"Entre la cigarette et la cigarette électronique, il n’y a pas photo" Dr Claude Leicher (MG France)

Par Jean-Philippe RIVIERE -
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Le Dr Claude Leicher*, médecin généraliste dans la Drôme et président du syndicat MG France, a été interviewé par Vidal Actus le 23 janvier 2013. Il souligne dans cet extrait la montée inquiétante du tabagisme chez les femmes, se positionne sur la cigarette électronique et réagit aux nouvelles recommandations de la Haute Autorité de Santé (voir notre article).



VIDAL : Qu'est-ce qui vous inquiète particulièrement aujourd'hui sur le tabagisme en France ?
Dr Claude Leicher : En 2014, personne ne le dit, mais les épidémiologistes le savent : le nombre de décès par cancer du poumon chez les femmes va rejoindre le nombre de décès par cancer chez les hommes. Les courbes se croisent en 2014. A partir de l'année prochaine, il y a plus de décès par cancer du poumon chez les femmes que chez les hommes. Chez les hommes, cela baisse, alors que cela augmente chez les femmes. On appelle ça une épidémie de cancers du poumon chez les femmes. Et c'est également, malheureusement, un co-facteur de risque pour beaucoup d'autres cancers, et bien entendu toutes les pathologies cardio-vasculaires. Donc aujourd'hui les jeunes femmes françaises fument tellement que leur espérance de vie a commencé à ralentir sa croissance ; Dans les années qui viennent, probablement, nous allons voir que leur espérance de vie commence à baisser. Historiquement, cela ne s'est jamais produit.

VIDAL : Que faire pour mieux lutter contre le tabagisme des femmes ?
Dr Claude Leicher : Il y a des pays qui ont pris ce problème à bras le corps depuis 20 ans, et ils ont constaté une diminution des cancers du poumon chez les femmes. Malheureusement en France, il y a une augmentation. Tout ceci s'inscrit en plus dans un contexte d'inégalités sociales de santé, qui touchent beaucoup plus les femmes de catégories sociales moins favorisées. Les femmes de catégorie socioprofessionnelle plus aisée entendent ce message et arrêtent beaucoup plus précocement que les autres de fumer.

VIDAL : Que pensez-vous de la cigarette électronique ?
Dr Claude Leicher : La cigarette électronique n'est pas le nec le plus ultra que certains décrivent, mais quand même. Les patients qui me disent "je n'arrive pas à arrêter de fumer, mais j'ai testé la cigarette électronique : qu'est-ce que vous en pensez ?", je leur dis : passez donc de la cigarette à la cigarette électronique.  Avec la cigarette, vous avez de la combustion, avec des goudrons, du monoxyde de carbone, etc. Alors qu'avec la cigarette électronique, il n'y a pas de combustion, c'est de la vapeur, de la nicotine et quelques produits dont les médecins s'interrogent, jusqu'à présent, sur l'éventuelle dangerosité. Il semblerait qu'il n'y a pas de produits très dangereux, même si cela reste à confirmer. Mais entre la cigarette et la cigarette électronique, il n'y a pas photo. Moi, en tant que médecin, je dis aux gens : "Ecoutez, j'aimerais mieux que vous arrêtiez complètement. Maintenant s'il y a une étape, qui consiste à passer de la cigarette à la cigarette électronique, allez-y". Je le dis notamment aux femmes.

VIDAL : Que peut-on attendre de l'utilisation de cette cigarette électronique dans le sevrage tabagique ?
Dr Claude Leicher : On sait très bien que la mortalité cardiovasculaire diminue de façon linéaire dès l'arrêt du tabac.  Je me rappelle des discussions qu'il y avait auparavant sur la substitution aux drogues. On a mis des années à la mettre en place. Les généralistes ont été à nouveau en première ligne. Ils ont pris des risques professionnels majeurs. Sur les seringues, tout le monde a dit : "ce n'est pas bien de donner des seringues aux drogués". Et nous nous avons rétorqué : "il vaut mieux donner des seringues propres que de laisser les gens se contaminer avec du VIH ou de l'hépatite C en partageant des seringues contaminées". Donc aujourd'hui on est aussi dans une politique de réduction des risques pour le tabac : si cela passe par la cigarette électronique, ce n'est pas le nec le plus ultra, mais c'est mieux que la cigarette.

VIDAL : Que pensez-vous des nouvelles recommandations de la HAS sur le sevrage tabagique ?
Dr Claude Leicher : La Haute Autorité de Santé émet une recommandation sur la prise en charge du risque tabac. Elle a raison de le faire. Deuxièmement, quand on lit le  détail de cette recommandation, elle est plutôt bien écrite, puisqu'elle décrit tout un processus de prise en charge qui ressemble d'ailleurs à ce que l'on appelle, dans le domaine de l'alcool, les interventions brèves, précoces et répétées. C'est-à-dire qu'à chaque contact, le médecin est invité à s'intéresser à la consommation tabagique de la personne qui est en face de lui. Personnellement, je travaille déjà comme cela parce que j'ai une obsession, qui est la santé publique.

VIDAL : Ces recommandations sont surtout destinées aux médecins généralistes. Qu'en pensez-vous ?
Dr Claude Leicher : Que le médecin généraliste soit au centre de la santé publique, pour moi ce n'est pas une découverte, c'est enfoncer une porte ouverte que de le dire. Après c'est une question de moyens. Or je vois, parallèlement à cette recommandation, que la Direction Générale de la Santé dit que pour tel ou tel produit qui arriverait sur le marché pour aider au sevrage de l'alcool,  les généralistes ne seraient pas des prescripteurs autorisés. Donc il faut savoir ce que l'on veut dans ce pays.

Donc oui, nous sommes au centre, et la HAS a raison de le rappeler, car c'est une réalité. La HAS rappelle aussi que les interventions efficaces sont connues : les substituts nicotiniques, et il y a des produits qui sont à risques élevés, avec des complications fréquentes, mais avec un bénéfice, qui reste encore à confirmer. Il faut donc les utiliser avec prudence, et seulement en deuxième intention. Mais que surtout, [ce qui est important] c'est le contact répété, le contact précoce, la collaboration entre le médecin et son patient, la co-décision, le fait d'attirer l'attention du patient sur le risque qu'il prend…

Propos recueillis le 23 janvier 2014 par Jean-Philippe Rivière au siège de MG France

* Le Dr Claude Leicher déclare n'avoir ni lien ni conflit d'intérêt

Sources : MG France

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Vidal News du 2017-06-22