"Neknomination" : le ministère de la santé rappelle les dangers de l’alcoolisation rapide et massive

Par Jean-philippe RIVIERE -
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La "neknomination" est un nouvel avatar des recherches d’ivresse rapide et intense, recherches qui se sont répandues et radicalisées chez les adolescents depuis une bonne dizaine d’années (phénomène de "biture express", ou de "binge drinking" en anglais).

L’utilisation des réseaux sociaux, en particulier de Facebook, a enclenché une propagation rapide de ce "binge drinking" à domicile, devant sa webcam.

Les premiers décès survenus ces derniers jours en Angleterre alertent les autorités sanitaires, en particulier le ministère de la santé français qui rappelle le "véritable danger" de ces pratiques, se dit "particulièrement attentif à l’évolution du phénomène" et précise les mesures destinées à tenter de l’endiguer.
Jeune fille s'apprêtant à se filmer avec une webcam (illustration)

Jeune fille s'apprêtant à se filmer avec une webcam (illustration)


Quatre ans après la fin des "apéros facebook", les internautes inventent une nouvelle forme de "biture" collective, qui a déjà tué 5 jeunes
Souvenez-vous, entre 2009 et 2010, des centaines, puis des milliers de jeunes se donnaient rendez-vous dans des lieux publics pour des "apéros géants", le plus souvent via Facebook. Ce phénomène consistait à réunir des internautes pour boire et faire la fête. Ces apéros se voulaient  conviviaux, mais leur  rapide massification (10 000 personnes à Nantes en mai 2010) s'est accompagnée de phénomènes d'alcoolisation massive et incontrôlée.

Un décès survenu à Nantes, la multiplication de comas éthyliques et d'hospitalisations en marge de ces apéros ont mobilisé les autorités, en particulier le ministère de l'Intérieur.  Cette mobilisation a été suivie d'interdictions municipales puis d'une extinction du phénomène.

La "Neknomination", nouveau sujet de préoccupation sanitaire, est une sorte d'apéritif géant virtuel : un internaute se filme en train de boire un verre d'alcool, plus ou moins fort,  d'un coup et dans une situation si possible décalée. Puis il partage la vidéo sur un réseau social et demande, "lance le défi" à 3 de ses contacts de l'imiter et d'envoyer, à leur tour, la vidéo de leur "défi réussi" à leurs contacts.

La "viralité" de ce phénomène, né en Australie mais désormais décliné dans de nombreux pays, y compris en France, est inquiétante… tout comme les risques sanitaires pris par certains internautes.

Une pratique encore plus dangereuse que le binge drinking en public
Si certains se content d'un verre de bière, d'autres vont jusqu'à ingérer très rapidement une bouteille d'alcool blanc, comme ce jeune Anglais retrouvé mort 4 jours plus tard, dernière des 5 victimes jusqu'ici recensées. Une poursuite de ce phénomène risquerait malheureusement de provoquer de nouveaux accidents ou décès.

En effet, si les grands rassemblements festifs publics déclarés, comme celui de Bayonne (1 million de "festyares", fêtards en gascon, chaque été) sont étroitement encadrés par des pompiers, médecins et infirmiers, la "Neknomination" est une réunion virtuelle, sans encadrement sanitaire à proximité immédiate.   

L'actuel branle-bas médiatique sur ce sujet (cf. ces articles d'autres medias) ainsi que la sensibilisation des autorités aux dangers de cette pratique suffiront-ils à endiguer ce phénomène ? Si oui, sous quelle forme réapparaitra-t-il ensuite, dans quelques semaines ou mois ?

Facebook et Twitter détournent le principe des neknominations en faveur du don du sang et d'autres bonnes actions
Les internautes, y compris les plus "influents", relaient les inquiétudes exprimées dans les medias, ce qui paraît plutôt rassurant. Ils détournent même ce concept pour l'appliquer aux bonnes actions, y compris sanitaires.

L'association française Don de soi détourne ainsi la mécanique des neknominations pour inciter les internautes à se filmer pendant leur don du sang, puis de partager cette vidéo avec leurs contacts (cf.  page facebook dédiée à la "bloodnomination").

Julien Voinson, de son côté, a initié une "SmartNomination" : lorsqu'une de ses amies lui a lancé un défi alcoolisé, il a décidé de répondre avec une vidéo le montrant en train d'offrir à manger et à boire à des Bordelais sans domicile fixe. Cette vidéo a déjà été vue plus de 800 000 fois, ce qui montre l'ampleur de sa propagation web auprès des jeunes Français :
 

 Il a ensuite lancé un défi à 3 de ses amis, qui ont posté à leur tour des vidéos de bonnes actions.  

