Décès : Christian de Duve, Prix Nobel de médecine en 1974, a choisi l’euthanasie

Par Jean-philippe RIVIERE -
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Christian de Duve est décédé le 4 mai à l’âge de 95 ans. Cet infatigable chercheur et pédagogue, dont les découvertes ont contribué à améliorer les connaissances sur la cellule, le métabolisme et le cancer, a choisi l’euthanasie pour partir. Un choix dont il s’est expliqué il y a quelques semaines.
Christian de Duve, © Lesoir.be

Christian de Duve, © Lesoir.be


De l'insuline à une "découverte accidentelle"
Diplômé de médecine en 1941, Christian de Duve opta rapidement pour la recherche, souhaitant découvrir le mécanisme d'action de l'insuline, selon son autobiographie rédigée en 1974 pour le site des Nobel. Il publia une thèse en 1945 sur des hypothèses portant sur ce mécanisme d'action, et écrit un livre de 400 pages intitulé "Glucose, Insuline et Diabète". Il débuta ensuite une formation complémentaire en biochimie, puis, à la fin des années 40, pris en charge l'enseignement de la chimie physiologique à la faculté de médecine de Louvain et ouvrit son propre laboratoire de recherche.

En travaillant sur le métabolisme des glucides dans le foie, toujours dans l'optique de comprendre le mode d'action de l'insuline, Christian de Duve fit une "découverte fortuite" : la "soi-disant latence de la phosphatase acide".

La découverte des lysosomes et des peroxysomes saluée par l'Académie Nobel
Bien que n'ayant "jamais élucidé le mécanisme d'action de l'insuline", Christian de Duve et ses collaborateurs se focalisent sur cette découverte accidentelle. Leurs recherches les conduisent à la découverte d'un organite, le lysosome, chargé de la "digestion" intracellulaire (en utilisant des enzymes : lipases, protéases, osidases). Ils découvrent ensuite un autre organite jusque là inconnu, le peroxysome.

"La cellule est un organisme vivant qui possède tout ce qu'il faut pour vivre et a donc des organes, très petits. J'ai eu la chance de découvrir deux de ces organes, comme si, du temps de Vésale, quelqu'un avait trouvé le foie, et quelqu'un d'autre l'estomac. Moi j'ai trouvé l'estomac de la cellule, que j'ai appelé le lysosome, et un autre organe, plus difficile à expliquer, le peroxysome, qui intervient dans des phénomènes d'oxydation, de combustion d'aliments, de graisse", précisait Christian de Duve dans une interview donnée au quotidien belge Le Soir le 8 avril 2013.

Le Prix Nobel de médecine a été attribué, en 1974, à Albert Claude, biochimiste belge ayant découvert la nature du cytoplasme, et à ses deux anciens élèves, Christian de Duve et George E. Palade (travail sur le ribosome) "pour leurs découvertes concernant l'organisation structurelle et fonctionnelle de la cellule". 

La création de l'Institut international de Pathologie cellulaire et moléculaire
Christian de Duve créé en 1975 l'Institut international de Pathologie cellulaire et moléculaire (ICP), un institut international de recherche multidisciplinaire et de formation de chercheurs. L'ICP a pour objectif "de développer les connaissances de base dans les secteurs de pointe de la biologie et d'en promouvoir les applications au profit de la médecine et de la thérapeutique". L'ICP, qui porte aujourd'hui le nom du Dr de Duve, se consacre actuellement "à l'étude de diverses affections congénitales héréditaires et de maladies immunitaires, l'arthrose et d'autres maladies du collagène, l'immunologie du cancer et certaines endocrinopathies, les maladies parasitaires tropicales".

Un chercheur engagé, inquiet de l'avenir de l'humanité
Toujours dans son interview donnée au journal Le Soir, Christian de Duve estime "qu'il a vécu le siècle le plus extraordinaire de l'histoire de l'humanité". De son côté, il a essayé, lors de ces 30 dernières années, "de reconstituer l'histoire de la vie". Durant cette même période, il a multiplié les conférences et les livres pédagogiques sur la biologie cellulaire, les secrets de la vie terrestre, mais aussi sur l'évolution du monde actuel.

S'il estimait que l'espèce humaine "a réussi de manière exceptionnelle", il s'inquiétait de l'épuisement des ressources de la planète, de la pollution, de la déforestation, et surtout de l'explosion démographique, qui mènerait, selon lui, "à l'apocalypse, la fin" de l'humanité.

Pessimiste sur l'action politique –"L'homme ne réfléchit pas à l'avenir, ne s'en préoccupe pas. Même pas les dirigeants politiques, pour qui, ce qui compte, est la date des prochaines élections, dans deux ou trois ans maximum"-, il souhaitait notamment la mise en place d'un contrôle des naissances pour ne pas hypothéquer le futur, comme il le soulignait encore tout récemment, dans cette interview donnée à des jeunes dans l'émission "Matière grise", de la chaîne belge RTBF


Une interview posthume pour expliquer le choix de l'euthanasie
Une partie de l'interview donnée au journal Le Soir le 8 avril était destinée à être publiée après sa mort. Dans cette deuxième partie (édition abonnés), Christian de Duve se disait "tout proche de la mort, au bout du rouleau (...) Ce que je dois prévoir maintenant, c'est ma propre disparition et je suis en train de le faire. (…) J'ai tout prévu, mes enfants le savent, ma fille est venue de France. (…) Je suis prêt. Mais je dois attendre, je voudrais revoir mon fils. Il ne peut venir qu'au mois de mai, et donc je dois survivre jusqu'en mai.(…) La nuit du premier avril, je suis vraiment passé d'un côté à l'autre, j'ai passé plusieurs heures sur le sol de mon dressing. J'étais tombé, je n'ai pas pu me relever. (…) Je me suis dit : « Il est temps d'y penser »".

Ses enfants l'ont sondé, à plusieurs reprises : "C'est bien tentant de rester près de vous", leur a-t-il répondu, "mais je dois partir maintenant".

Christian de Duve est donc décédé le 4 mai par euthanasie, à l'âge de 95 ans, après avoir écrit à ses amis, ses anciens collègues, ou encore à la direction de son Institut "pour leur faire part de sa décision, et leur faire ses adieux". Suite à l'annonce de ce décès, les réactions se sont multipliées en Belgique. Citons par exemple celle de l'actuel Premier ministre belge, Elio Di Rupo, qui a rendu "hommage à cette personnalité scientifique d'une envergure exceptionnelle".

A la lecture de la presse belge et des commentaires des lecteurs sur ce décès, remarquons à quel point le choix de l'euthanasie en cas de maladie incurable semble entré dans les mœurs en Belgique.  En sera-t-il de même en France si la législation évolue sur ce sujet dans les prochains mois, conformément à un des engagements du Président de la République ?

Jean-Philippe Rivière

Sources et ressources complémentaires :
- "The Nobel Prize in Physiology or Medicine 1974 - Albert Claude, Christian de Duve, George E. Palade", nobelprize.org
- "Si on continue comme cela, ce sera l'apocalypse, la fin", interview de Christian de Duve par Béatrice Delvaux, lesoir.be, 10 avril 2013
- Présentation de l'ICP sur le site de l'université catholique de Louvain
- "Christian de Duve a choisi le moment de sa mort", suite de l'interview de Béatrice Delvaux, lesoir.be, 6 mai 2013
- "Entretien avec Christian de Duve", Matière grise, RTBF, 2013
- "Décès de Christian de Duve: «Une personnalité scientifique exceptionnelle»", Lesoir.be, 6 mai 2013
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