Vaccination à l'officine : une annonce de Marisol Touraine qui recueille des avis contrastés

Par DAVID PAITRAUD -
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Le projet de loi de santé présenté par Marisol Touraine prévoit d'autoriser les pharmaciens d'officine à pratiquer certaines vaccinations.

Pour l'Ordre des pharmaciens et la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France, cette mesure est une chance supplémentaire d'améliorer la couverture vaccinale, notamment au sein de la population adulte en bonne santé. Elle repose sur deux conditions préalables : la formation des pharmaciens et la transmission des informations au médecin traitant. 

A l'inverse, les premières réactions de médecins et de leurs représentants sont plutôt négatives, voire ulcérées.

La vaccination en officine évoquée en 2011 par l'IGAS et l'Académie de pharmacie
Marisol Touraine l'a annoncé dans son projet de loi de santé le 15 octobre dernier : les pharmaciens pourraient être autorisés à pratiquer certaines vaccinations. Cet élargissement des compétences était dans les cartons depuis plusieurs années. En 2011 déjà, l'Académie nationale de pharmacie, interrogée par la DGS (Direction générale de la santé), s'était déclarée favorable à une telle mesure. La même année, l'Igas (Inspection générale des affaires sociales) évoquait cette possibilité pour améliorer la couverture vaccinale en France (Rapport sur les pharmacies d'officine : rémunération, missions, réseau - 2011). 

Une couverture vaccinale insuffisante en France, en particulier pour le rappel DTP
En proposant cette mesure, les autorités de santé souhaitent améliorer le taux de vaccination en France, notamment au sein des populations adultes en bonne santé. Dans une étude de l'InVS publiée en 2012 (Mesure de la couverture vaccinale en France), les auteurs notaient en effet que "les objectifs de couverture vaccinale fixés par la loi de santé publique (au moins 95 % pour toutes les vaccinations, exceptée la grippe : 75 %) ne sont pas atteints pour la plupart des vaccinations". L'étude pointait du doigt les difficultés concernant le suivi des rappels de DTP (diphtérie, tétanos et poliomyélite) ainsi que la baisse de la vaccination contre la grippe saisonnière, malgré les campagnes annuelles de promotion. 

Simplifier les démarches pour se faire vacciner
Pour l'Igas, un des éléments bloquant la démarche de vaccination est la complexité du parcours de soins : "en ambulatoire, le circuit actuel pour être vacciné est compliqué. Le patient doit se faire prescrire le vaccin, se rendre dans une pharmacie pour la délivrance du vaccin puis se faire vacciner par son médecin traitant". Le projet de loi de santé permettrait de réduire le nombre d'étapes de trois à une. L'Assurance maladie pourrait avoir un rôle clé dans ce parcours de soin simplifié, afin par exemple d'assurer le suivi des vaccinations des patients, comme elle le fait déjà pour la vaccination contre la grippe. Ce dispositif ne concernerait pas les populations pédiatriques et les personnes présentant un problème de santé.

Informer le médecin traitant de la vaccination effectuée en pharmacie
Les organisations syndicales des pharmaciens ont pris note de cette nouvelle mission qui pourrait leur être confiée prochainement. "Cette mesure est une opportunité supplémentaire pour travailler en équipe de soins", souligne Philippe Besset, vice-président de la FSPF (Fédération des syndicats pharmaceutiques de France). Pour la FSPF, deux points sont particulièrement importants : la formation des pharmaciens, et l'information du médecin traitant : "à chaque vaccination, il est indispensable que le médecin traitant soit informé. Cette transmission pourra se faire informatiquement, par le DP (dossier pharmaceutique) par exemple". 

La vaccination en pharmacie déjà expérimentée dans d'autres pays occidentaux
Plusieurs pays ont déjà opté pour la vaccination par les pharmaciens. C'est le cas aux Etats-Unis, depuis une vingtaine d'années. Plus récemment, depuis 2008, le Portugal et l'Angleterre ont mis en place ce dispositif avec succès, comme le montre l'amélioration de la couverture vaccinale. En Angleterre par exemple, la vaccination contre la grippe saisonnière est passée de 59 % en 2005 à 76 % en 2008. 

