaments à risque, dont certains quotidiennement, ce qui maximise le risque d'interactions. De même, la prise de plusieurs médicaments, plus fréquente avec l'âge, augmente les risques d'interaction.
 
De plus, les plus âgés métabolisent plus lentement les médicaments et l'alcool, ce qui accroît encore le risque d'interactions. Rosalind Breslow cite en particulier l'allongement considérable de l'élimination du diazépam avec l'âge : le délai est multiplié par 3 entre 20 et 60 ans, ce qui élargit d'autant la fenêtre d'interaction alcoolique possible, ce que les patients ne savent pas, et ce que sous-estiment souvent les prescripteurs.
 
L'évaluation des interactions en vie réelle reste approximative, faute d'informations sur la chronologie des prises
La fréquence des prescriptions à risque chez les buveurs ne signifie pas forcément qu'il y ait interaction, puisqu'aucune donnée dans la NHANES ne permet de qualifier la prise simultanée des médicaments à risques et de l'alcool.
 
Aucune des études examinées par les auteurs dans le cadre de ce travail n'offre d'ailleurs d'information précise sur la simultanéité de l'alcoolisation et d'une prise médicamenteuse.
 
De plus, la grande variabilité pharmacologique des produits (médicaments, alcool) entre individus et chez un même individu au cours de sa vie rend l'estimation particulièrement difficile.
 
Il est donc impossible de conclure sur un risque précis d'interactions, mais juste de constater qu'avec l'âge et l'importance de la consommation d'alcool, le risque moyen théorique augmente, ce qui nécessiterait d'être davantage pris en compte.
 
Autres biais à prendre en compte liés à la méthodologie
Le statut alcoolique choisi dans l'étude limite aussi la portée des estimations d'interaction : il prend en compte l'année écoulée alors que les prises médicamenteuses se réfèrent au mois écoulé.
 
De plus, le statut "non buveur" est très restrictif, puisqu'il correspond à une abstinence complète pendant 1 an ! Avec une définition aussi sévère, le lecteur français peut s'étonner que 23,3 % des hommes de l'étude (46 % des 40 à 64 ans, 27,3 % des 65 ans et plus) se soient déclarés comme tels.
 
C'est d'ailleurs tout le problème des études basées sur du déclaratif, en particulier sur les addictions, souvent sous-estimées, voire niées par les usagers…
 
Davantage interroger les patients, en particulier âgés, sur leur consommation d'alcool
Malgré ces limites (absence d'information sur la simultanéité des prises en particulier), les auteurs soulignent la représentativité de la population américaine de l'étude NHANES ainsi que l'important travail de recherche sur les 1 309 médicaments génériques pour identifier les éventuels risques d'interactions, qui se sont avérés élevés, en particulier après 65 ans chez les buveurs réguliers.
 
Les auteurs insistent donc auprès des prescripteurs sur l'importance de nouer un dialogue avec les patients, en particulier âgés, sur leur éventuelle consommation d'alcool et les risques qu'il peut y avoir avec leur traitement. Or ce n'est pas toujours facile, justement en raison de la sous-estimation des addictions ou des réticences à en parler à son médecin de famille... Une étude récente, là encore américaine (McKnight-Eily et coll., 2014), a montré que seuls 15,7 % des adultes ont abordé cette question au moins une fois avec un professionnel de santé, et seulement 17,4 % des buveurs réguliers.
 
Un besoin "critique" de nouvelles données, plus précises
Les auteurs soulignent en conclusion que leur étude est la plus importante effectuée sur ce sujet publiée depuis 20 ans. Pourtant, elle manque cruellement de précision en raison de l'absence totale de data sur la prise simultanée, ou non, d'alcool et de médicaments à risques. Pour les auteurs, il s'avère donc "critique" de mieux comprendre les relations entre alcool et médicaments en effectuant de nouvelles recherches approfondies.
 
Pour en savoir plus :
Prevalence of Alcohol-Interactive Prescription Medication Use Among Current Drinkers: United States, 1999 to 2010. Rosalind A. Breslow, Chuanhui Dong et Aaron White, Alcoholism: Clinical and Experimental Research, Volume 39, Issue 2, pages 371–379, February 2015
Vital signs: communication between health professionals and their patients about alcohol use – 44 states and the District of Columbia 2011, Morbidity and Mortality Weekly Report (MMWR), CDC, janvier 2014

Sources : Alcoholism : Clinical and Experimental Research

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Vidal News du 2017-04-27