D'autres internautes, français et anglo-saxons, tournent en dérision le phénomène, également en vidéo.

Les moyens de lutte gouvernementaux, actuels et annoncés, contre le binge drinking
Au-delà de la riposte pleine de bon sens des internautes et des alertes lancées dans les medias, à quel point les jeunes buveurs excessifs ont-ils conscience des dangers de leur comportement, qu'ils soient derrière leur PC , chez les uns et les autres ou dans des bars, festivals, fêtes, etc. ? Sur le plan légal, quid de l'incitation éventuelle de mineurs à la consommation excessive de boissons alcooliques, punissable en justice (peine encourue de 2 ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende) ?

Une question de santé publique majeure, puisque plus d'1 jeune Français de 17 ans sur 4 déclare avoir des "ivresses alcooliques répétées", selon les résultats de l'enquête ESCAPAD 2011 effectuée par l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies auprès de 27 402 jeunes métropolitains âgés de 17 ans :
 
 
Sur le plan sanitaire et préventif, le ministère de la santé rappelle les mesures en cours et à venir :
- l'INPES (espace "Alcool") a mis en ligne le site Alcool Info Service, qui propose explications, conseils, forums, écoute téléphonique, etc.  Une brochure explicative des dangers de l'excès d'alcool peut être téléchargé par (ou pour) les jeunes et les moins jeunes à partir de ce lien.
- les actions menées par les 400 consultations jeunes consommateurs ont été renforcées par le Plan gouvernemental de lutte contre les drogues et les conduites addictives (septembre 2013).
- Le gouvernement prévoit d'inclure un plan contre l'alcoolisation des jeunes dans la future loi de santé publique, adaptation prochaine de la Stratégie Nationale de Santé.

En conclusion : la lutte contre l'alcoolisation massive des jeunes peut-elle vraiment être renforcée ?
Au-delà de ces mesures, force est de constater que la "neknomination" n'est pas surprenante dans un contexte où les jeunes se mettent de plus en plus en scène via internet et peuvent se procurer facilement, dans les grandes surfaces en particulier, des bouteilles d'alcool pur à 40° (vodka, gin, rhum, etc.) pour moins de 10 euros... 

De plus, les publicités pour ces produits, particulièrement dangereux s'ils sont consommés en excès, s'étalent partout, y compris sur les sites web très prisés des jeunes (publicité pour l'alcool autorisée sur internet depuis 2009).

Lutter contre ce phénomène est donc complexe et nécessite des actions soutenues. Mais comment amplifier fortement la lutte contre l'alcoolisme aigu ou chronique en France sans affecter les aspects culturels et économiques d'une consommation modérée d'alcool ? D'autant plus qu'une consommation modérée de vin est considérée comme bénéfique pour la santé... Ce dilemme influe probablement beaucoup sur les décisions politiques concernant le marché de l'alcool et sa régulation.


En savoir plus :
- "Le Ministère des Affaires sociales et de la Santé met en garde les internautes contre les dangers de la « neknomination »", communiqué de presse, 19 février 2014
- "Apéritif géant", fiche Wikipedia
- "Réunion de travail relative à l'organisation des "apéros géants"", interieur.gouv.fr, mai 2010
- "Neknomination : une cinquième victime en Grande-Bretagne", Midi Libre, 17 février 2014
- "BloodNomination", page facebook de l'association Don de Soi
- "J'ai détourné la Neknomination, le jeu d'alcool sur Facebook, pour en faire un jeu...utile", Julien Voinson, commercial et photographe, Le Plus (Nouvel Observateur), 19 février 2014
- "Quand les réseaux sociaux se moquent de la Neknomination", metronews.fr, 17 février 2014
-  "Code pénal - Article 227-19" punissant l'incitation faite à des mineurs de consommer de l'alcool, signalé sur Twitter par Guy Marty
- "Les drogues à 17 ans : premiers résultats de l'enquête ESCAPAD 2011", OFDT, février 2012
- "Code de la santé publique - Article L3323-2" (réglementation en vigueur de la publicité sur les boissons alcoolisées). 

Sources : Ministère des Affaires sociales et de la Santé

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Vidal News du 2017-11-16

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