En France, une évolution progressive du rôle des pharmaciens
Au cours des dernières années, la Loi HPST (Hôpital, santé, patient, territoire) a permis d'ouvrir le périmètre d'action des officinaux : les entretiens pharmaceutiques et les tests d'orientation diagnostique sont autant d'exemples marquant l'évolution de la profession et la relation pharmacien/patient.

Concrètement, des espaces de confidentialité ont été aménagés au sein des pharmacies pour accueillir ces nouvelles missions et celles à venir, comme la vaccination. La vaccination à l'officine, si elle se confirme, présenterait des atouts en terme de traçabilité des produits (n° de lots) et de respect de la chaîne du froid. Enfin, les pharmaciens ont à plusieurs reprises confirmé leur engagement pour soutenir la vaccination, en relayant les campagnes vaccinales ou en accompagnant les patients dans la mise à jour de leur vaccin.

Si cette mesure est confirmée, certains aspects devront bien entendu être précisés, notamment la rémunération des pharmaciens, la liste des vaccins concernés et le mode de transmission des informations au médecin traitant.  


Des pharmaciens intéressés, mais prudents
Selon une évaluation menée par les ARS (Agences régionales de santé) et reprise dans le rapport de l'Igas de 2011, 92 % des pharmaciens interrogés estiment utile le suivi vaccinal par le pharmacien et 67 % se disent prêts à assurer l'injection moyennant formation et rémunération. "Certains pharmaciens seront favorables et proposeront de vacciner, d'autres ne le feront pas. Dans les pays où cela se pratique déjà, la proportion de pharmaciens engagés dans ce dispositif est estimée à 2 sur 3", indique Philippe Besset. Sur le terrain, les pharmaciens sont perplexes mais surtout prudents, à l'instar de ce pharmacien titulaire dans les Deux-Sèvres que nous avons interrogé : "la vaccination est un geste technique invasif, et nous ne sommes pas formés à ce type d'intervention".

Une mesure plutôt mal accueillie par les médecins... et les infirmiers
La mesure annoncée par Marisol Touraine a déjà provoqué certains commentaires négatifs, voire ulcérés, de la part de médecins ou de leurs représentants. Ces derniers rappellent notamment à quel point la vaccination est un acte médical, personnalisé, à quel point la gestion des contre-indications est importante. Le Dr Claude Leicher, président de MG France, préconise même de court-circuiter le pharmacien, en mettant à disposition du médecin un lot de vaccins pour qu'il puisse faire la prescription et l'injection durant la même consultation. 

D'autres rappellent, notamment sur Twitter, que la décision d'exclure les médecins généralistes de la vaccination contre la grippe A/H1N1 n'avait pas produit les résultats escomptés, au contraire...

De son côté, l'Ordre national des infirmiers appelle à "regarder ce qui marche" plutôt
que "d'inventer de nouveaux dispositifs sans évaluation préalable". L'Ordre rappelle que "les infirmiers sont parfaitement formés et compétents pour effectuer toutes les vaccinations sur prescription médicale". 

"Je comprends la réaction des médecins et des infirmiers mais cette mesure, si elle se concrétise, ne doit pas être source de distension entre nos professions. Elle doit favoriser la complémentarité de nos compétences au bénéfice des patients", nous répond Alain Delgutte, Président du conseil central de l'Ordre des pharmaciens.

Et vous, qu'en pensez-vous ?  Vous  (professionnels de santé libéraux inscrits et identifiés) pouvez vous exprimer dans l'espace commentaires ci-dessous ou sur notre forum.

Pour aller plus loin :
Marisol Touraine présente le projet de loi de santé (ministère de la santé, 15 octobre 2014)
Projet de loi relatif à la santé (www.legifrance.gouv.fr)
Le rôle des pharmaciens dans la prise en charge de la vaccination (Académie nationale de pharmacie, février 2011)
Rapport sur les pharmacies d'officine : rémunération, missions, réseau - 2011 (Igas, 2011)
Les pharmaciens piquent, les médecins tiquent, interview de Claude Leicher (TF1.fr, 21 octobre 2014)
Vaccination : l'acte infirmier par excellence (communiqué de l'Ordre national des infirmiers, 21 octobre 2014)

Sur www.vidal.fr
Présentation de la future loi de santé en Conseil des ministres (15 octobre 2014)
 

Sources : Ministère des Affaires sociales et de la Santé

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Vidal News du 2017-07-20

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